Le temps liturgique : célébration de l’actualité du salut

21 décembre 2014 : Illustration de l'Avent. Jeune garçon devant un calendrier de l'Avent, France. December 21, 2014 : Christmas illustration. France.

21 décembre 2014 : Jeune garçon devant un calendrier de l’Avent.

Par Patrick Prétot o.s.b, Directeur de l’Institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris

L’histoire de la philosophie et des religions permet de discerner deux grands modèles pré-chrétiens qui tentent de répondre à l’expérience empirique du temps.

Deux modèles archaïques du temps

L’histoire de la philosophie et des religions permet de discerner deux grands modèles pré-chrétiens qui tentent de répondre à l’expérience empirique du temps. Dans le premier, le temps est présenté comme un retour régulier au moment originaire : c’est le temps cyclique des religions archaïques qui célèbrent ce retour à l’origine comme nouvelle création. Mais cette re-création implique de retrouver le chaos originel que viennent signifier des rites à caractère dionysiaque, c’est-à-dire comportant manifestations ludiques et débordements programmés. Dans le second modèle, la ronde du temps est perçue comme enfermement, suscitant la nostalgie d’une échappatoire à l’inexorable succession des morts et des renaissances : c’est cette conception en particulier que déployèrent certains courants gnostiques. On peut se demander toutefois, si cette conception d’un temps vécu comme dégradation par éloignement de l’origine, ou encore comme prison, n’habite pas bien souvent, au moins partiellement, beaucoup de nos contemporains. Bien peu en effet, peuvent témoigner d’un rapport heureux à cette catégorie fondamentale de l’existence : c’est en termes de fuite (le temps qui « passe » trop vite), de manque (le temps qui « manque » toujours) ou au contraire d’ennui (le temps qui « dure ») que la plupart des hommes d’aujourd’hui vivent leur rapport au temps.

On risque d’oublier que toutes ces conceptions prennent appui sur le lien entre perception du cosmos et représentation du temps : l’homme a découvert dans la succession des nuits et des jours, dans celle des saisons, dans la révolution des astres dans le ciel, une structure cyclique du temps. Et il n’est pas sans importance de relever la prégnance de ces conceptions dans notre imaginaire. Même si aujourd’hui, les moments forts sont moins liés aux saisons qu’autrefois, la ronde des temps et des saisons marquent encore profondément nos contemporains. Le cercle demeure le symbole de la temporalité et la fête (notamment les fêtes du nouvel an) ne fait que souligner la fuite du temps et notre incapacité à sortir des éternels recommencements.
Ceci influence bien sûr notre approche du temps de telle manière qu’on peut se demander si, sur ce point, le christianisme apporte vraiment du nouveau. La question est donc de saisir quelle vision du temps porte la liturgie chrétienne, mais aussi à quelle conversion, la pratique liturgique invite le chrétien. Pour tenter d’y répondre, la démarche comportera trois étapes. La première consistera à montrer comment la tradition judéo-chrétienne apporte une conception nouvelle en introduisant l’idée d’un temps linéaire. En second lieu, il s’agira de voir comment la liturgie juive, puis à sa suite, la liturgie chrétienne ont conjugué les enracinements historique et cosmologique du temps liturgique. Enfin, il sera possible de percevoir comment la Pâque du Christ éclaire la question d’une manière absolument originale.

