La Maison-Dieu n°296 : Liturgie et inculturation

LMD 296 couvertureLe numéro 296 de la revue d’études liturgiques et sacramentelles La Maison-Dieu s’intitule « Inculturation. La liturgie de Vatican II dans le monde contemporain ». Ce volume de la revue trimestrielle du SNPLS, édité par le Cerf, est paru au mois de juin 2019 aux éditions du Cerf.

La précédente livraison de notre revue abordait la question « Réception et adaptations » de la liturgie de Vatican II avec des récits, témoignages et analyses, dans
la diversité des peuples1. La question de l’inculturation affleurait dans l’ensemble des propos, tantôt sous mode de questions2, tantôt sous mode de convictions3. Mgr Piero Marini4 a montré combien cette question était décisive dans la perspective de la participation active voulue par le dernier Concile, et souligné comment le saint pape Jean-Paul II l’avait favorisée et développée dans les liturgies qu’il avait célébrées. Le dossier de ce numéro cherche à appréhender la notion complexe d’inculturation
dans le domaine de la liturgie, selon la voie tracée par le Concile. Ce concept, qui renvoie aux relations entre l’Église et les cultures dans lesquelles la liturgie est célébrée, est devenu incontournable non seulement dans les pays dits de mission – comme cela était entendu dans l’instruction romaine Varietates legitimae (1994) – mais dans tous les pays, y compris ceux d’ancienne chrétienté, confrontés aujourd’hui au mélange et à la multiplicité des cultures présentes, à la mondialisation et à la technologisation. La difficulté avec un tel concept, tient au fait qu’il embrasse des réalités très différentes. De plus, il s’appuie sur des présupposés, et trop souvent sur des convictions idéologiques qui nuisent à une approche sereine et consensuelle.

Pourtant, il est indéniable que nous ne pouvons pas dans la liturgie comme dans l’annonce de la foi et le service du frère, faire fi de la diversité des cultures – qu’elles soient liées aux peuples, aux générations ou aux différents courants sociaux –, ni de leur confrontation permanente qui peut produire le meilleur comme le pire.

1. LMD 295, mars 2019 : Piero MARINI, la Constitution liturgique Sacrosanctum concilium et les liturgies papales de Jean-Paul II ; Olivier-Marie SARR « L’inculturation de la musique liturgique de l’abbaye de Keur Moussa » ; Armando BUCCIOL « La réception de la réforme liturgique en Amérique latine » ; Creômenes TENÓRIO MACIEL « De l’inculturation du mystère pascal vers une thaumaturgie liturgique : l’expérience de Jacques Trudel dans la paroisse de Mustradinha (Brésil) » ; Vincent SÉNÉCHAL « Brève histoire de l’application de la réforme liturgique de Vatican II au Cambodge » ; Matthieu MASSON « L’invention d’une architecture sino-chrétienne : l’église Saint- Joseph-de-Guiyang (1850) ».
2. Ibid., M. MASSON, LMD 295, 141-169.
3. Ibid., O.-M. SARR, LMD 295, 33-57.
4. Ibid., LMD 295, 9-32.

Sommaire et résumé des articles

Liturgie et inculturation

Par Philippe BARRAS

La question de l’inculturation est une question complexe, et son rapport à la liturgie ne l’est pas moins. Dans cet article, l’auteur défend la thèse suivante : plutôt que de parler d’inculturation de la liturgie, ce qui requiert une stratégie appuyée sur une conceptualisation déterminante pour aboutir à des applications concrètes et pratiques dans le déroulement rituel, il vaudrait mieux parler de liturgie inculturée, qui consiste davantage dans une analyse a posteriori d’adaptations engagées selon les cultures, en suivant un certain nombre de précautions. En effet, dans la liturgie comme dans l’annonce de la foi et dans les comportements éthiques, c’est d’inculturation de l’Évangile dont il s’agit avant tout : la manière avec laquelle le projet de Dieu et la révélation s’exprime dans une culture particulière, quelle qu’elle soit, et enrichit la vie même de l’Église dans son intelligence de la foi. L’argumentation, posée à partir de l’article ancien de Pierre-Marie Gy en 1989 (LMD 179), est construite à partir de la compréhension du concept théologique d’inculturation, dans son élaboration progressive, et ses rapports avec les notions anthropologiques d’enculturation et d’acculturation. Elle prend appui sur l’exemple particulier du débat à propos de la matière eucharistique soulevée par René Jaouen en 1995 et les questions que cela pose, puis sur la IVe instruction Varietates legitimae sur la liturgie romaine et l’inculturation.

