Du Baptême à la confirmation ? Pour une pastorale de l’initiation chrétienne

Février 2011: Baptême d'adulte, Paris (75), France. February 2011: Baptism, Paris, France.

(C) CIRIC

Par Philippe Barras, directeur-adjoint de l’ISL, du CIPAC de Lille et directeur de rédaction de La Maison-Dieu.

 

Un baptême non suivi de la confirmation est-il un vrai baptême ? 

Posée comme cela, la question semble assez immédiate : oui ! Le baptême est un sacrement à part entière qui ne dépend ni de la qualité du ministre, ni de la qualité du baptisé (suivant la distinction augustinienne entre le sacrement lui-même et le fruit du sacrement), ni même du zèle de l’Église à vouloir continuer le chemin d’initiation. Et pourtant, nous ne sommes pas à l’aise devant le fait que nombre de petits enfants baptisés ne poursuivent pas leur initiation et ne reçoivent pas le sacrement de confirmation. Un certain nombre, quand même, se prépare à communier dans l’assemblée, mais après ? Et les autres ?

Par ailleurs, on entend aussi le « ras le bol » de certains responsables pastoraux devant une demande baptismale qu’ils jugent trop superficielle, voire superstitieuse, parce que les parents n’envisagent pas plus que cela, avec le baptême, la catéchisation et la sacramentalisation requise par l’Église. Certains disent même qu’on « brade les sacrements » ! Les évêques de la Commission épiscopale de liturgie avaient bien tenté de désamorcer un tel malaise qui, en fait, fait porter toute la responsabilité du « non-devenir chrétien » sur les parents (même s’ils y ont leur part) :« Devant une situation difficile, peut naître une mauvaise conscience du fait que les résultats escomptés dans la pastorale sacramentelle ne sont pas obtenus. Il n’y a pas de scandale à ce que les sacrements ne produisent pas tout ce que nous souhaiterions. Il faudrait plutôt y voir un lieu d’épreuve qui nous permet d’être réalistes et de renoncer à maîtriser tant l’action de Dieu que l’avenir des autres »[1]

Cette réponse qui vise, très justement, à déculpabiliser n’apporte pas pour autant de solution. Dans le même temps – et le texte des évêques poursuit dans ce sens –, nous ne pouvons-nous satisfaire de cet état de fait : de nombreux petits enfants baptisés ne sont ni confirmés, ni eucharistiés. C’est pourquoi, la réponse à la question posée en titre de ce paragraphe demande à être quelque peu nuancée. Nous ne sommes plus au temps de saint Augustin : une pratique millénaire des sacrements dans une société chrétienne, où devenir chrétien allait de soi et faisait partie du paysage social, marque encore les esprits même si, aujourd’hui, l’Église insiste de nouveau sur la démarche de conversion que le baptême suppose. De même, si la compréhension de l’« ex opere operato »[2] des sacrements se justifiait pleinement, à l’époque de saint Thomas d’Aquin, dans une recherche de cohérence sur la causalité de la grâce sacramentelle, elle risquerait aujourd’hui de nous entraîner dans une approche trop matérielle du sacrement, voir même magique.

Si le baptême est intrinsèquement lié à la confirmation et à l’eucharistie qui le suivent pour constituer l’être chrétien en devenir, comme le décrit le début du Rituel, alors le baptême qui n’est pas suivi (l’intervalle de temps entre les sacrements n’étant pas défini) de la confirmation[3] et de la pratique eucharistique (avec la catéchèse), ne peut être considéré pleinement comme « entrée dans la vie chrétienne ». On pourrait dire – à juste titre – que le baptême n’est pas accompli : le rite est fait mais le baptême n’est pas parvenu à sa pleine dimension de baptême (au sens d’initiation chrétienne).

