Pour une tombe chrétienne

cimetière pose de bouquetPar Frère Patrick Prétot, Moine o.s.b. de l’abbaye de la Pierre Qui Vire, théologien, professeur à l’Institut Supérieur de Liturgie et ancien directeur de  la rédaction de La Maison Dieu.

 

 « La charité envers les morts consiste à faire ce qu’ils attendraient de nous s’ils étaient vivants » Blaise Pascal.

La problématique chrétienne de l’art funéraire est prise comme en étau entre deux écueils : d’un côté insister trop lourdement sur la « différence chrétienne », comme si la foi rendait sans importance ces questions, ou au contraire comme si elle offrait un éclairage singulier permettant de résoudre toutes les questions; de l’autre, affirmer que devant la mort, le chrétien est d’abord un homme dont la tombe emprunte les schèmes habituels de sa culture. Le propos est moins ici de tracer une voie moyenne entre ce que l’on peut considérer comme deux excès, que tenter de fournir, à partir d’une réflexion anthropologique et théologique non explicitée faute d’espace[1], quelques repères utiles sur la question[2].

Sans s’étendre, il est opportun pour commencer, de souligner la complexité du problème qui met en jeu, non seulement l’anthropologie et la théologie, mais également des aspects juridiques – les cimetières font l’objet d’une réglementation -, sociaux – dans la mort comme dans la vie, la dimension sociale demeure : les chrétiens sont enterrés avec d’autres, non chrétiens, non croyants ou croyants d’autres religions – et bien sûr financiers. Il serait naïf et inconsistant en particulier d’esquiver cette dernière question : la gestion de la mort est un véritable travail qui appelle le respect envers ceux qui l’assument; elle est aussi l’objet d’un « commerce », qui ne peut être a priori suspecté, ni considéré comme malsain, mais qui requiert une attention sérieuse, en raison de ses enjeux humains et spirituels, et cela tant sur le plan personnel, que celui des familles et des groupes humains et par-delà, de toute une société.

« Je m’en vais par le chemin de tout le monde »[3]

Cette citation extraite du testament de David dans le deuxième livre des Rois peut servir de repère pour une anthropologie chrétienne de la mort : la mort est avant tout l’événement par lequel est scellé l’itinéraire de tout homme. Elle est le signe de l’humanité. Et la mémoire de cette condition mortelle figure au cœur de la liturgie chrétienne des funérailles :

« Oui, nous sommes destinés à mourir, mais quand la mort nous atteint, nous qui sommes pécheurs, ton cœur de Père nous sauve par la victoire du Christ qui nous fait revivre avec lui »[4].

Dès lors, le cimetière est le lieu d’une certaine « banalisation » de la mort. Sans forcément tomber dans l’uniformité des cimetières militaires, la tombe ne peut pas être trop marquée par la recherche d’une personnalisation outrancière. Elle est en effet ce qui traduit la « fraternité » qui relie les défunts entre eux : par-delà la mort, les hommes se retrouvent côte à côte et si les histoires de chacun demeurent avec leur irréductible diversité, cette fraternité qui implique une certaine forme d’égalité, s’exprime à travers le caractère répétitif des tombes. On peut sur ce point estimer que cette réduction à la « portion commune », y compris et d’abord dans l’espace – la taille d’une tombe est déjà une forme de stéréotype – est l’un des chemins par lesquels se fait le travail de deuil chez les survivants. C’est également dans cette perspective que l’on peut situer les deux marques de la tombe : elle est lieu à la fois lieu de culte et lieu de mémoire.

 

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[1] Il n’est pas possible de justifier ni même d’expliciter les travaux qui portent cet article; il suffit d’évoquer les noms de l’anthropologue L.V. Thomas, des historiens Ph. Ariès et M. Vovelle; on peut se reporter également aux articles toujours utiles de N. Maurice-Denis-Boulet, « Les cimetières chrétiens primitifs » et de R. Auzelle « Les problèmes de sépulture dans les cités modernes » dans Le mystère de la mort et sa célébration, Paris, Cerf, 1951 (L.O.12). // [2] Ce document synthétise les réflexions échangées lors de plusieurs conseils de rédaction des Chroniques d’Art Sacré; que chacun des membres du conseil soit remercié pour sa contribution et notamment J.Y. Hameline ainsi que notre invité, M. Pierre Aubert, qui, par son questionnement, a beaucoup contribué au progrès de notre réflexion. // [3] 1 R 2,2; cf. Jos 23,14. // [4] 5e Préface pour la messe des funérailles

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