Evolution de la liturgie et aménagement des églises

Par Pierre Jounel

Réflexions historiques

La Présentation Générale du Missel Romain traite de la disposition et de la décoration des églises pour la célébration de l‘Eucharistie (ch, 5). Ce texte, qui reproduit avec quelques variantes les directives d’une Instruction de 1964 I, constitue une nouveauté dans le t liturgique. Sans doute le Cérémonial évêques fournissait-il un certain nombre de précisions sur la disposition du sanctuaire en vue de la messe solennelle de l’évêque (1. 1er chap. 12 et 13 ), mais cet ouvrage, datant de 1 600, n’avait pas l’‘intention d’innover, il se contentait de décrire le bon usage. La réglementation de 1970 vise au contraire à créer un cadre favorable à la participation du peuple à la célébration. Les premiers mots de l’Ordonnance de la Messe promulguée par le Pape Paul VI : Populo congregato ( le peuple étant assemblé) révèlent son objectif. En effet, selon le Concile Vatican Il, la célébration de l’Eucharistie appelle la participation active, consciente et communautaire, de tout le peuple de Dieu sous la présidence du prêtre entouré de ses ministres. : Comment se fait-il que, dans le passé, on n’ait pas jugé utile de légiférer sur la position des églises en vue de la célébration du culte ? La liturgie et l’architecture religieuse ont évolué au cours des siècles. L’évolution de l’une n’a-t-elle pas influencé sur celle de l’autre ? Au risque de décevoir il nous faut avouer qu’il est for difficile de découvrir des correspondances entre cette double évolution, car très tôt le peuple a cessé de participer activement à la liturgie.

Pour nous en tenir à l‘Occident, n’oublions pas que, si le 4e siècle a vu la mise en place de la liturgie sans les édifices de type basilical adaptés au culte chrétien, les 5e et 6e siècles connaissent le premier déferlement des barbares, et qu’aux 9e et 10e siècles La seconde vague des invasions achève de briser les cadres de la culture dans laquelle était née la liturgie romaine. Dès le 8e siècle, le peuple ne comprend plus le latin. De plus, devant l’impuissance de l‘Eglise à élaborer une pratique de la pénitence compatible avec la vie, les fidèles n’ont pas tardé à cesser de communier en dehors des trois ou quatre messes majeures de l’année. Pour ces deux raisons la célébration de l’Eucharistie devient le fait des clercs, le peuple n’y apporte plus qu’une assistance passive. La piété populaire s’attachera désormais une interprétation allégorique du spectacle rituel. Frappée de crainte devant la Majesté divine, elle se tournera de plus en plus vers les médiateurs de pardon que sont les saints et elle mettra au centre de sa prière l’invocation pour les défunts. L’évolution de l’aménagement des églises au cours du moyen-âge est moins marquée par l’évolution des rites que par le double fait que nous venons de signaler : on organisera le chœur en vue de la célébration de la liturgie par le clergé ; on multipliera oratoires et autels an l’honneur des saints et pour la célébration des messes privées à l’intention des défunts. C’est seulement au lendemain du Concile de Trente, avec la Réforme catholique, que se manifestera dans la disposition des églises un souci de « Pastorale Liturgique ».

Eglise Sainte Cécile Albi, chœur fermé

Si les lignes de force de la piété populaire sont sensiblement les mêmes dans tout l’Occident, l’évolution des formes architecturales n’est pas identique en Italie, surtout à Rome, et dans les autres régions (Allemagne, Angleterre, Espagne, France). Aussi convient-il d’en traiter séparément.

I – L’aménagement des églises à Rome

On sait qu’à Rome le type basilical s’est perpétué jusqu’à la Renaissance. Seule l’église de la Minerve y fait exception. Mais, bien que les murs de Saint-Pierre soient restés debout du 4e au 1 6e siècle et que le Latran, victime de divers cataclysmes, ait toujours été reconstruit sur las mêmes fondements, Léon le Grand aurait eu peine à reconnaître, au 12e ou au 15e siècle, l’intérieur des deux basiliques où il avait coutume de célébrer l’Eucharistie, tant les transformations y avaient été importantes L’évolution des deux basiliques papales peut servir
d’exemple à celle que connut l’aménagement de toutes les églises romaines durant un millénaire.

