Se convertir à Noël : entrer dans une nouvelle co(n)naissance

14 décembre 2013 : Mains d'enfant ouvrant les fenêtres d'un calendrier de l'avent. Paris (75), France. December 14, 2013: child hands on advent calendar. Paris (75), France.

Par Laurent de Villeroché, prêtre eudiste, chargé d’enseignement à l’Institut Supérieur de Liturgie à Paris, et membre du SNPLS

 

Chaque temps liturgique aide à notre conversion. Ainsi l’Avent réveille l’espérance : c’est le temps de redevenir veilleurs. À Noël, il s’agirait plutôt de se tenir là. L’adoration permet d’accueillir l’expérience de communion offerte par Dieu. Prier les oraisons du temps de Noël inscrit dans les cœurs la bonne nouvelle : la connaissance de Dieu, tel qu’il veut se révéler, favorise une nouvelle naissance à nous-mêmes grâce au Verbe incarné. Se convertir à Noël, c’est laisser une meilleure connaissance de Dieu susciter une co-naissance !

Grâce au temps de Noël, accueillir une lumière nouvelle

Accueillir la grâce de Noël laisse entrer un climat nouveau dans nos vies :

« En ton Verbe fait chair une lumière nouvelle nous envahit : puisqu’elle éclaire déjà nos cœurs dans la foi, fais qu’elle resplendisse dans toute notre vie » (prière d’ouverture de la messe de l’aurore).

Nous sommes invités à ouvrir les yeux :

« Tu nous fais voir dans ce mystère le commencement de notre salut » (prière sur les offrandes de la messe de la veille au soir).

Ce regard donne un relief nouveau à notre vie en laissant entrevoir l’avenir qui s’y tisse déjà :

« Tu as fait resplendir cette nuit très sainte des clartés de la vraie lumière ; de grâce, accorde-nous qu’illuminées dès ici-bas par la révélation de ce mystère, nous goûtions dans le ciel la plénitude de sa joie » (prière d’ouverture de la messe de la nuit).

En attirant l’attention sur le « commencement de notre salut », les oraisons de Noël essaient d’abord de susciter de l’émerveillement et de la joie : Celui qui est au-delà de tout créé veut nous rejoindre ! Elles rappellent ainsi que le premier pas de la conversion, avant tout autre effort, consiste d’abord dans l’audace de nous tenir là, dans l’adoration et l’action de grâces :

« Que la clarté d’en haut, Seigneur, nous dirige en tous temps et en tous lieux ; et puisque tu nous fais communier à ce mystère, puissions-nous désormais le pénétrer d’un regard pur et l’accueillir dans un cœur plus aimant » (prière après la communion de l’Épiphanie).

Mieux connaître Dieu : en naissant, le Sauveur nous invite à renaître avec lui

Se tenir là, rendre grâces, mais de quoi ? Selon Thomas Merton, auteur spirituel du XXe siècle, Noël rappelle que « nous n’avons d’autre lumière que le Christ qui nous est né en ce jour. (…) Il est venu pour être notre voie, celle par laquelle nous pouvons retourner au Père, le connaître dans le Père et nous­-mêmes en Lui, afin qu’ainsi, connaissant et possédant le Christ, nous puissions avoir la vie éternelle avec Lui, dans le Père. “Car la vie éternelle, c’est qu’ils puissent te connaître, Père, seu1 vrai Dieu, et Jésus-Christ, que tu as envoyé. “À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu” »[1].

Les oraisons valorisent de fait cet autre aspect du salut, auquel l’émerveillement donne accès. Dans le mystère de l’Incarnation, Dieu se laisse connaître d’une manière indépassable : il devient l’un de nous, pour nous donner, dans un mystérieux échange, de naître à la vie divine, à condition de le laisser régénérer notre manière d’être des vivants.

