Les figures de l’autel en régime chrétien

Par Isabelle Renaud-Chamska, diplômée de théologie, ancienne secrétaire générale du Comité national d’art sacré, aujourd’hui présidente de l’association Art culture et foi.

Héritages

Le monde gréco-romain où s’implante le christianisme au début de notre ère connaît des autels nombreux et variés. L’autel est l’élément central de la vie de la famille et de la cité, depuis le petit brûle-parfum domestique où l’on sacrifiait quelques grains d’encens jusqu’au monumental autel de Pergame avec ses sculptures impressionnantes. On peut encore voir à Syracuse l’autel gigantesque (199 m de long sur 23 de large) construit à la suite d’une victoire par le tyran Hiéron Il au IIIème siècle avant Jésus Christ, autel sur lequel on sacrifiait en même temps jusqu’à 450 bœufs, égorgés la tête renversée pour que leur sang rejaillisse sur la pierre. Dans la plupart des religions, l’autel est le centre du culte sacrificiel offert à un dieu, un signe de la présence de ce dieu. Chaque dieu a ainsi ses autels. Dans le Bassin méditerranéen à l’époque du Christ, les dieux et les autels fleurissaient, de toutes les tailles et de toutes les hauteurs.

Repas de communion, Rome, catacombe de saint Callixte

Dans la Bible aussi, on trouve des pratiques cultuelles liées à des autels [1]. Posant un acte fondateur au Sinaï, Moïse jette la moitié du sang des victimes sur l’autel de YHWH, l’autre sur le peuple qui entre alors en communion avec Dieu (Ex 24,6 sq). Déjà, avant Moïse, les patriarches bâtissent des autels pour garder mémoire d’une visite de Dieu à l’homme : au chêne de Moré, après l’apparition du Seigneur et sa promesse, «Abraham édifia un autel à YHWH et il invoqua son Nom » (Gn 12, 7 cf aussi 13,18). Le Nom de Dieu, c’est Dieu même, et invoquer le Nom du Seigneur, c’est lui rendre un culte. La formule revient plus loin : à Beer-Sheva, Isaac connaît la même expérience d’une apparition de Dieu accompagnée d’une parole, à la suite de quoi il élève un autel (Gn 26, 25). Mais à Pétra, dans le lieu du plus ancien culte sémitique, qu’aurait pu connaître Abraham, on trouve trois éléments : devant, un bêma ou estrade pour la parole, au centre, une construction pour recevoir la stèle qu’on apportait en procession, et sur le côté, un petit autel avec une rigole pour recevoir le sang de l’animal sacrifié. L’autel n’est là qu’un étal de boucherie relativement secondaire par rapport à la stèle qui est le signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple.

L’autel peut être simplement un rocher (Jg 6, 20), rappelant, comme chantent les psaumes, que « Dieu est le Rocher d’lsraël » (Ps 30, 3; 61, 8 ; 72, 26). On fabrique aussi des autels de terre selon les indications du Code de l’Alliance rapporté en Ex20, 24: «Tu me feras un autel de terre pour y sacrifier tes holocaustes et tes sacrifices de paix. En tout lieu où je ferai rappeler mon Nom, je viendrai vers toi et je te bénirai. Mais si tu fais un autel de pierres, tu ne bâtiras pas en pierres de taille, car en y passant ton ciseau, tu le profanerais». Dans chaque lieu de pèlerinage (Béthel, Sichem, Gilgal, Jérusalem), on trouvait un autel qui pouvait être un ancien autel cananéen «baptisé».

Il apparut alors que certains assimilaient YHWH aux idoles païennes, et oubliaient que l’autel n’était que le signe de la présence de YHWH, le mémorial d’une théophanie. Salomon ayant inauguré un régime de tolérance pour les idoles amenées par ses femmes étrangères, Achab, Achaz et Manassé ayant introduit dans le Temple même des autels à la mode païenne, les prophètes vitupèrent contre la multiplication des autels (Am 2, 8): « Ephraïm a multiplié les autels pour enlever le péché, mais voici que ces autels sont devenus pour lui une occasion de pécher » (Os 8, 11); Jérémie traite Jérusalem de prostituée Or 3, 6 ).