Au lendemain de la Paix (313), le plan de la basilique civile avait fourni un cadre dans lequel il était facile de répartir les masses de l’assemblée chrétienne
au fond de l’abside peu profonde on plaça le siège de l’évêque surélevé de quelques marches, ainsi que les bancs des prêtres à l’entrée de la nef centrale on disposa l’ambon pour la proclamation de la parole de Dieu et la prédication (quand l’évêque ne parlait pas de sa cathèdre) ; l’autel fut érigé dans l’axe central de l’édifice, près de l’abside ou plus avant dans la nef au milieu de l’assemblée un ciborium le recouvrait pour en souligner le caractère sacré ; devant l’autel des cancels délimitaient l’emplacement de la schola cantorum. Pour mieux adapter la basilique aux besoins du culte on la dota d’un atrium à quatre portiques, espace de transition entre le domaine des activités profanes et celui de la prière, lieu des ablutions et du stage de purification des pénitents. Ouvrant sur l’atrium, une salle fut aménagée pour le rassemblement initial du clergé et la vêture des ministres. Ce fut le secretarium, qui n’était pas inconnu des édifices civils, comme le Sénat. Enfin les abords de la basilique épiscopale virent s’élever le baptistère avec les diverses salles requises par le catéchuménat et les rites sacramentels. Telle fut la disposition de la basilique du Latran.

  • L’aménagement d’un presbytérium (le renforcement du caractère clérical)

Saint-Pierre, qui était avant tout un martyrium, fut conçu selon le même plan, mais il ne semble pas que la basilique ait comporté initialement un aménagement fixe pour l’Eucharistie (siège épiscopal, ambon, autel). C’était la tombe de l’Apôtre qui se dressait sous le ciborium en haut de la nef centrale. Une double rangée de six Colonnes torses avait été plantée devant elle, sorte de portique donnant accès à l’au/a regia. Dès le temps du pape Damase (366-384 ), qui était supplanté au Latran par un antipape, la basilique vaticane dut être adapté à la célébration fréquente de l’eucharistie et à celle du baptême. On n’a conservé aucune trace du premier autel fixe, mais le baptistère damasien, construit dans le transept nord, se perpétua jusqu’au 1 6e siècle.

La chaire et le cortège des saints de St Apollinaire à Ravenne

S. Grégoire le Grand (390-604) apporta une transformation importante dans l’aménagement de Saint-Pierre. Désireux de célébrer ‘Eucharistie non plus devant la tombe de l’Apôtre mais sur celle-ci, il construisit une large plateforme à la hauteur du sommet du monument constantinien qui la recouvrait. Cette plate-forme s’étendait à toute l’abside. On y érigea non seulement l’autel, mais aussi la cathèdre papale et les sièges des prêtres. Ce fut le presbytérium, auquel on accédait par deux escaliers, de part et d’autre de la porte de la tombe. Grégoire le Grand avait tenu à conserver autour de celle-ci un espace en
forme de couloir semi-circulaire, qui conduisait à une chapelle souterraine dotée d’un petit autel adossé à la tombe. Cet aménagement de Saint-Pierre au début 7e siècle devait exercer une influence décisive sur l’évolution de la liturgie en Occident. Elle accentua d’abord son caractère clérical et spectaculaire, en fait monter prêtres et ministres sur une sorte d’estrade séparée du peuple. Elle a surtout fourni un modèle pour la construction des martyria. Bientôt, en effet, à Rome on allait transférer les reliques des martyrs des cimetières suburbains dans les basiliques de la ville. Chaque fois on voulut reproduire le modèle de Saint Pierre : presbytérium surélevé avec l’autel au-dessus de la tombe
munie d’une fenestrella, couloir semi-circulaire et autel ad tumbam. La basilique des Quatre-Couronnés demeure le témoin d’un plan qui fut reproduit bien au-delà de Rome à des centaines d’exemplaires.

Le Latran, au contraire, n’a jamais connu de presbytérium surélevé. Toutefois, pour que la première en dignité des basiliques ne le cédât en rien à Saint- Pierre, on construisit sous l’autel une petite crypte, où l’on vénérait des reliques vestimentaires de S. Jean-Baptiste et de S. Jean l’Evangéliste, devenus au 6° siècle titulaires du lieu avec le Christ- Sauveur.

  • La multiplication des autels et des chapelles (le développement du culte des Saints)

Jusque là on avait respecté dans chacune des basiliques le symbolisme de l’autel unique, centre visible de l’assemblée: Les sept tables du Latran, où l’on disposait les offrandes n’étaient appelées autels que d’une manière impropre et l’autel ad CSpUt S. Petri n ‘était pas perceptible de la nef. Or, au début du 8° siècle, le pape Jean VII voulut doter Saint- Pierre d’une replique de l’oratoire de la Crèche voisin de Sainte-Marie-Majeure. Il érigea dans la nef nord de la basilique, près de la porte d’entrée, un oratoire décoré de mosaïques où, au 1 2° siècle, les chanoines chanteront la messe nocturne de Noël. Cette initiative devait donner le branle à la multiplication des chapelles et des autels à l’intérieur de Saint- Pierre.