Le temps linéaire

À la suite du judaïsme, le christianisme a déployé une pensée du temps qui tout en se situant par rapport aux modèles archaïques, est en rupture fondamentale avec eux. C’est à bon droit que l’on a pu présenter les juifs comme « les bâtisseurs du temps », pour reprendre la belle formule de Abraham Heschel. Car à partir d’une pensée cyclique, ils ont opéré le passage à une pensée linéaire du temps. Les prophètes de l’Ancien Testament feront de l’histoire une théophanie. Le temps biblique est celui des interventions décisives de Dieu dans l’histoire et le passage de la Mer Rouge en est la figure par excellence.
Certes la Bible ne délaisse pas totalement la conception cyclique du temps qui repose sur l’expérience empirique. On connaît le refrain du premier récit de la Genèse : « Il y eut un soir et il y eut un matin… » (Genèse 1, 5b.8b.13.19…) Le récit du déluge (Genèse 6, 5-9, 17) lui-même garde la mémoire d’une conception dans laquelle un grand retour à l’origine, se révélait régulièrement nécessaire pour recharger d’énergie vitale ce que la durée semblait épuiser. Mais dans ce récit, si le retour à l’origine demeure, ce n’est pas pour une nouvelle étape en attendant le prochain déluge, mais c’est précisément pour une alliance définitive comme l’atteste la promesse faite par Dieu lui-même où la formule « plus jamais » exprime parfaitement l’ouverture du cercle :
« Je ne maudirai plus jamais le sol à cause de l’homme (…) ; plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moisson, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront jamais. » (Genèse 8, 21b-22)
Certes également, les courants de sagesse et Quohélet en particulier, constatent à leur manière le caractère répétitif du temps :
« Ce qui exista, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il une chose dont on dise : Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela exista dans les siècles passés. » (Quohélet 1, 9-10)

Il n’en reste pas moins que le temps biblique est un temps orienté, un temps tendu entre création et parousie, entre le « Au commencement » du premier verset de la Genèse, et le « Amen, viens, Seigneur Jésus ! » de l’Apocalypse (22, 20c). Le livre de la Sagesse lui-même montre déjà comment la Sagesse gouverne toute l’histoire du peuple de Dieu depuis Adam jusqu’à Moïse (Sagesse 10-19). Mais les Psaumes, surtout, exaltent la geste d’un Dieu qui, sans relâche, accompagne son peuple dans l’histoire : le psaume 135 (136), le grand Hallel récité à l’occasion de la Pâque, se présente comme une litanie d’action de grâces – scandée par le refrain : « car éternel est son amour » – pour l’amour éternel de Yahvé qui ne manque jamais au monde qu’il a créé et au peuple qu’il a choisi. Plus encore, les prophètes n’hésitent pas à réunir dans une même vision création et alliance pour mieux signifier que le temps est devenu celui du salut :
« Parole du Seigneur : c’est moi qui t’ai créé, Jacob, qui t’ai formé, Israël. Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom, tu m’appartiens. Quand tu traverseras les eaux je serai avec toi, les fleuves ne te submergeront pas. Quand tu marcheras au milieu du feu, tu ne te brûleras pas, la flamme ne te consumera pas. Car je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d’Israël, ton sauveur. » (Isaïe 43, 1-3a)
Le temps biblique est donc un temps sauvé du cercle infernal du « rien de nouveau » et du « toujours déjà vu », parce que Dieu s’y est engagé auprès de l’homme, et cela définitivement :
« Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Heureux ceux qui lavent leurs vêtements pour avoir droit aux fruits de l’arbre de vie, et pouvoir franchir les portes de la cité. » (Apocalypse 22, 13-14)

L’homme peut dès lors habiter pleinement le cosmos, sans devoir le diviniser comme le maître de son destin, mais en le recevant comme un don partagé avec tous les peuples :
« Quand tu lèveras les yeux vers le ciel, quand tu verras le soleil, la lune, les étoiles et toute l’armée des cieux, ne va pas te laisser entraîner à te prosterner devant eux et à les servir. Yahvé ton Dieu les a donnés en partage à tous les peuples qui sont sous le ciel, mais vous, Yahvé vous a pris et vous a fait sortir de cette fournaise pour le fer, l’Égypte, pour que vous deveniez le peuple de son héritage, comme vous l’êtes encore aujourd’hui. » (Deutéronome 4, 19-20)

Le retour des saisons, l’alternance des jours et des nuits, la succession des temps et des générations, ne sont plus autant de signes de l’enfermement de l’homme dans un univers clos parce que répétitif, mais au contraire le lieu où s’inscrit le salut comme en témoigne, à sa manière, le récit de la visite des mages (Matthieu 2, 1-12) : si l’astre est la cause « d’une très grande joie » (Matthieu 2, 10b), c’est devant l’enfant qu’ils se « prosternent » pour « lui rendre hommage. » (Matthieu 2, 11)

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