Un ambon : pourquoi ?

Par Paul de Clerck, Curé de paroisse à Bruxelles (Belgique), professeur honoraire de l’Institut Catholique de Paris.

« Pour accomplir une si grande oeuvre, le Christ est toujours présent à son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe…Il est là présent dans sa Parole, puisque lui- même parle pendant que sont lues dans l’Eglise les Saintes Ecritures. »
Constitution sur la sainte liturgie, n° 7.

Ces lignes portent une compréhension de la Parole de Dieu plus forte que la pratique courante en beaucoup d’églises ne la reflète. Ainsi, s’il leur arrive d’être en retard à la messe, pendant que sont proclamées les lectures, la plupart des fidèles n’ont guère de scrupule à aller prendre leur place, quitte à faire quelque bruit et à déranger leurs voisins. Si, en revanche, ils arrivent au moment de la consécration, ils restent sur place. Certains même s’agenouilleront. Car la « présence », pour eux, paraît limitée aux dons eucharistiques. En de nombreuses églises aussi, un véritable lieu de la Parole n’existe pas, car c’est du même emplacement que sont lues les lectures, dirigés les chants et données les informations: un lutrin ou un pupitre plutôt qu’un ambon. Ces manières de faire n’ont rien de si étonnant, puisque l’ambon n’existait pas dans la liturgie catholique avant le dernier Concile. Les lectures se faisaient à l’autel, aux messes basses du moins. Quarante ans, il faut bien le constater, ne suffisent pas pour acquérir de nouvelles habitudes, surtout pour comprendre la nouveauté, aménager l’espace en fonction d’elle et vivre autrement la célébration.

Les indications conciliaires, cependant, n’en restent pas à « l’avant-messe » d’antan. Elles ouvrent à une compréhension de la Parole beaucoup plus riche. La plupart des chrétiens s’en sont réjouis, et se trouvent infiniment mieux nourris par l’Ecriture qu’il y a cinquante ans. Il reste cependant encore des traces de la pratique ancienne, et de la conception qu’elle véhiculait. Outre les exemples cités ci-dessus, mentionnons encore la compréhension didactique de la liturgie de la Parole. Elle se reflète dans les homélies, qui ressemblent souvent à des instructions. Mais elle se manifeste plus encore dans la manière dont on réalise, pendant ce temps, la catéchèse des enfants.

« Aujourd’hui puissiez-vous écouter sa Voix » Psaume 94.

La réflexion théologique, nourrie par le message conciliaire, surtout par le merveilleux renouveau biblique, met de plus en plus en relief l’importance de l’aujourd’hui de la Parole. La Bible n’est pas un livre d’histoires du passé, mais une Parole adressée par Dieu aux hommes et aux femmes de ce temps. Écoutons Jésus lui-même. Après avoir lu, dans la synagogue de Nazareth, la prophétie d’Isaïe: «L’Esprit du Seigneur est sur moi…», Jésus déclara : « Cette Parole de l’Ecriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit » (Luc 4, 18-21). Cette phrase résume au mieux l’objectif d’une homélie : annoncer, et montrer, que la Parole de Dieu s’adresse à nous aujourd’hui. C’est ce qu’énonce, à sa manière, l’antienne des vêpres du jour de Noël : « Aujourd’hui, le Christ est né; aujourd’hui, le Sauveur est apparu ; aujourd’hui sur la terre exultent les anges et les archanges, aujourd’hui chantent les justes, pleins de joie : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, alléluia ».

Cette actualité de la Parole porte le nom, un peu savant, de caractère anamnétique de l’Ecriture. Nous faisons mémoire, aujourd’hui, de la parole énoncée jadis par Jésus. Nous la recevons pour nous, car elle s’adresse, au-delà de ses auditeurs premiers de Palestine, à tout homme et toute femme de bonne volonté de par le monde. Dans l’Eucharistie, la liturgie de la Parole a pour but de nous faire entendre le projet du Père et son amour, l’incarnation du Fils en notre monde et sa puissance de Résurrection, l’animation de toutes choses par l’Esprit de Dieu.