En 731, Grégoire III construisit un oratoire en l’honneur de Sainte Marie et de tous les Saints dans la partie sud de la nef centrale, non loin de la Confession de l’Apôtre. Cet édicule est parfaitement visible dans la miniature de Fouquet qui représente le couronnement de Charlemagne I 2 L Vingt ans plus tard! Paul 1 élevait un troisième oratoire en l’honneur de Marie,.à l’angle sud-ouest de la basilique, Sainte-Marie de Cances. Après la Mère de Dieu, ce sont les Apôtres André, Simon et Jude, Barthélémy, Philippe et Jacques, les martyrs Processe et Martinien, Pétronille, Maurice, les papes Xyste lI, Sylvestre 1er, Léon le Grand et Grégoire le Grand, les évêques Ambroise et Martial, le saint mansionnaire Abundius et un grand nombre d’autres saints qui seront honorés d’un oratoire ou d’un autel. On en comptait plus de trente au .1 2° siècle et près de soixante-dix lors de la destruction de la basilique au 1 6° siècle 1 3 ). Mais il faut reconnaître qu’à l’exception de l’oratoire de Grégoire III, ces chapelles dispersées dans les cinq nefs n’empêchaient pas le peuple de se rassembler devant l’ambon pour entendre la parole de Dieu et de voir le pape, entouré de ses prêtres, célébrer à l’autel.

Notons aussi que Saint-Pierre conserva jusqu’à la fin son atrium avec le -secretarium d’où partait la procession d’entrée du clergé au début de la messe. L’essentiel du cadre d’une liturgie ouverte à la participation de l’assemblée était donc conservé, même si la voix du peuple ne s’élevait plus guère que pour acclamer tel pape ou proférer des imprécations contre tel autre..
Une description du Saint-Pierre médiéval serait incomplète si l’on omettait de dire que la basilique était devenue une véritable nécropole. S. Léon le Grand et ses premiers successeurs avaient été enterrés dans l’atrium, mais plus tard on devait aménager les tombes des pontifes à l’intérieur de la basilique. La nef sud devint ainsi une sorte de cimetière, où cardinaux et chanoines s’adjoignirent aux papes. On l’appela le « paradis.

Au Latran, non seulement on ne suréleva pas le presbytérium, mais l’implantation du culte des saints demeura plus discrète. ‘On leur aménagea des oratoires en dehors de la basilique, au baptistère, dans les monastères et surtout au patriarchium, ‘la demeure apostolique. Au 12° siècle, on ne compte que deux autels dans la, basilique en dehors de l’autel majeur. Encore se trouvent-ils adossés au mur d’entrée dans les nefs nord et sud. En 1310, Urbain V devait introduire dans la basilique le culte des reliques des Apôtres Pierre et Paul. Giovanni di Stefano éleva au-dessus de l’autel papal le ciborium qui s’y trouve encore. Sa partie supérieure constitue un véritable oratoire. Elle contient, en effet, un autel sur lequel reposent les deux reliquaires contenant les restes présumés des têtes de Pierre et de Paul. Saint Léon le Grand avait aménagé derrière l’abside un déambulatoire, qui représenta à l’époque une innovation architecturale. Ce déambulatoire communiquait avec le monastère où fut transféré ultérieurement le secretarium, ce qui eu pour effet de diminuer l’ampleur de la procession d’entrée de la messe, sauf dans les liturgies présidées par le pape, car celui-ci descendait du palais entouré de ses clercs. L’atrium du Latran ayant été détruit, vraisemblablement par un tremblement de terre, on n’en releva que le portique appuyé au mur d’entrée de la basilique. Il n’avait reçu que peu de tombes, car la loi interdisant d’enterrer intra muros ne tomba guère en désuétude avant le 10e siècle. Depuis lors, jusqu’à la fin du 12ème, seize papes furent ensevelis au Latran.

