L’art du vitrail, un chemin de lumière

10 Septembre 2012 : Réalisation du vitrail pour l'église Ozanam de Cergy-Le-Haut (95) dans les ateliers Loire. Lèves (28), France. September 10, 2012: Creation of the religious stained glass for the church Ozanam at Cergy-Le-Haut (95) in the workshops Loire. Levès (28), France.

10 Septembre 2012 : Réalisation du vitrail pour l’église Ozanam de Cergy-Le-Haut (95) dans les ateliers Loire. Lèves (28), France.

Par Bénédicte Bouley

A l’âge d’or des cathédrales, une relation ambiguë liait l’homme et le temps. Encadré par l’Eglise, le temps revêtait une symbolique forte et prégnante. Temps cyclique, l’année était rythmée par les saisons, les travaux des champs et les fêtes religieuses. Profane et sacré s’interpénétraient ainsi au point que nos cathédrales en portent toujours les traces : elles portent en elles le symbole du temps. Il n’est donc pas rare de remarquer des représentations des différentes saisons ou encore celles des signes du zodiaque. Mais ce temps est aussi celui qui passe inexorablement, avec en toile de fond la peur omniprésente de la mort. Et, dans ce contexte, l’espérance d’une vie nouvelle renouvelée.

La force du symbole

Le lieu église doit alors permettre au fidèle de faire l’expérience de Dieu, de s’élever vers lui, non par voie intellectuelle – comme le faisaient les grands théologiens qui ont pensé les cathédrales – mais avec ses sens. Tout un programme iconographique est donc pensé par les savants de l’époque, programme qui n’est pas étranger à la vie liturgique que les fidèlessont invités à suivre quotidiennement dans l’année.

La cathédrale de Chartres peut nous transplanter dans cet univers de sens. Architecture, sculptures, peintures, vitraux, toutes ses unités artistiques forment un ensemble cohérent de significations et de symboles : pris dans leur totalité, les unes par rapport aux autres, elles délivrent un message fort. Les vitraux participent à cette création de sens. Eux qui reflètent la lumière divine pour faire de l’édifice un vaisseau de lumière, image de la Jérusalem céleste. La Jérusalem céleste existe et peut exister ici-bas. Toute la vie de l’homme, au quotidien, doit resplendir de cette lumière divine, l’homme est invité tout au long de l’année à instaurer sur terre cette cité sainte.

Or, l’année est faite de ses moments de pénitence et de ses moments de joie indissociables de l’histoire du salut de l’humanité. L’image incite alors les fidèles à entrer dans les moments liturgiques célébrés par l’Eglise. Toute une correspondance entre un temps liturgique et la déambulation est ainsi développée ; elle guide le parcours du fidèle : la déambulation devient un chemin de vie, un chemin de résurrection, sur lequel le fidèle est invité à marcher pour trouver la vraie lumière.

Un chemin de pénitence

L’histoire du salut commence au portail occidental de l’édifice. Invitant à entrer, la porte est ce passage de l’extérieur à l’intérieur, de la mort à la vie, à l’instar du baptême : si la déambulation est un chemin de vie, elle l’est tout d’abord par son début, l’entrée dans la vie chrétienne. La scène du Jugement dernier sur le tympan de la façade occidentale rappelle aux hommes qui entrent dans le lieu qu’ils sont invités à bien se comporter ici-bas pour acquérir la vie éternelle. En même temps, elle symbolise l’obscurité

dans laquelle le pécheur mortel est plongé. Mais en entrant, il est invité à cheminer vers la lumière du soleil levant pour atteindre le paradis promis.

Néanmoins, il doit d’abord convertir son cœur : les vitraux des bas-côtés nord proposent ainsi un chemin de conversion.

En effet, côté qui ne voit jamais le soleil, le côté nord inspire la pénitence. Toutes les scènes représentées correspondent à des scènes lues pendant les temps pénitentiels, et plus particulièrement durant le Carême. Les couleurs, dans leurs tonalités plus foncées, participent à cette atmosphère.

La pénitence mais aussi l’espérance, celle de voir un jour celui qui sauvera le monde. Ce temps de pénitence est donc celui de l’attente. Plongé dans la semi-obscurité, le fidèle attend la lumière du monde, la venue du Sauveur. Les vitraux retracent alors la vie de personnages précurseurs qui ont su annoncer la venue du Messie ou qui préfigurent la venue : le roi et prêtre Melchisédech ou encore Salomon, bâtisseur du Temple, personnification de la sagesse. Dans ce programme iconographique, Marie fait figure d’intermédiaire, elle par qui les prophéties se sont accomplies.

Mais l’espérance est aussi présente par la préfiguration du sacrifice du Christ qui sauve et guérit les hommes : la passion du Christ est ainsi représentée dans ce temps de latence sur le vitrail de la Rédemption.