Cet aspect de la liturgie de la Parole se comprend facilement le jour où l’on proclame les Béatitudes. L’objectif de l’opération n’est pas de nous apprendre le texte, connu depuis longtemps, mais de nous faire entendre Dieu nous dire:

« Heureux vous, les pauvres… Malheureux êtes-vous quand tous les hommes disent du bien de vous…» (Luc 6, 20, 26)

Les paroles de Jésus adressées à un de ses contemporains sont aisées à comprendre en ce sens,
pour nous aujourd’hui: «Tes péchés sont pardonnés », « Lève-toi et marche », « Faites attention à ce que vous entendez », « Donnez-leur vous-mêmes à manger », etc.

L’unique Table

Un autre texte conciliaire nous fait pénétrer plus avant encore dans cette compréhension:

« L’Eglise a toujours vénéré les divines Ecritures comme elle le fait pour le Corps même du Seigneur, puisqu’elle ne cesse, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie de la table qui est celle de la Parole de Dieu aussi bien que du Corps du Christ et de le présenter aux fidèles. »

On parle le plus souvent, en français, des « deux tables ». Mais le concile traite de la table de la Parole comme du pain eucharistique. Non pour dire que l’autel suffirait. Mais pour signifier que c’est le même mystère qui s’y réalise, car Dieu nourrit son Peuple de sa Parole comme du pain de vie. Jésus n’a-t-il pas dit:

« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Mt 4, 4)?

On se trouve ici en présence, bien évidemment, d’une compréhension de l’Eucharistie plus englobante que celle du deuxième millénaire occidental. Nos parents, en effet, ont vécu du « sacrifice de la messe ». La Parole, ils ne l’entendaient guère ; l’expression «avant-messe» est très révélatrice!

Nous sommes aujourd’hui conviés à un repas plus savoureux. Le Christ nous invite à sa table et, comme tout hôte heureux d’être entouré de ses convives, il nous adresse la parole. C’est d’elle que peut jaillir ensuite l’action de grâce. Car comment élever son cœur et rendre grâce au Seigneur notre Dieu s’il ne nous a pas confié, préalablement, les raisons de le faire? Le récit d’Emmaüs nous le fait entendre à sa manière: les deux pèlerins quittaient Jérusalem tout
tristes, ils n’avaient pas le cœur à rendre grâce. Mais Jésus s’est approché d’eux et, après avoir entendu leur désespérance, « il leur expliqua, dans toute l’Ecriture, ce qui le concernait » (Luc 24, 27). Et une fois qu’ils l’eurent reconnu à la fraction du pain, ils s’avouèrent l’un à l’autre :

« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait sur la route, et qu’il nous faisait comprendre les Ecritures?» (Luc 24, 32).

Les lectures de la messe n’ont donc pas en premier lieu une fonction d’enseignement, mais de révélation. Les acclamations sont très utiles pour nous le faire comprendre. Après les premières lectures, le lecteur peut ajouter : « Parole du Seigneur ». Et après l’Evangile, le diacre (le prêtre ou l’évêque) dit : « Acclamons la Parole de Dieu », et nous sommes conviés à répondre: «Louange à Toi, Seigneur Jésus ». Ce « Toi » est particulièrement intéressant pour notre propos. Il véhicule l’acte de foi de l’assemblée dans la nature de ce qui vient de se faire, mieux encore, en Celui qui nous a adressé la parole.

Les Protestants, pour leur part, ont l’habitude d’invoquer l’Esprit avant les lectures, « pour qu’elles deviennent [pour nous] Parole de vie ». Ils prient ainsi, par exemple :

« Père, toi qui, par ton Esprit, Assemble les croyants en tous lieux de ce monde, Inspire celles et ceux qui parlent et rends attentifs celles et ceux qui écoutent, Afin que l’Evangile soit la vérité de notre foi, La source de notre amour, La fermeté de notre espérance. Amen »[1].

Cette intelligence globale de l’Eucharistie fait comprendre le rôle de la liturgie de la Parole, et donc l’importance de l’ambon. Il est souhaitable, on l’aura compris, qu’il ait sa consistance propre, et en même temps une relation vive à l’autel. Car, dans l’Eucharistie, le Verbe se fait chair.

 

Article extrait des Chroniques d’art sacré, n°85, printemps 2006, p 6-8

[1] Liturgie de l’Eglise réformée de France, adoptée par le Synode national de Mazamet, 1996, Culte dominical 2, Paris, Les Bergers et les Mages, 1996.

 

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