De la lumière naturelle à l’éclairage d’une église aujourd’hui

Chœur de Notre Dame du Rosaire aux Lilas

Chœur de Notre Dame du Rosaire aux Lilas

Par Jean Cosse, architecte

 

Si la symbolique de la lumière a perdu aujourd’hui la fascination qu’elle exerçait sur les esprits à différentes périodes de notre histoire, nul ne sait si elle ne connaîtra pas une résurgence dans un prochain cycle. Par contre, la technologie de l’éclairage artificiel a atteint ces dernières décennies un niveau de qualité et d’efficacité remarquables, de sorte qu’il est possible actuellement de bâtir même une église entièrement aveugle à la lumière naturelle tout en lui assurant un éclairage sophistiqué capable de répondre à de multiples besoins.

Malgré cet état de choses, la lumière du ciel reste pour l’architecte le matériau noble par excellence. Aussi, il importe de la considérer pour l’éclairage qu’elle offre gratuitement mais aussi pour les éléments architectoniques qu’elle génère dans le « jeu savant correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » selon Le Corbusier.

De l’humble maison à la cathédrale, la fenêtre sert l’usage puis, par ses proportions, ses formes, sa modénature, elle s’implique dans l’expression pour finalement participer à la définition du sens. En d’autres mots, la perception d’une fenêtre caractéristique d’un édifice nous donne à elle seule une foule d’informations permettant de le situer dans le temps, de connaître sa fonction, son degré d’importance dans le système social, etc.

Passé, présent, futur, sont les données de notre monde. Pour oeuvrer aujourd’hui, il importe de remonter le temps, de comprendre notre antériorité, pour qu’il devienne leçon mais non modèle.

« Dieu est lumière » proclame le psaume. Plus tard, le Christ dira de lui « Je suis la lumière du monde » (Jn 8,12).

Innombrables sont dans les Écritures ces assertions associant Dieu et lumière. C’est principalement Denys l’Aréopagite qui le premier va rassembler les idées éparses sur l’illumination divine et créer limage forte appelée à exercer quelques siècles plus tard une véritable fascination sur les bâtisseurs d’églises.

Dans les régions où la lumière est vive, le projet théologique d’irradiation lumineuse s’associe à l’évocation biblique de la lutte entre le bien et le mal, entre la lumière et l’ombre. Sous la voûte en berceau d’une église du Midi, chaque matin une lumière tranchante pénètre par des ouvertures réduites, écarte les ténèbres, illumine la voûte qui la réfléchit dans tout l’édifice, manifestant par là le triomphe du bien sur le mal.

Sous le ciel souvent voilé d’Île-de-France, ce combat ne se résout pas nécessairement à l’avantage de la lumière. Pour servir la théologie, les bâtisseurs ont inventé un principe de construction, la croisée d’ogive, qui a permis de réduire les murs à une ossature ponctuelle reportant les organes de butée bien au-delà de la façade. Ainsi, les murs de la nef s’ouvrent dans leur totalité dématérialisés, ils deviennent une paroi translucide, transformant la lumière naturelle en une sorte d’irradiation globale, image de l’omniprésence divine. Cette merveilleuse leçon d’architecture nous invite à intégrer dans nos oeuvres cette lumière du ciel avec le plus grand respect, pour servir l’idée fondatrice du projet et en exprimer le sens.

Vatican Il, au début des années soixante, apporté un souffle nouveau dans la pensée théologique chrétienne. En installant le prêtre face à l’assemblée, le concile manifeste le désir de favoriser la participation communautaire dans la célébration eucharistique. Depuis plus de trente ans se développe une recherche pragmatique sur le thème de l’assemblée. Chaque nouvelle église constitue un champ d’expérimentation isolé où s’insinue souvent un souci d’originalité au détriment des véritables réponses. Cette dispersion des efforts, l’absence de synthèse, empêchent l’approfondissement indispensable à l’épanouissement d’une idée forte capable de cristalliser les énergies. Le délicat problème de l’éclairage suit le même processus d’expérimentation sans cesse renouvelée. De plus, le développement de la « mobilité » dans la liturgie rend l’exercice encore plus périlleux.

L’exemple de Sainte-Claire à Vauréal

Un regard attentif porté sur l’église Sainte-Claire à Cergy-Vauréal (Val d’Oise) révèle mieux qu’un développement théorique les concepts d’éclairement d’une église d’aujourd’hui. On n’oubliera pas cependant qu’il n’existe pas de « recette infaillible » pour atteindre la bonne résolution.