Les 2 ambons (Evangile et Epitre), le pavage de Cosma, l’autel à baldaquin face au peuple de l’Eglise St Clément à Rome

Il ressort de cette analyse qu’à la fin du moyen-âge les basiliques romaines avaient pu changer quelque peu de visage, s’encombrer d’accessoires d’une grande valeur artistique, depuis l’époque de leur construction, mais l’essentiel de l’ameublement initial demeurait en place. Lors des importantes reconstructions du 12ème siècle (Saint-Laurent, Sainte-Marie du Transtévère, Saint-Clément ), on en conserva avec soin le programme : cathèdre épiscopale et bancs du clergé au fond de l’abside, autel dressé entre le clergé et le peuple, ambon unique, comme à Saint-Laurent, double ambon, comme à Saint-Pierre et au Latran, double ambon et pupitre du graduel, comme à Saint-Clément, chœur entouré d’un cancel. Le 12° et le 13° siècles ornèrent les basiliques des merveilleux pavements qu’on y admire encore de nos jours quand, malheureusement, on n’a pas cru devoir y disposer des chaises. Ils dressèrent aussi dans le ciel romain -les campaniles de brique aux ouvertures ornées de colonnettes, qui s’allient harmonieusement avec les coupoles de l’époque baroque.

  • L’âge des coupoles

L’âge des coupoles devait doter Rome d’un type nouveau d’église. Laissant de côté l’exubérance de la décoration baroque, retenons l’ampleur de la nef, où se dresse une importante chaire pour la prédication, mise en honneur par le Concile de Trente. Le peuple est désormais convoqué en dehors des célébrations liturgiques pour entendre Un exposé de la doctrine catholique et une réfutation de l’hérésie, en même temps qu’un vigoureux appel à la réforma des mœurs. La chaire remplace l’ambon et, à, la messe, sous-diacre et diacre doivent se contenter d’un modeste pupitre mobile pour l’épitre et l4evangile. En tête de la nef se trouve le chœur pour le clergé, et c’est au fond du chœur qu’on a placé l’autel. Celui-ci est surmonté d’un grand tableau, à la manière des retables d’au-delà des Alpes. La schola cantorum, qui abandonne volontiers le plain chant pour des polyphonies plus éclatantes, ne sert plus de trait d’union entre le clergé et le peuple : elle a gagné une tribune élevée et grillagée, qui relève davantage du théâtre que de l’Assemblée des croyants.

En baroquisant les anciennes basiliques, on a conservé d’ordinaire l’autel à son emplacement antérieur. Si bien que le Missel tridentin (1570) considère toujours comme normale la célébration de la messe face au peuple. Il ressort de ce fait que les dispositions du Missel de Paul VI n’ont pas apporté à Rome une révolution comparable à celle qu’on a pu ressentir dans d’autres régions. On y avait toujours sous les yeux le modèle prôné par Vatican II. Il suffisait aux prêtres d’une paroisse d’aller à Sainte-Marie-in-Cosmedin ou à Saint-Clément, pour puiser quelque idée en vue de l’adaptation de leur église à la liturgie rénovée. C’est sans doute ce qui explique que les transformations ont été opérées dans la plupart des églises de la Ville avec un gout aussi sûr.

II. L’aménagement des églises en France

Les premières églises de Gaule furent de type basilical,, mais elles n’étaient pas pour autant semblables à celles de Rome ou Ravenne. Certaines basiliques mérovingiennes, comme la cathédrale de Nantes consacrée vers 567, présentaient la particularité d’avoir un clocher ou un dôme qui se dressaient au-dessus de la partie de l’église séparant la nef de l’abside (4). Mais la disposition respective du clergé et des fidèles, l’emplacement de l’autel, de l’ambon et du chœur devaient être sensiblement identiques.

On ne saurait entrer ici dans l’évolution architecturale qui relie la basilique romaine à l’église romane. Cette évolution conserve encore bien des mystères. Il faudrait parler des édifices multiples constituant ensemble de l’ecclesia mater ou cathédrale, puis à partir du 9°
des églises-porches (Saint Riquier, Corvey-sur-Weser) avec crypte, église-haute à bas-côtés et tribunes, et des églises à deux absides opposés. Tous les essais tentés pour expliquer leur signification liturgique et leur fonctionnement cérémoniel ouvrent des pistes intéressantes sans emporter un plein assentiment (5). Retenons surtout qu’en s’ouvrant au culte des martyrs et des saints, les églises de Gaule ont inventé des modèles architecturaux divers,
et qu’elle n’ont pas opté en général pour le modèle romain, qui surélève le presbytérium pour ériger l’autel au-dessus des reliques du saint vénéré. On place volontiers le tombeau, au 9e siècle,
au fond de l’abside, dans une sorte d’oratoire distinct auquel on accède de l’intérieur de l’église. Celle-ci possède une abside double, comme à Saint Philibert-de-Grand-Lieu (Loire-Atlantique), dont le martyrium toujours existant date du milieu du 9° siècle (6).