La joie du Ressuscité n’a certes pas encore éclairé les cœurs obscurcis mais c’est toute l’espérance chrétienne qui est suggérée : à l’instar de Joseph, le croyant subit des épreuves, mais il ne désespère pas de retrouver le bon chemin pour être sauvé. La représentation de Noé, préfiguration du Sauveur, l’arche symbolisant l’Eglise, le Déluge assimilable au Jugement dernier, sous-entendent bien le message délivré : ceux qui seront sauvés sont ceux qui monteront dans l’Arche, qui suivront les préceptes de la sainte Eglise pour suivre le Christ.

Une Bonne Nouvelle au cœur des vies chrétiennes

Cependant, plus le fidèle s’avance dans le chœur, plus les fenêtres sont nombreuses et moins les thèmes narratifs sont bibliques. Les vitraux du chœur lui présentent la gloire des vies de saints martyrs et de confesseurs. Ceux-ci l’instruisent : ils illustrent l’enseignement du Christ mais l’instruction première est celle reçue directement par le Christ grâce à la retranscription qu’en ont faite les premiers apôtres : le vitrail axial les représentent, le thème central est ainsi véritablement apostolique. Le visiteur est soudainement plongé dans un univers de lumière, celle apportée par l’enseignement de Jésus ; il est éclairé par sa Parole.

D’ailleurs l’édifice est orienté : le Christ est le soleil levant qui vient éclairer le monde. Tout est ainsi fait pour que le regard soit porté vers le chœur et plus spécifiquement vers ce qui en constitue le centre : l’autel, c’est à dire le Christ.

L’unification des espaces en est à l’origine ainsi que la présence d’un rythme axant le regard, repris par les vitraux dans une alternance parties sombres et parties plus éclairées. L’autel, cœur de l’édifice, Pâques, cœur de l’année liturgique, le Christ, centre de toute vie chrétienne : une symbolique forte se dégage de la structure de l’espace.

L’exemple des saints apôtres et des saints de toute génération illustre de manière concrète comment se comporter pour atteindre cette lumière dans la vie e tous les jours. C’est donc un point de départ, le commencement d’une vie nouvelle transfigurée par la Parole de vie.

Un chemin de résurrection

Le fidèle est désormais inondé de la joie de la lumière pascale, de cette espérance de pouvoir triompher un jour de la mort pour jouir éternellement aux côtés de son divin Roi. La lumière de l’Apocalypse vient alors baigner la rose sud de sa douce clarté.

C’est ainsi que toute la partie sud de la déambulation, partie constamment éclairée par les rayons du soleil, évoque des passages du Nouveau Testament. Plus particulièrement, ce sont des scènes qui évoquent la rédemption qui sont représentées. Saint Jean, qui selon les textes apocryphes monta au ciel ou encore Marie-Madeleine, sœur de Lazare que le Christ ressuscita mais qui découvre aussi la première le Christ ressuscité, l’Assomption de la Vierge. Les tonalités sont elles-mêmes beaucoup plus résurrectionnelles : elles correspondent vraiment au Temps pascal.

La résurrection est d’ailleurs bien la finalité de l’histoire du salut. La scène du Jugement dernier, celle représentée sur le portail occidental par lequel le fidèle est invité à achever sa déambulation, est bien celle que la parole de Dieu nous soumet le dernier dimanche de l’année liturgique lors de la fête du Christ Roi. Au terme d’une année liturgique qui permet au fidèle de célébrer et de vivre les grandes étapes de l’histoire du salut, il s’agit d’accueillir un enseignement relatif à l’aboutissement de cette histoire, c’est-à-dire à la fin des temps.

Ainsi c’est un véritable chemin de résurrection qui est proposé au fidèle. Car les vitraux n’ont d’autre but que d’enseigner à l’homme comment se comporter en ce monde, dans l’espoir, à la fin des temps, de transcender la mort pour entrer dans une vie éternelle.

Ce chemin est celui qui est à parcourir tout au long de l’année liturgique. Car l’année liturgique est elle-même un chemin de résurrection. Et le cœur de ce chemin est le Christ. Les chapelles orientales du chœur voient naître la Lumière du monde, le cœur de l’année liturgique est Pâques : l’espérance pascale est donc bien au cœur de notre foi et de notre vie.

Et si des théologiens et des artistes d’autrefois ont su évoquer dans la pierre et le verre cette espérance chrétienne qui est celle que nous vivons dans l’année, de même aujourd’hui nous pouvons faire en sorte que nos églises révèlent pleinement leur sens, celui d’être des chemins de lumière.

Cet article a été extrait du N° 367 de la revue Célébrer

Illustration : copyright Michel Ramousse, Vitrail de Kim En Joong à Sereys