Que faut-il faire alors ? Évidemment, les questions sont plus aisées à poser que les réponses à formuler. Nous sommes tous convoqués, aujourd’hui, à proposer des chemins d’initiation dans lesquels baptême, confirmation et 1e eucharistie ont la place centrale, comme c’est le cas déjà pour les adultes au sein du catéchuménat. La réflexion sur la catéchèse des enfants est bien, aujourd’hui, orientée dans ce sens. Pour aller jusqu’au bout de cette réflexion, il nous faut nous interroger sur notre pastorale du baptême des petits enfants ! Est-elle préparation du rite baptismal – ce qui offre un intérêt limité – ou est-elle proposition d’un devenir chrétien qui passe par le sacrement de baptême ? Ou encore, est-elle une pastorale de l’Initiation chrétienne qui propose, à la fois, baptême, confirmation et eucharistie même si – dans un premier temps – seul le sacrement de baptême est célébré ?

 

Quel est l’objectif de notre pastorale du baptême ?

Tel est bien la question que le point précédent vient de révéler. Si l’enjeu pastoral est le « devenir chrétien », s’il s’agit d’initiation chrétienne telle que l’entend l’Église, alors notre pastorale du baptême ne peut s’intéresser seulement au rite baptismal, même si, à travers l’exploration des symboles du baptême, on s’attache à développer plusieurs aspects de la vie chrétienne. Nous avons fait de grand progrès lorsque nous sommes passés d’une célébration ponctuelle des sacrements (pensons au baptême à la maternité, dans les jours suivant la naissance, la maman encore dans la chambre) à la préparation aux sacrements : il nous reste encore un pas décisif à franchir[4] pour passer à une pastorale sacramentelle.

C’est-à-dire à une pastorale du cheminement qui commence avant la célébration, qui fait toute sa place à la célébration et qui se poursuit après[5]. Plus encore, il nous faut passer à une pastorale de l’initiation chrétienne qui comprend, dans son cheminement, pour ceux qui sont baptisés bébés : un accueil et une progression avec les parents, une célébration du baptême de l’enfant, un accompagnement après le baptême, une catéchisation de l’enfant, sa participation à l’eucharistie, la réception de la confirmation et une progression dans la vie chrétienne rythmée par la pratique eucharistique et celle de la pénitence-réconciliation !

Évidemment, un tel programme peut effrayer ! Mais, à regarder de près, il ne faudrait pas grand-chose pour que cela puisse se vivre ainsi. Il faudrait déjà – et c’est beaucoup – que les animateurs pastoraux chargés des différents « moments » d’initiation se parlent et se concertent : équipes baptêmes, catéchistes, animateurs de jeunes… Il faudrait, sans doute, aller plus loin et abandonner la sectorisation de la pastorale qui oblige l’Église à trouver un grand nombre d’agents (ce qui est de plus en plus difficile !) pour tout mettre en œuvre, et qui conduit, du point de vue des enfants et des parents, à percevoir cela comme un véritable parcours du combattant !

Si la concertation est nécessaire, c’est pour que chacun se sente responsable de l’ensemble de l’Initiation chrétienne, du devenir chrétien. C’est pourquoi, comme je l’ai résumé sommairement dans l’article précédent, il faut être clair sur l’objectif de la pastorale du baptême des petits enfants : ce n’est pas de préparer la célébration (pas seulement) ; ce n’est pas non plus de faire passer un message, celui de la Bonne Nouvelle (pas seulement) ; ce n’est pas d’enseigner aux parents, puis aux enfants, ce qu’ils doivent savoir s’ils s’intéressent à notre Église (pas seulement)… Le premier objectif est d’ouvrir un chemin (pour les enfants), d’inscrire dans un chemin (pour les parents), balisé par les sacrements ; chemin qui conduit à « devenir chrétien » davantage, à être inséré dans le mystère pascal du Christ.
Concrètement, cela demande que – dans nos préparations au « baptême » – nous préparions aux trois sacrements : baptême, confirmation, eucharistie ! Non seulement que nous parlions des trois sacrements, comme des trois facettes d’une même réalité qui fait de nous des chrétiens en route avec le Christ, mais aussi que nous centrions notre « préparation » sur ce que portent en commun ces trois sacrements, insistant plus sur ce qui les unit que sur ce qui les distingue : à savoir l’insertion dans le mystère pascal du Christ.