Chaire de saint Sulpice à Paris

La liturgie célébrée dans les églises de France était conforme aux livres romains. Mais on poussa parfois à l’extrême le souci de conformisme. C’est ainsi que certains monastères nordiques se livraient à des prouesses vinicoles pour du raisin mûr le 6 août, date de la bénédiction des premières grappes à Rome et en Orient. De même, pour respecter toutes les stations des vêpres baptismales de Pâques selon la liturgie papale, vit-on apparaître dans les églises l’autel de la Sainte-Croix, devant lequel on devait chanter un réponsau sortir du baptistère dans la procession qui reproduisait celle du Latran. Mais dans la relation entre la célébration du culte et l’aménagement des églises en France, il faut surtout relever l’impact des deux développements déjà énoncés l’ampleur croissante du culte des saints ét de la prière pour les morts; ainsi que la clergification de la liturgie.

  • Le développement du culte des reliques

Le culte des saints et la multiplication des messes pour les défunts amenèrent la fondation d’un nombre sans cesse grandissant d’autels, qui étaient d’ordinaire disposés d’une manière plus discrète qu’à Rome, car on ne les trouve guère dans la nef de l’église, mais dans des chapelles s’ouvrant en éventail sur le déambulatoire ou au pourtour de l’édifice. Le culte des saints est avant but celui de leurs reliques. On tint à mettre en honneur les plus marquantes, en plaçant le reliquaire dans l’axe de l’église, derrière l’autel majeur à la hauteur de la table. Peu à peu l’emplacement de l’autel surmonté des reliques gagna le fond de l’abside. Plus tard on voulut créer un cadre de gloire aux reliques ou, à leur défaut, aux images ou statues du saint titulaire : le retable naquit. Il prit, à partir du 1 6e siècle, une dimension telle que l’autel sembla parfois perdre son identité la table du Seigneur devint une sorte de support de l’image sainte ou du reliquaire.

La célébration de la liturgie étant assurée dans les grandes églises par les moines et les clercs, qui consacraient plusieurs heures du jour et de la nuit à la psalmodie des Heures, tandis que la nef était habituellement vide en dehors du dimanche, c’est en fonction de leurs besoins qu’on procéda à la disposition intérieure de l’édifice, Il y avait des nécessités cultuelles, telles les processions que faisait la communauté chaque jour ou à jours fixes se rendant de l’autel
de la croix à celui de la Vierge ou du saint patron. Le déambulatoire et les nefs secondaires en fournirent le cadre.

Mais il convenait surtout de loger commodément les personnes en vue de la psalmodie alternée d’un chœur à l’autre. D’où l’ampleur du presbyterium, appelé précisément le chœur. Muni de stalles, il sépara de plus en plus l’autel de la nef. Cela ne suffit pas. En dehors des régions méditerranéennes les hivers sont longs et froids. Cappes et aumuses n’en préservaient qu’imparfaitement. Aussi vit-on apparaître, dès le 12ème siècle, de véritables murs destinés à séparer le chœur du reste de l’édifice, au point d’en faire un véritable sanctuaire autonome dans l’église. Aujourd’hui encore le chœur de Sainte-Cécile à Albi fournit un parfait exemple de ce qu’on pouvait trouver dans
la plupart des cathédrales françaiu moyen-âge.

Le seul contact entre chœur et la nef consistait dans la galerie surmontait le mur central et dans la porte ouvrant au milieu du mur. Cette galerie, destinée aux lectures de l’office la messe, portait en son centre une
On l’appela le jubé, en raison du premier mot prononcé parle lecteur pour demander la bénédiction du président
Jube, domne, benedicere ( « Père, daigne me bénir » ).

  • La participation du peuple (le lien entre le chœur et la nef)

Au 17ème et 18ème siècle, un grand effort pastoral fut entrepris pour amener
le peuple à participer à nouveau à la célébration de la liturgie. On commença à traduire le Missel et les Heures du
dimanche, à faire chanter le Kyriale et les vêpres. Il est facile de comprendre ne des revendications majeures des promoteurs du renouveau liturgique fut tenir l’abolition des murs séparant le chœur de la nef et spécialement la suppression du jubé. La controverse fut pas- née (7), mais, en fait, les jubés disparurent à peu près partout. Celui de t-Etienne-du-Mont en demeure le témoin pour Paris. La victoire des « ambonoclastes » fut si totale que la e du moyen-âge au 1 9 siècle ne amener la reconstruction des jubés.

