Des cendres au feu de la Pentecôte   

Par Bénédicte Ducatel, Collaboratrice à Magnificat

 

La logique naturelle veut que l’on passe du feu aux cendres ; du feu chaleureux, qui consume tout, aux cendres inertes et froides. Le feu consume ce qui le fait vivre si bien qu’il en meurt. La liturgie nous fait entrer dans une autre logique, la logique divine, qui met à mal nos idées préconçues sur le feu et la cendre. Commencé par la cendre, le grand cycle pascal fait jaillir un feu qui ne s’éteint pas et, ce faisant, il structure l’expérience chrétienne.

 

La création d’un cycle pascal

Pâques est le point focal de la vie chrétienne. Pâques, célébré chaque dimanche, s’entoure de solennité lors de la grande semaine commémorative des événements de la Passion et de la résurrection du Christ. L’Église aurait pu s’en tenir là. Or, elle a délibérément choisi d’étirer, en amont et en aval, la grâce de Pâques. Le Carême constituant un temps de préparation et le temps pascal un prolongement joyeux, avec pour bornes le mercredi des Cendres et la Pentecôte. Dans le silence du tombeau est scellée l’unité de ces deux périodes du cycle pascal aussi inséparables que la mort et la résurrection du Christ.

 

De la cendre au tombeau

Pour comprendre le geste des Cendres, il faut écouter la deuxième formule de la bénédiction solennelle du jour de la Pentecôte : « Que le feu d’en haut venu sur les disciples consume tout mal au fond de nos cœurs… ». Les cendres sont le signe visible que quelque chose a été totalement consumé. Elles renvoient au feu d’en haut qui brûle tout mal au fond des cœurs d’où la premier formule d’imposition des cendres : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ». Les quarante jours de préparation à Pâques, tant pour les catéchumènes que pour les baptisés, ne sont rien d’autre que ce lent apprentissage de la consumation de tout mal au cœur d’un mouvement de conversion au Christ.

La liturgie de la Parole tient une place particulièrement importante dans ce mouvement de conversion. Elle révèle l’identité du Christ, lui qui appelle à le suivre jusqu’en sa Pâque. Chaque dimanche, nous découvrons une nouvelle facette de son agir, une nouvelle nuance de la logique divine. L’Écriture décille notre intelligence spirituelle et nous comprenons que suivre le Christ n’est pas véritablement une montée, mais bien plutôt une descente en sa compagnie dans le dépouillement de tout nous-mêmes à son exemple, lui qui a pris « la condition d’esclave », s’humiliant « plus encore » en acceptant de mourir sur la croix (cf. Ph 2, 6-8).

L’itinéraire du cycle pascal passe par la mort, celle du Christ qui nous sauve, celle de chacun d’entre nous : la mort à soi-même. Les cendres sur notre front ont dessiné une croix qui vient poser son sceau sur toute notre vie. Et cette croix nous conduit au tombeau, non dans la désolation et l’angoisse, mais avec le Christ abandonné à la volonté du Père. « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » dit la seconde formule d’imposition des cendres. Si la condition humaine est mise en avant, c’est surtout la condition de l’homme aimé de Dieu qu’il faut y voir. Comme si Dieu disait : « Je t’ai tiré de la poussière pour t’amener à la vie et ce que j’ai fait à l’origine du monde, je le fais à nouveau. Avec la poussière de ta vie, je vais modeler un homme nouveau ».

 

Du tombeau à la lumière

Du tombeau, le Christ est sorti vivant et de l’ombre de la mort une lumière a resplendi. Un feu nouveau a jailli dans la nuit, feu qui se répand de proche en proche, buisson ardent qui brûle sans se consumer.

Pour les catéchumènes, le Carême a creusé un chemin de reconnaissance du Christ qui les a conduits à confesser leur foi. Ils ont abandonné leur vie dans les eaux de la fontaine baptismale, tel un tombeau d’où ils sont sortis néophytes, nouveaux membres du peuple de Dieu. Les baptisés, au terme du même chemin, ont renouvelé leur engagement à suivre le Christ en revenant à la source de leur foi.

Néophytes et baptisés s’avancent à la lumière de ce feu qui leur révèle peu à peu à quoi ressemble le monde nouveau dans lequel ils sont entrés. C’est pourquoi nous demandons dès le dimanche de Pâques : « Que ton Esprit Saint fasse de nous des hommes nouveaux » (Prière d’ouverture). Nous avons besoin de l’Esprit du Christ pour vivre selon les us et coutumes du monde nouveau : la foi, l’espérance et la charité. La foi est au cœur de l’enseignement post pascal du Christ, la charité est le moteur de la construction de la jeune Église, l’espérance est ce que le Christ lui laisse en retournant au Père. Au terme de cette longue initiation, la Pentecôte vient libérer « l’Esprit de feu » qui donne à l’Église, purifiée et renouvelée, d’aller jusqu’au bout du monde porter la joie du salut.

 

Itinéraire de foi

Des Cendres à la Pentecôte, la liturgie trace un itinéraire sans rupture où nous expérimentons la profondeur du mystère pascal qui est, conjointement, un chemin d’abandon à la volonté du Père et une force de vie nouvelle : ce que creuse le Carême trouve sa résonance dans le Temps pascal.

Quarante jours de préparation, cinquante jours de joie, soit quatre-vingt-dix jours d’attention au mystère pascal. L’Église nous plonge dans le bain pascal pendant le quart de l’année liturgique pour que nous y goûtions le dépouillement de nous-mêmes et la richesse de la grâce, expérience quotidienne de toute vie chrétienne, c’est-à-dire de sainteté.