Temps personnel, temps pascal

6 août 2015 : Jeune homme priant durant l'office pour l'unité des Chrétiens, lors du festival "Welcome to Paradise", organisé par la communauté du Chemin Neuf et qui a rassemblé 2000 jeunes du monde entier à l'abbaye d'Hautecombe, Saint-Pierre-de-Curtille (73), France. August 6, 2015: "Welcome to Paradise festival", 2000 young adults came from around the world to Hautecombe abbey (73), France.

Par Christian Salenson, Prêtre du diocèse de Nîmes, est prêtre du diocèse de Nîmes, membre et ancien directeur de l’ISTR de Marseille

L’homme vit dans le temps séquencé de l’histoire mais le mystère pascal transcende l’histoire et fait irruption comme temps de Dieu dans le temps de l’homme, récapitulant dans l’unité, le mystère de la mort vaincue par la vie.

 

Unité du mystère pascal

« Le Christ est ressuscité sur la croix ». Cette phrase de saint Athanase suffit à indiquer l’unicité du mystère pascal que le séquençage temporel de la semaine sainte pourrait faire perdre de vue. Le mystère pascal est un. Cyrille de Jérusalem l’exprimait pour ses néophytes : lors du bain baptismal, « au même moment tu mourrais et tu naissais ». Dans l’expérience pascale vécue, cette même unité est présente. Paul ne dit pas « j’ai été faible et je serai fort », mais il marque bien la concommitence : « quand je suis faible, c’est alors que je suis fort », toutes fragilités confondues. Ainsi le mystère pascal, dans la mort et la résurrection de Jésus, dans la célébration liturgique du bain baptismal ou dans l’expérience de la vie se présente comme un mystère inséquable. La mort et la vie sont dans une étreinte inséparable. Le symbole de la croix aurait vocation à représenter cette unité mort/vie avec la victoire de la vie, sauf que nous avons perdu l’unicité du symbole, comme en témoignent les représentations iconographiques de la période moderne. Nos christs en croix, exclusivement souffrants, ne disent pas vraiment l’unicité du mystère.

 

Le temps de l’homme perçu comme morcelé

Au cours de la semaine sainte, la liturgie déploie en un temps relativement bref les divers « moments » de cet unique mystère. Elle rejoint ainsi l’inscription temporelle de l’être humain et son besoin de signifier chacun des aspects de l’expérience pascale. Le temps de l’homme est morcelé particulièrement en notre époque. L’être humain, dans sa conscience, distingue les étapes de l’expérience. Chacun peut reprendre à son compte ce que dit l’ecclésiaste : il y a un temps pour tout, un temps pour connaître l’épreuve et un temps pour renaître, un temps pour mourir et un temps pour vivre, un temps pour célébrer liturgiquement la Pâques et un temps pour la vivre existentiellement. Ainsi, chaque moment semble succéder à un autre au détriment parfois de ce qui fait l’unité de l’ensemble et de l’imbrication des expériences les unes dans les autres. En effet, le moment où quelqu’un renait à la vie nouvelle porte en lui-même le temps de l’épreuve. La vie renait d’un échec mais la renaissance porte en elle l’épreuve d’où elle surgit. N’est-ce pas la symbolique de la permanence des plaies sur le Ressuscité ? De même, l’épreuve porte en secret les germes de la résurrection. La vie nouvelle fermente aux profondeurs cachées de l’expérience douloureuse. Ainsi, le temps de l’homme paraît morcelé mais l’unité du mystère pascal de mort et de résurrection traverse l’ensemble. Jésus est ressuscité sur la croix !

 

Tout homme est associé au mystère pascal

« Nous devons tenir que d’une manière que Dieu connaît, tout homme est associé au mystère pascal », dit le concile Vatican II. La liturgie prend les chrétiens par la main et leur fait parcourir les divers moments du mystère pascal. En célébrant la Pâques du Christ, elle leur révèle combien leurs existences mortelles sont comme enchâssées dans la passion et la résurrection du Christ et elle les invite à consentir à ce mystère d’alliance. La liturgie les conduit ainsi, depuis l’onction de Béthanie et le lavement des pieds, deux gestes qui s’éclairent mutuellement. À travers eux, le chrétien apprend qu’il ne peut donner sa vie en toute liberté et jusqu’au bout que s’il a finalement accepté, fût-ce avec autant de résistances que Pierre, de se laisser aimer… De la Cène, elle le conduit, « en passant par la Passion et par la croix, jusqu’à la gloire de la Résurrection », sans oublier le temps du silence du samedi saint. En chantant l’Exultet de la nuit de Pâques, il peut se reconnaître plongé dans la mort avec le Christ et participant déjà de sa résurrection.

 

Un double registre du temps révélé par la liturgie

La semaine sainte apprend à vivre sous un double registre du temps. Le temps de Dieu et le temps de l’homme. Dans le temps de Dieu, « Jésus est ressuscité sur la croix », ce que l’homme ne voit pas ! Quand je suis dans l’épreuve, je ne vois pas la vie nouvelle ! Mais le chrétien croit que « Tout est accompli ». Cette dernière parole de Jésus, cette ultime révélation le met sur le registre du temps de Dieu. L’homme habite le temps de Dieu quand il est dans l’espérance du « tout est accompli », y compris dans les moments d’épreuve. L’espérance rend présent le temps de Dieu dans le temps de l’homme.

La liturgie est elle-même, un mode particulier du temps qui tient uni le temps morcelé de l’homme et le temps de Dieu. La liturgie de la semaine sainte propose à la méditation, les divers aspects de l’unique mystère pascal. Elle accompagne le chrétien dans ce qui fait le cœur du mystère de toute vie. Mais le temps du rite transcende le morcellement du temps. La liturgie ouvre sur le temps unifié de Dieu. Elle lui fait entrevoir l’unité de temps du mystère pascal. La liturgie est sous ce double registre du temps morcelé de l’homme qu’elle accompagne et du temps unifié de Dieu qu’elle fait entrevoir : oui vraiment tout est accompli !

Le mystère pascal éclaire le mystère du temps. La croix surplombe le temps de l’histoire et arrache les êtres humains à Chronos, le dieu grec qui dévore ses enfants. Le mystère pascal embrase le temps de l’histoire, car le Christ est venu sauver le temps et le transfigurer en éternité.