L’huile, l’onction et la messe chrismale

16 Avril 2014 : Consécration du saint Chrème et bénédiction de l'huile des catéchumènes et de l'huile des malades lors de la messe chrismale présidée par Mgr Gérard DAUCOURT, év. de Nanterre. Cath. Sainte Geneviève. Nanterre (92) France. April 16th, 2014: Chrism Mass for blessing the sacramental oils presided by Bishop of Nanterre Gérard DAUCOURT. Sainte Geneviève cath. Nanterre (92) France.

16 Avril 2014 : Consécration du saint Chrème et bénédiction de l’huile des catéchumènes et de l’huile des malades lors de la messe chrismale présidée par Mgr Gérard DAUCOURT, év. de Nanterre. Cath. Sainte Geneviève. Nanterre (92) France.

Par Paul De Clerck, Curé de paroisse (Bruxelles), professeur honoraire de l’Institut Catholique de Paris 

Pourquoi donc utiliser de l’huile en des célébrations liturgiques ? L’huile n’a, en soi, rien de spirituel …

Cependant, si l’eau coule sur le corps, l’huile le pénètre : l’effet est tout différent. Par ailleurs, on attribue à Jésus le titre de Christ, terme qui signifie oint, consacré par l’onction (Lc 4, 18), ou encore « le frotté d’huile » comme l’expliquait un de mes professeurs ! Et nous-mêmes, nous sommes appelés chrétiens, christiens faudrait-il dire, ou disciples de l’Oint de Dieu !

Il n’est donc pas étonnant que de tout temps on ait utilisé de l’huile pour marquer les personnes qui souhaitent devenir chrétiennes ; à la fin du baptême, le prêtre fait une onction sur le baptisé, anticipation de la confirmation qu’il recevra plus tard avec la parole : « Sois marqué de l’Esprit Saint, le don de Dieu ». Si l’on veut jouer avec les mots, on peut dire que l’eau baptismale lave, tandis que l’onction chrism-ale christ-ianise ! Les disciples de Jésus sont des christ-iens, des disciples de l’Oint de Dieu !

Cette ritualité chrétienne explique pourquoi on bénit évidemment l’huile destinée à pareil usage, et qu’on a même instauré le jeudi saint, une messe chrismale, au cœur de laquelle on bénit les huiles saintes, dont le saint chrême.

Comment donc cette pratique s’est-elle développée ?

Les origines

Les livres liturgiques anciens de l’Occident nous livrent deux témoignages.

Le sacramentaire grégorien

En sa version Hadrianum (3e tiers du VIIIe s.), il contient au Jeudi saint, à la fin du Canon de la messe, une bénédiction (Emitte, n° 334) de l’huile des malades. Pourquoi un jeudi saint ? Car ce jour-là avait également lieu la célébration de Réconciliation des pénitents ; on y associait donc naturellement la bénédiction des huiles nécessaires à cette célébration et à celles qui allaient suivre.

La bénédiction de l’huile des malades commence de manière abrupte : « Seigneur, envoie des cieux ton Esprit Saint Paraclet sur l’huile d’olive…afin que, grâce à ta sainte bénédiction, elle soit pour toute personne qui en sera ointe, une protection de l’esprit et du corps… » (n° 334).

Puis, après la fraction, on lit une longue prière en deux strophes pour bénir les saintes huiles (Qui in principio, 335a et Accessit, 335b), et la célébration s’achève par la communion.

Le sacramentaire gélasien

Il est une sorte de missel originaire de la région parisienne, au milieu du 8e s., écrit en dépendance de la tradition grégorienne, propose au jeudi saint la Réconciliation des pénitents (n° 352-374), puis la Messe chrismale avec les mêmes prières que le sacramentaire grégorien (n° 382-384). Il y ajoute une longue séquence pour la bénédiction du saint chrême ; elle commence par une prière Deus incrementorum (384), se poursuit par le même dialogue que celui qui ouvre la préface de l’eucharistie, et s’élance alors, à la manière de nos préfaces, en une prière reprenant les prières du sacramentaire grégorien (Qui in principio, n° 386, et Accessit, 387-388).  Vient ensuite une bénédiction de l’huile d’exorcisme (Exorcizo te, 389).

La pratique médiévale

Ultérieurement, ces célébrations sont présentées dans le Pontifical, le matin du jeudi saint, où elles ont lieu en la cathédrale.

L’évêque commence par bénir l’huile des malades, puis le saint chrême ; cette dernière bénédiction commence par un exorcisme, puis une reprise des formulaires des sacramentaires, dont Accessit. Curieusement, la bénédiction de l’huile des catéchumènes est située ici après celle du chrême ; elle reprend les formulaires anciens. On a l’impression d’une compilation amplifiée, effectuée sans grand discernement.

La célébration actuelle de la messe chrismale

La Réforme liturgique est passée par là, en 1951, 1955, et finalement en 1988 !

Cette célébration, très ample, a lieu normalement durant la matinée du jeudi saint mais, signe d’une volonté d’adaptation pastorale, elle peut être anticipée à un autre jour proche de Pâques, en vue de réunir un plus grand nombre de personnes et de fidèles.

Après le Gloria, on lit Is 61, 1-9 : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré par l’onction », puis Apoc 1, 5-8 et Lc 4, 16-21. Puis, après la liturgie de la Parole[1], on trouve un rite nouveau, la Rénovation des promesses sacerdotales, ajoutée à l’époque de la crise du clergé en la seconde partie du 20e s ; deux formulaires sont proposés. Suivent les bénédictions des huiles :

  • Huile des malades : on a repris l’ancien formulaire, en l’adaptant quelque peu.
  • Huile des catéchumènes. Le formulaire est nouveau ; les catéchumènes, « recevant de Toi intelligence et énergie, comprendront plus profondément la  Bonne Nouvelle ».
  • La consécration du saint Chrême est précédée d’un invitatoire, et peut se réaliser selon deux formulaires. Le premier reprend l’ancienne formule du Sacramentaire (Qui in principio et Accessit). Le second est une création nouvelle ; le début déploie la place de l’onction dans l’ancienne Alliance et surtout dans la vie du Christ, qui « remplit l’Église de l’Esprit Saint » ; « que ce mélange d’huile et de parfum devienne pour nous le sacrement de ta bénédiction ».

Suit la liturgie eucharistique, avec une préface propre exaltant le sacerdoce du Christ, le sacerdoce royal des fidèles, et celui des ministres « qui, recevant l’imposition des mains, auront part à son ministère ».

Conclusion

On se trouve donc ici en présence d’un exemple typique de la révision post-conciliaire récente. Elle maintient en effet le sens profond des célébrations léguées par la Tradition, mais elle les adapte aux circonstances actuelles. Les études historiques nous ont en effet appris que la liturgie a toujours évolué, en fonction des nécessités des diverses époques. La réforme liturgique post-conciliaire en a tiré les leçons. A nous d’en tirer le meilleur parti !

 

1. Les rubriques citent le fait que cet ensemble de rites prenait place jadis en fin de la prière eucharistique, mais elles suggèrent « pour raisons pastorales » de le situer après la liturgie de la Parole.