Lieux du baptême : observations sur l’évolution d’une pratique

Baptistère de Notre-Dame de l'Arche d'Alliance (Paris XVe)

Baptistère de Notre-Dame de l’Arche d’Alliance (Paris XVe)

Jean baptisait dans le Jourdain. C’est ainsi que Jésus descendit dans le fleuve pour être baptisés. L’iconographie paléochrétienne puis médiévale est explicite : à côté de lui nagent les poissons. Certaines images représentent même une allégorie anthropomorphe du fleuve comme on le faisait dans Antiquité pour bien insister sur ce point. Comment comprendre alors qu’on en soit arrivé à célébrer un baptême avec quelques gouttes d’eau trop vite versées sur le front?

Quand les premières communautés chrétiennes ont commencé à baptiser loin du Jourdain, elles ont creusé dans le sol des bassins (le monde gréco-romain en regorgeait, et les modèles étaient sous la main) pour y plonger le baptisé qui y descendait d’un côté pour en remonter de l’autre, afin de signifier clairement le passage par lequel il s’engageait à la suite du Christ. Le plus souvent lobé ou en forme de croix, toujours en contre-bas, il était le lieu où s’accomplissait la mort et la résurrection de l’homme nouveau. Le bassin est ensuite sorti du sol pour devenir une cuve. Quand on n’a plus baptisé que des bébés, la cuve s’est transformée en une vasque sur pied, ce qu’on appelle, d’un mot que les gens ne comprennent plus bien, les fonts baptismaux, Qui en effet peut encore y voir une fontaine ?

La cuve baptismale n’a cessé de rétrécir depuis ses origines, comme une peau de chagrin, pour prendre dans certains endroits, au XIXème siècle, l’allure d’un bidet ou d’un plat à barbe!

Les lieux du baptême ont subi parallèlement la même transformation. Du grand air et de la nature (une rivière, une mare, une source), on est passé à des bâtiments intrinsèquement liés aux grandes basiliques mais nettement à l’écart d’elles, comme l’attestent tous les édifices encore debout dans la méditerranée occidentale (Fréjus, Poitiers, Aix-en-Provence pour ne citer que les plus proches de nous). Les fouilles archéologiques découvrent souvent sous les cathédrales (par exemple à Nevers) un baptistère centré sur le bassin, rond ou octogonal, entouré de rideaux, et comprenant des vestiaires pour les hommes et pour les femmes. Le geste baptismal se déroulait hors les yeux de la communauté, pour respecter la pudeur et le mystère de la grâce divine. Lorsque l’évêque, secondé par les diacres et les diaconesses, avait accompli le sacrement, il amenait le néophyte pour l’eucharistie dans assemblée qui avait attendu, en priant et en chantant des psaumes, l’intégration d’un nouveau frère. L’Église accueillait de Dieu son propre accroissement Le baptistère était placé le plus souvent en avant de l’église pour signifier ou rappeler qu’on entre dans l’Église par le baptême.

A partir du Moyen Age et surtout depuis la Renaissance, le baptême était devenu une affaire privée, purement familiale. Il ne marquait plus la conversion, mais l’appartenance au groupe social. La dimension ecclésiale dé la célébration avait disparu, et jusqu’à une époque récente, on baptisait des nouveaux- nés exclusivement, On installait donc la cuve dans une chapelle latérale, vers l’entrée de l’église toujours, car on n’avait pas oublié les raisons qui poussaient à le faire. La famille y tenait à l’aise.

Aujourd’hui, nous sommes à une charnière nous héritons d’une histoire complexe dans une situation sociale et pastorale non moins complexe. Nous tâtonnons pour adapter nos pratiques à une réalité qui est en train de changer. L’exigence de la participation des fidèles, massivement reçue par le peuple de Dieu à la suite du Concile, vient se conjuguer avec le désir de voir. Même et surtout s’il y a peu, ou rien, à voir
Sait-on toujours que ce désir est largement incompatible avec la nudité exigée par le baptême, et aussi avec la part de mystère qu’il faut réserver à tout sacrement ? Se rend-on compte que pour permettre à l’assemblée de voir le geste baptismal, on impose parfois au baptisé de grimper le plus haut possible, jusque devant l’autel, pendant qu’il doit aussi baisser la tête pour ne pas être trempé quelle figure du baptême donnons-nous alors ? N’évoque-t-on pas plutôt une exécution capitale qu’une renaissance ? Ayant redécouvert la valeur de l’initiation chrétienne et le lien entre ses trois sacrements, on voudrait, à juste titre, marquer le lien qui existe entre le baptême
et l’eucharistie en plaçant la cuve baptismale (quand ce n’est pas une cuvette ou une bassine à confiture i) près de l’autel, Mais se rend-on compte qu’on interdit alors toute matérialisation physique d’une déambulation qui pourrait à elle seule signifier l’aspect initiatique du baptême?