 

Mais que signifie être inséré dans le mystère pascal du christ ?

Il n’y pas de réponse toute faite à cette question ! À chacun de le découvrir, progressivement, selon notre expérience, notre vie de foi… selon ce que souffle l’Esprit… particulièrement lorsque nous participons à la célébration de l’eucharistie[6], mémorial de la Pâque.
Peut-être peut-on déjà dire que cela signifie mener une vie semblable à celle du Christ ; chercher à le découvrir chaque jour un peu plus pour nous approcher de son Père ; chercher à entendre sa voix qui nous parle encore aujourd’hui par les Écritures et par nos frères… Cela signifie entrer en compagnonnage avec le Christ et œuvrer avec lui, en lui… Cela signifie, jusque dans le plus concret de nos vies de tous les jours, agir envers nos frères et sœurs, envers tout homme et toute femme, selon l’Évangile… Plus encore, cela veut dire : reconnaître Celui qui a donné sa vie pour sauver le monde et reconnaître que nos vies sont traversées par ce mystère.

Comme l’a admirablement écrit Jean-Paul II : « la liturgie a pour première tâche de nous ramener inlassablement sur le chemin pascal ouvert par le Christ où l’on consent à mourir pour entrer dans la vie »[7]. S’il s’agit là du rôle essentiel de toute liturgie, c’est parce que l’initiation chrétienne – baptême, confirmation et eucharistie renouvelée – nous y a amené.

Cela demande, me semble-t-il, au moins trois choses :

– D’abord que nous nous entendions sur ce qu’on appelle le mystère pascal : à savoir la totalité du passage du Christ de la passion et de la mort, à la résurrection et l’ascension dans le ciel avec l’envoi de son Esprit.

– Ensuite que nous reconnaissions comment nous y sommes associés. C’est, sans aucun doute, la tâche majeure de discernement auquel les chrétiens sont appelés aujourd’hui ; tâche que les animateurs pastoraux (dont ceux qui préparent les familles au baptême) sont appelés à effectuer d’abord pour eux-mêmes pour ensuite en aider d’autre. Á savoir : scruter et discerner en Église la manière dont la vie de chacun est enracinée en Christ et prend sens dans son passage de la mort à la vie et au don de son Esprit, et la manière dont cette vie pourrait être davantage encore attachée à Jésus Christ.

– Enfin, que nous ne nous contentions pas de parler du mystère pascal[8] et d’une possible insertion dans celui-ci pour ceux que nous rencontrons : à savoir que nous osions, nous-mêmes, être d’abord des témoins de notre attachement au Christ mort et ressuscité, source de vie afin que ceux que nous rencontrons soient davantage attirés à lui.

Article extrait de Célébrer, n°334, février-mars 2005, p 12-15.

 

[1] Points de repère en pastorale sacramentelle – L’initiation chrétienne et le mariage, Commission épiscopale de liturgie et de pastorale sacramentelle, Documents épiscopat n°13-14, 1994 (épuisé) ; Éd. du Cerf, coll. Liturgie n° 9, 1999.

[2] Expression pour dire que les sacrements sont efficaces en eux-mêmes.

[3] Je n’aborde pas ici la question de l’ordre dans lequel sont célébrés les sacrements.

[4] En fait, le pas est déjà partiellement franchi : car nombre de diocèses, aujourd’hui, tente de mettre en œuvre une telle proposition. Malheureusement, celle-ci se heurte encore à quelques incompréhensions, durcissements ou découragements dus à des essais infructueux.

[5] Cf. Points de repère en pastorale sacramentelle (voir note 1).

[6] De ce point de vue, on peut considérer à juste titre que la participation régulière à l’eucharistie dominicale fait partie de la mission de ceux qui ont une responsabilité pastorale, comme d’accompagner des parents vers le baptême de leur enfant.

[7] Lettre apostolique pour le 25e anniversaire de la Constitution sur la sainte liturgie de Vatican II, n° 6.

[8] Voir Célébrer n° 326, p. 5 : « La liturgie : célébration du mystère pascal ».

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