Convient-il de mettre à l’actif ou au passif des pasteurs de l’époque classique l’introduction des sièges pour les fidèles s les églises ? A chacun d’en juger. L’innovation ne manqua pas de déchainer les foudres du Jésuite Théophile Raynaud, qui écrivit un mémoire intitulé : Christianorum sacrum Acathistum : iudicium de novo usa ingerendi cathedras assitentibus Christiano Sacrificio I « L’usage sacré des Chrétiens de prier debout jugement sur le nouvel usage d’offrir des sièges à ceux qui assistent au Sacrifice chrétien »). (9)

Le résultat de notre enquête historique peut sembler bien modeste. Peut-être convient-il d’en retirer deux leçons. La première est qu’il ne faut pas juger de l’importance des innovations requises par Vatican Il uniquement en fonction de l’architecture interne des églises françaises. Celles-ci ont suivi tout au long du moyen-âge une voie qui fut peu favorable à la participation du peuple. Les basiliques romaines témoignent d’une tradition assez différente. En second lieu, on retiendra que la participation active de l’assemblée à la liturgie exige une adaptation constante du cadre de la célébration. Celui-ci comporte des points fixes, mais il requiert, en dehors de là, un maximum de souplesse, car l’ampleur de l’assemblée, le nombre de ses participants, appellent chaque fois une adaptation des lieux. C’est ainsi, par exemple, que des sièges légers, faciles à déplacer, permettront de rassembler un petit groupe de fidèles autour du Livre saint pour les lectures et l’homélie, voire le partage d’évangile, avant de les inviter à venir près de l’autel.

Cet article est extrait de la revue Espace, église, arts et architecture n°1

Jubé de Saint Etienne du Mont (c) Serge Jodra

Notes

1 – Instruction Inter oecumenici du 26 septembre
1964, n° 9G-99 traduction et commentaire dans
La Maison Dieu 80 1964 1. pp. 40-43 texte I et
pp. 106-125 I commentaire de P. JOUNEL L
2 – La ntiniature de Fouquet dans Les Grandes Chroniques de France 15e siècle I constitue un précieux document pour la connaissance de l’ancienne basilique vaticane. Elle est reproduite en hors-texte dans G. de PLINVAL et R. PITTET; Histoire illustrée de CÉglise, Genève-Paris 1 946, tome 1”. p. 328.
3 – P. JOUNEL, Le culte des saints dans 7es basiliques du Larran et du Vatican au douzième siècle, Ecole Française de Rome 1977,, pp. 452-455.
4 – J. HUBERT, L ‘Europe des invasions, CoIl. L ‘Univers des formes, Paris 1967, pp. 27-32.
5 – C. HEITZ, Recherches sur les rapports entre Architecture et Liturgie à l’époque carolingienne, S.E.V.P.E.N., Paris 1963.
6 – Photc dans J. FIU8ERT, l’empire carolingien, Col] L’Univers des formes, Paris 1968, p.65.
7 – J.B. THIERS se fit le défenseur des clôtures du chœur et des jubés dans ses Dissertations ecclésiastiques sur les principaux autels des Eglises, les Jubés des Eglises, la Clôture du chœur des Eglises, Paris 1689. Il voit deux inconvénients à la suppression de la clôture « Le premier, que les ecclésiastiques et les religieux sont moins attentifs à l’œuvre de Dieu, et les laïques plus distraits dans leurs priètes, ceux-ci ayant la liberté devoir dans le chœur, et ceux-là pouvant observer ce qui se tait dans la net et dans les ailes de l’église. Le second, que les ecclésiastiques et les religieux précipitent les offices divins.., dans la vue de se délivrer plus tôt des incommodités que leur causent les clôtures à claire- voie
8 – 9. FOUCART, Un débat exemplaire la reconstruction des Jubés au XlXe siècle, dans Revue de l’Art, n° 24, Paris 1974. pp. 59-71.
9 – Cet ouvrage est répertorié par F.A. ZACCARIA, Bibliotheca rituali& Rome 1779, tome 2, p. 282. Il’ appartient au tome 6 des œuvres de 1h. Haynaud, pp. 475 sq., publiées à Lyon en 1715. Mais la première édition remonte aux années 1665-1669 selon P. GUERANGER, Institutions liturgiques, tome ‘2, Paris-LeMans 1841, p 136.

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