Faire l’état des lieux et recenser toutes les pratiques en cours actuellement est impossible, si grande est la diversité selon les paroisses et les situations sociales et pastorales. Les traces du passé se conjuguent avec les exigences pastorales du présent. Chacun essaie de faire comme il peut et y réussit en partie. Le pire (transformer une chapelle baptismale en débarras pour les panneaux d’affichage ou les chaises cassées) est souvent évité. Ici, pourtant, on a abandonné la chapelle baptismale pour en faire un bureau d’accueil, pendant que le “nécessaire à baptiser’ est rangé au fond de la sacristie on ne le sort que pour l’occasion, Il ne reste aucun lieu pour la mémoire du baptême dan cette église. Là, au contraire, on remet à l’honneur la cuve d’autrefois, car elle garde mémoire de tous ceux qui ont été baptisés avant nous le lieu est propre et éclairé, on y colle les photos des enfants nés dans l’année. Ici encore, la vieille vasque a été reléguée dans un coin obscur, là, on l’a recouverte d’une planche et d’une nappe pour en faire un autel de semaine. Partout, cependant on se heurte à la difficulté de trouver des solutions pour célébrer le baptême dont les formes sont très différentes, selon qu’elles concernent des petits enfants, des enfants plus grands, ou des adultes. Dans telle communauté, on essaie de retrouver la tradition et le sens du baptême par immersion, les deux pieds dans l’eau et le corps droit. Mais les gestes ne sont pas faciles à réinventer, et souvent on n’ose pas. Pour les bébés, c’est plus facile. Dans telle autre, on met à l’honneur l’eau courante, en dissimulant une pompe au fond d’une cuve suffisamment pleine l’eau frémit en permanence et peut même ruisseler le long de la paroi « Je verserai sur vous une eau pure » (Ez 36,28).

Citons pour terminer deux exemples d’aménagement réussi à Carrières-sous-Poissy, dans le diocèse de Versailles, l’architecte d’une église de quartier a construit un baptistère lumineux, à l’entrée du sanctuaire, sur le côté, bien visible d’une assemblée assise dans les bancs. On descend deux marches. La cuve trouve naturellement sa place au centre de cet octogone ouvert. Malgré la maigreur du financement, le projet architectural a pris en compte les lieux du baptême dans cette église. L’architecte est membre de l’équipe de préparation aux baptêmes. Ceci explique peut-être cela. A Saint-Quentin-les-Sources, en Yvelines, dans une construction importante au bord du canal qui traverse la ville nouvelle, il n’y a pas de baptistère. On y fait beaucoup de baptêmes, mais le besoin d’espace de la communauté ne permet pas de dégager un lieu particulier. La question étant soulevée par la Commission d’art sacré, l’architecte a prévu une ouverture dans le sol du transept au-dessus du canal afin d’obtenir un reflet d’eau sur le mur. L’eau était là, toute proche. Elle est maintenant visible.

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Après cette évocation trop rapide de 2000 ans de pratique, trois constantes se dégagent comme les valeurs essentielles du baptême.

Tout d’abord la valeur initiatique du baptême comme plongée dans la mort et la résurrection du Christ descendre et remonter passer de l’extérieur à l’intérieur, de la nuit à la lumière, de la solitude à la communion.

Ensuite sa valeur illuminatrice. Tous les baptistères anciens possédaient une lumière zénitale propre à signifier l’illumination du baptême. Les baptistères modernes ont la chance de pouvoir jouer sur l’éclairage électrique pour célébrer la lumière du Christ avec l’auteur de l’épître aux Ephésiens « Eveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts ».

Enfin la valeur ecclésiale du baptême, si fortement réaffirmée par le dernier concile, à condition qu’on ne la détache pas de sa valeur mystérique « Si tu savais le don de Dieu… »

Jean-Pierre Allouchéry
CDAS de Versailles,
et Isabelle Renaud-Chamska, Chroniques d’art sacré n°44, 1995