Avec la réforme de Josias, seul va rester l’autel de Jérusalem. Le culte est centralisé «Il fit venir des villes de Juda tous les prêtres et il souilla les hauts lieux où ces prêtres avaient brûlé de l’encens depuis Guéva jusqu’à Beer Sheva [du nord au sud]… Le roi démolit les autels qui étaient sur la terrasse de la chambre haute d’Achaz et que les rois de Rida avaient élevés, ainsi que les autels que Manassé avaient bâtis dans les deux parvis de la Maison du Seigneur» (2R 23, 8sq). Un seul autel, un seul temple, une seule Pâque un seul sanctuaire pour un seul Dieu. L’autel des «holocaustes» (le mot hébreu ‘ôlah signifie « ce qui monte ») cristallise désormais la vie religieuse d’Israël.

De nombreux psaumes témoignent de la place qu’il tient dans le cœur des fidèles (Ps 26, 6; 43, 4; 84, 4). Après la destruction du Temple de Salomon, Ezéchiel fait une description minutieuse de l’autel dans le Temple futur (Ez 43, 13-17). Quoi d’étonnant à ce que cet autel rêvé pendant l’exil ressemble à une ziggourat babylonnienne ? Le premier souci des rapatriés est de reconstruire l’autel des holocaustes (Esd 3, 3sq). Judas Maccabée manifestera plus tard la même piété (1M 4, 44-59).

Pourtant, c’est l’arche d’alliance, avec les Dix Paroles, qui était le lieu de la présence de Dieu. L’autel, lui, se trouvait devant le Temple, en plein air, accessible â tous les Juifs, Il mesurait 10 m de côté et 5 de hauteur. On y accédait par un escalier comme aux autels de Baalbek(2).

Après l’Exil, le courant prophétique réagit contre la matérialisation de la présence de Dieu. Dieu ne peut habiter que le ciel « Ainsi parle le Seigneur : le ciel est mon trône et la terre l’escabeau de mes pieds. Quelle est donc la maison que vous bâtirez pour moi 7» (Is 66, 1-2). On assiste à un profond mouvement de spiritualisation du culte.

La Table du Seigneur

Dans sa querelle avec les pharisiens, Jésus rappelle que l’autel est saint en raison de Celui qu’il signifie : s’approcher de l’autel pour sacrifier, c’est s’approcher de Dieu. C’est pourquoi on ne peut le faire avec un cœur en colère «Va d’abord te réconcilier avec ton frère» (Mt 5, 23 sq). Jésus met fin au culte ancien qu’il récapitule et accomplit. Dans le nouveau Temple qui est son Corps (Jn 2,21), il n’y a plus d’autre autel que lui (Hb 13, 10) il est à la fois le prêtre, l’autel et la victime. Les chrétiens sont en communion avec lui lorsqu’ils rompent le pain et partagent sa table (1 Co 10, 16-21). Ils n’ont alors ni Temple, ni sacrifice, ni autel. Ils apportent une table pour célébrer le mémorial de la Pâque du Seigneur dans l’assemblée réunie en son nom. Enracinée dans la liturgie juive domestique, l‘Eucharistie est destinée à rendre présent in memoriam (cf Lv 24, 7), dans le cadre d’un repas, l’unique sacrifice de la croix. Elle rattache le rite nouveau des chrétiens au rite de l’ouverture du sabbat, chaque semaine, et du sedder, repas familial de la Pâque, chaque année. Pourtant, à partir de l’épître aux Hébreux, on va chercher à inscrire le culte chrétien en train de naître à l’intérieur de la réalité du Temple de Jérusalem. La table alors va devenir un autel.

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Chroniques d’art sacré n°53, printemps 1998, p.6-10

 

(1) sur tout ceci, voir Vocabulaire de théologie biblique, article «Autel», cerf, 1988

(2) ces dimensions de l’autel du premier Temple sont celles que donne le Deuxième livre des chroniques (II chr. 4, 1). Sur l’autel dans l’Ancien Testament, voir l’article de A, Gelin dans La Maison- Dieu 29, 1952 : Le mystère de l’autel, sur le Temple de Jérusalem, voir R. de vaux o.p. : Les Institutions de l’Ancien Testament, cerf, 1960.