Les acclamations : l’anamnèse

Par Serge Kerrien

Le prêtre vient de dire ou de chanter le récit de l’Institution. Il poursuit en invitant l’assemblée à proclamer le mystère de la foi. Nous sommes au cœur de la liturgie eucharistique : c’est l’anamnèse.

Un amnésique n’a pas de mémoire. Or, le Seigneur a dit à ses disciples au soir de la Cène : « Vous ferez cela en mémoire de moi ». Faire mémoire, c’est empêcher l’amnésie, l’oubli du don que le Seigneur Jésus nous fait de sa vie. Le chrétien ne saurait être un oublieux des merveilles de Dieu. Déjà présent dans livre de l’Exode, particulièrement à propos de l’institution de la fête de la Pâque : « Ce jour-là sera pour vous un mémorial » (Ex 12, 14), faire mémoire est un acte de culte dans lequel on s’appuie sur un fait passé (le buisson ardent, la sortie d’Égypte, l’institution de l’Eucharistie) pour en célébrer l’actualisation, tout en annonçant son avenir. Et saint Paul l’exprime parfaitement : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11, 26). Ainsi l’anamnèse eucharistique s’appuie-t-elle sur un fait passé (la mort et la résurrection du Seigneur), en célèbre l’actualité (le Seigneur est vraiment vivant et présent) et en annonce l’avenir (la venue du Seigneur dans la gloire à la fin des temps).

Une acclamation paradoxale

Le Seigneur vient de se rendre présent à l’assemblée sous la forme du pain et du vin consacrés, et la liturgie nous fait aussitôt demander : « Viens, Seigneur Jésus ! » Si nous croyons qu’il est vraiment là, pourquoi lui demander de venir ? Parce que la foi est une dynamique, une dynamique de l’attente active du Seigneur, de la vigilance : « Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées » (Luc 12, 35). Le croyant est habité par un désir fort : celui de la plénitude de la présence du Seigneur qu’il a déjà dans l’Eucharistie, mais de façon mystérieuse et cachée. Se contenter de cette présence nierait la promesse du Seigneur qu’il « viendra dans la gloire » et réduirait l’objet de notre foi à ses seuls prémices. La dynamique de la foi fait de notre vie une marche à la suite du Christ, dans laquelle l’Eucharistie est le pain pour la route. C’est ce que l’anamnèse annonce et célèbre.

Quelle anamnèse proclamer ?

Il s’agit pour nous, par fidélité à la mémoire du Seigneur, de proclamer avec exactitude le mystère de la foi. Quelques critères simples aideront à bien choisir.

Tout d’abord, l’anamnèse s’adresse au Christ de manière directe : « Gloire à toi… Nous rappelons ta mort, Seigneur ressuscité ». En effet, l’anamnèse ne parle pas du Christ, n’en raconte pas l’histoire ; elle s’adresse à Lui, elle Lui parle. « Christ est venu, Christ est né » n’est donc pas une anamnèse puisqu’elle ne s’adresse pas au Christ et, qui plus est, s’achève par « Christ est là ! », nous ramenant au présent immédiat au lieu de nous ouvrir au désir de la venue à l’avenir et donc à l’espérance.

Ensuite, les trois composantes de l’anamnèse ont une raison d’être. Ainsi on entend parfois chanter : « Que tes œuvres sont belles » ou « Souviens-toi de Jésus Christ ». Si louables et si beaux soient ces refrains ou d’autres, ils n’ont pas leur place à l’anamnèse parce qu’ils effacent toute la dynamique de la foi qui s’appuie sur la mémoire du passé (« Gloire à toi qui étais mort » ) pour affirmer le présent (« Gloire à toi qui est vivant ») et nous ouvrir à l’espérance (« Viens, Seigneur Jésus »). Et puis, pourquoi vouloir écrire, bricoler le plus beau cri d’amour qu’offre la liturgie : « Viens, Seigneur Jésus » ?

Il nous faut donc avoir le courage, sans pour autant culpabiliser, de supprimer de nos répertoires toutes ces anamnèses qui ne respectent ni l’adresse du Christ, ni le triple contenu. C’est la foi de nos assemblées qui est en jeu, le foi de l’Église. Cependant, d’autres anamnèses que les trois proposées par le missel existent. Si elles respectent bien les critères énoncés, elles sont acceptables. Ainsi par exemple : « Mort sur la croix… Ta mort, Seigneur… Aujourd’hui, nous te proclamons… ». Il s’agit donc de choisir avec un minimum de discernement en évitant de se jeter sur toute nouvelle proposition.

Reste enfin une question. Comment se fait-il qu’un certain nombre d’anamnèses ne comportent pas l’invitatoire du célébrant : « Il est grand le mystère de la foi » ou « Proclamons le mystère de la foi » ? Il conviendrait d’y remédier parce que l’anamnèse est l’axe autour duquel tournent les différentes composantes de l’Eucharistie, et même de toute la vie de foi. Nous risquerions, à l’oublier, de devenir des oublieux de notre foi et donc des amnésiques.