Le principe de base se fonde sur le modèle de pensée théologique issu du concile Vatican II, et s’efforce de définir une ligne de réflexion applicable tant à l’ensemble qu’au détail. Essentiellement intervient le travail sur la lumière naturelle elle donne le climat, l’ambiance souhaitée, tout en qualifiant l’expression formelle. En complément l’éclairage électrique se superpose autant que possible aux sources de lumière naturelle, les accentuant selon les besoins.

Jadis, le narthex, faiblement éclairé, préparait la découverte de la nef, « grand vaisseau » baigné de lumière le contraste accentuait l’émerveillement devant cette métaphore du paradis. Son usage s’est différencié au fil des temps. Aujourd’hui, l’espace d’accueil cherche à instaurer une fraternité, une convivialité entre les participants. Très éclairé, ouvert sur l’extérieur, il est d’ordre communautaire.

A Cergy, les portes transparentes le situent en continuation directe du parvis, en relation avec la vie de la cité. Une céramique représentant sainte Claire dans sa cellule, une fenêtre ouverte sur le paysage toscan, accueille, donne le ton. A proximité, un porte-bougies permet d’allumer une petite flamme, signe vivant des multiples dévotions individuelles.

L’accueil se prolonge vers le lieu de l’assemblée en une zone de distribution située sous la mezzanine, de plafond bas. Faiblement éclairée, elle invite au recueillement avant de prendre place. L’espace de l’assemblée est conçu comme un espace enveloppant, suggérant l’idée de l’un. Les fidèles s’y rassemblent dans un mouvement entourant l’autel. Une ouverture circulaire, située dans la façade sud, du côté du parvis, lui donne sa lumière globale, accusant son caractère unitaire. La lumière descend sur l’assemblée des fidèles, précise un centre pour s’estomper en se rapprochant des murs périphériques. De l’extérieur, cette baie circulaire s’affirme dans le rythme vertical serré des éléments auto-stables du mur, issus du principe de construction.

La figure géométrique du cercle, partout égale à elle-même, ne possède ni commencement ni fin ; elle évoque la perfection, l’ordre divin. Son traitement architectonique sur deux plans, son importante dimension, donnent au symbole toute sa force, expriment un signe identifiable pour l’ensemble de l’édifice. Utiliser la même source en lumière artificielle nécessitait des appareils puissants, éblouissants pour le célébrant. Aussi, le choix s’est porté sur une multiplication des points lumineux de faible puissance, installée relativement bas dans les entraits métalliques des charpentes. Les petits spots, invisibles, logés dans les éléments de la construction, donnent une lumière enveloppant les personnes, laissant le plafond et les murs périphériques dans une légère pénombre.

En complément à cet éclairage d’ensemble, des éléments ponctuels, avec variateurs d’intensité lumineuse, mettent l’accent sur les points forts de la célébration l’autel, l’ambon, la croix. Ils signalent aussi le commencement d’une célébration.

Située à proximité de l’autel, en léger contrebas, la cuve baptismale reçoit sa lumière naturelle d’une petite coupole ronde insérée dans le plafond exactement sur son axe vertical. Ici, l’éclairage électrique suit exactement le même chemin que celui de la lumière naturelle.

Au-delà de l’assemblée, un espace de gloire magnifie la croix du Ressuscité. Sa transcendance se fonde essentiellement sur une source de lumière naturelle captée zénithalement, afin de rester invisible à l’oeil et d’offrir à l’élément eschatologique une situation privilégiée entre toutes. Comme pour la cuve baptismale, l’éclairage électrique suit aisément le chemin de la lumière naturelle.

De l’autre côté de l’espace d’accueil, sous le clocher, se greffe la chapelle d’adoration. Ses strictes proportions, sa beauté dépouille, axée sur le tabernacle, restent jusqu’à présent mal comprises. La lumière naturelle, captée sur ses quatre côtés nuance l’ambiance au fil des heures et des saisons.

Dans ce concert d’intentions, la lumière hiérarchise les lieux dans l’espace unitaire et renforce leur caractère sacré ; au-delà de l’usage, sa blancheur rayonnante évoque la spiritualité attachante de sainte Claire.

Article extrait des Chroniques d’art sacré n°60, hiver 1999, Eclairage et liturgie