Se convertir, c’est alors désirer entrer dans cet échange :

« Accepte, Seigneur, notre sacrifice en cette nuit de Noël ; et dans un prodigieux échange, nous deviendrons semblables à ton Fils en qui notre nature est unie à la tienne » (prière sur les offrandes de la messe de la nuit) ;

« Fais-nous participer à la divinité de ton fils puisqu’il a voulu prendre notre humanité » (prière d’ouverture de la messe du jour) ;

« Puisque le sauveur du monde, en naissant aujourd’hui, nous a fait naître à la vie divine, qu’il nous donne aussi l’immortalité » (prière après la communion de la messe du jour).

Et la troisième préface de la Nativité insiste :

« Vraiment il est juste et bon de te rendre gloire (…) par le Christ notre Seigneur. Par lui s’accomplit l’échange merveilleux où nous sommes régénérés : lorsque ton Fils prend la condition de l’homme, la nature humaine en reçoit une incomparable noblesse ; il devient tellement l’un de nous que nous devenons éternels. C’est pourquoi avec les anges… »

De la connaissance de Dieu à la grâce d’une co-naissance

Comme l’écrit encore Thomas Merton, « le christianisme est bien davantage la révélation d’un mystère qu’un ensemble de doctrine. Un mystère est une action divine que Dieu accomplit, dans le temps, pour introduire les hommes dans le sanctuaire éternel ». Aussi « Noël n’est pas seulement un jour de plus dans la fastidieuse ronde des jours. Aujourd’hui, l’éternité entre dans le temps, et le temps, sanctifié, entre dans l’éternité (…) Aujourd’hui, Dieu le Père crée de nouveau toutes choses, dans son divin Fils ».

Nous pressentons cette entrée de l’éternité dans le temps, renouvelant toutes choses, dans de nombreuses situations, quand le temps paraît s’arrêter et que nous sortons de l’expérience avec une identité renforcée ou élargie : l’émerveillement des parents devant leur nouveau-né les conforte dans leur nouvelle identité ; le « oui » échangé au jour d’un mariage résonne comme une nouvelle étape ; le coup de téléphone enfin reçu renoue une amitié ; le pardon demandé et reçu relance un avenir ; le service rendu donne un visage à la fraternité ; les idées échangées font naître un projet commun… et le quotidien se régénère.

Se convertir selon la grâce de Noël, c’est donc enfin demander à Dieu de passer d’une connaissance extérieure de son projet à une vie habitée et « éternisée » par Lui, dans une forme de co-naissance, où il grandit à nos côtés, en nous, par nous en aidant l’enfant de Dieu que nous sommes par le baptême à grandir :

« Dieu éternel, c’est dans la réalité de notre chair que ton Fils unique est apparu ; puisque nous reconnaissons que son humanité fut semblable à la nôtre, donne-nous d’être transformés par lui au plus intime de notre cœur » (prière d’ouverture de la fête du baptême de Jésus).

L’Écriture présente parfois la vie de foi comme un « corps avec corps » avec Dieu ; ainsi Jacob luttant avec Dieu (Gn 32, 23-33). La liturgie de Noël propose un « corps à corps » plus impliquant encore : parce que « tu as voulu que tout effort de l’homme vers toi trouve son origine et son achèvement dans l’incarnation de ton Fils » (prière d’ouverture du 7ème jour dans l’Octave de la Nativité), chacun est invité à laisser Dieu naître dans sa vie comme il prendrait un enfant dans ses bras, dans cet acte de co-naissance, où on se surprend à changer de rythme, à prendre soin, à former les conditions d’une croissance, etc. Cette co(n)naissance libère la joie des commencements, des forces nouvelles pour le recommencement, conférant à notre conversion un goût d’éternité !

[1] Extrait de Th. Merton, « Le Message de Noël », dans Le temps des fêtes Méditations sur l’année liturgique, Genève, Ad Solem, 2012, pp. 96-104 ; Jn 17,3 et Jn 1,12 pour les deux citations.

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