Joris GELDHOF

Inculturation dans le domaine liturgique : défauts et défis d’un concept contesté

L’inculturation dans la liturgie fait souvent polémique entre ceux qui se disent favorables à une large adaptation et ceux qui la refuse par fidélité à la tradition. Mais ce débat est avant tout le signe d’une mécompréhension majeure des enjeux et de la réalité profonde qu’elle cherche à honorer. S’appuyant sur les travaux de Gerald Arbuckle sur le sujet, à partir d’une approche plus large de la culture comme réalité complexe et fluide qui porte une capacité de significations multiples, l’auteur repère la convergence avec la pensée d’Anscar Chupungco pour définir l’inculturation comme concept théologique ancré dans l’incarnation, décisif pour toute théologie et donc pour la liturgie, et qui requiert par ailleurs une méthodologie particulière que Chupungco appelle « l’équivalence dynamique ». Pour préciser cette méthode, l’auteur développe ensuite l’apport du Document dit de Nairobi – établi  par la Fédération mondiale des Églises luthériennes en 1996  –, auquel ont participé activement Anscar Chupungco et Gordon Lathrop. Ainsi, toute dynamique d’inculturation dans le domaine de la liturgie se déploie sur quatre axes qu’il convient de tenir ensemble : la dimension transculturelle pointant ce qui est au-delà de toute culture ; la dimension contextuelle qui prend en compte les spécificités locales ; la dimension contre-culturelle qui s’oppose à certains éléments culturels ; et la dimension interculturelle qui prend acte du nécessaire croisement entre les cultures. L’auteur conclut par trois convictions : 1) la question de l’inculturation ne se pose pas car elle est un donné continu de la vie de l’Église ; 2) la perméabilité des cultures ouvre à de nombreuses possibilités pour favoriser l’expérience liturgique qui apparait comme décisive pour l’inculturation de l’Évangile ; 3) l’ordo liturgique ne doit pas se limiter aux seuls livres liturgiques officiels même si leur rôle reste central.

L’adaptation et/ou l’inculturation de la liturgie en Inde ?

Antony Arockia SAVARIAPPAN

La mise en œuvre de Sacrosanctum concilium de Vatican II a connu un commencement courageux et vigoureux quand en 1966, la Conférence épiscopale de l’Inde (CBCI) accepta l’adaptation comme un des principes directeurs du renouveau liturgique. Au terme d’études, de recherches et d’expérimentations sérieuses, l’Église en Inde a tenté de proposer quelques initiatives. Cet article, analysant les documents qui s’y rapportent, présente les principes et les processus impliqués dans la formulation des Douze points et la composition de la « nouvelle prière eucharistique pour l’Inde » comme exemples d’« adaptation simple » et d’« adaptation radicale », selon la terminologie du Concile. Ce sont deux étapes successives vers un même objet, « une liturgie indienne authentique ». Bien que plusieurs initiatives aient été menées dans cette direction, force est de constater qu’on ne réalisa rien de plus qu’une simple adaptation superficielle (Douze points).

Étant donné l’étroite relation de la culture et de la religion, l’article met en évidence que l’usage explicite des symboles, signes et métaphores de la religion hindoue fut la raison majeure de critiques et de controverses engendrant un débat théologique qui se solda par l’arrêt de toutes les tentatives. Dans ce pays multi-culturel, multi-linguistique et multi-religieux qu’est l’Inde, l’inculturation liturgique est un réel défi. Tirant avantage de cinquante ans de recul, l’article énumère diverses raisons des échecs et suggère un certain nombre de propositions pour aller de l’avant. L’inculturation doit être menée dans l’esprit du bon Pasteur (Jn 10) – charité pastorale, attention aux besoins et aspirations du peuple – et ne pas se contenter d’échanges de symboles religieux et culturels divers à un niveau superficiel. La réalité de la situation indienne invite l’Église à relancer le mouvement d’inculturation afin que ses célébrations trouvent leur enracinement dans le contexte social et culturel de ses peuples.

La place de l’individu dans la liturgie

Tarcisius DEJOIE

Le rapport à la liturgie dans notre époque contemporaine soulève la question d’une juste articulation entre prière personnelle et célébration de l’Église. L’individualisme ambiant peut en effet favoriser une privatisation qui vient s’opposer au caractère public et institué de la liturgie. La question n’est pas nouvelle, les controverses au long du XXe siècle en sont les témoins et leur étude attentive permet de penser cette question théologiquement dans le contexte actuel. La controverse entre les Pères Festugière et Navatel dans les années 1913-1914 sur la supériorité ou non de l’oraison mentale sur la liturgie, la répercussion de ce débat sur le mouvement liturgique, en particulier chez Lambert Beauduin, Romano Guardini et Odon Casel, puis la nouvelle controverse entre les époux Maritain et Cipriano Vagaggini sur la primauté de la contemplation sur la liturgie, dans les années 1959-1962, sont analysées dans cet article. Elles permettent de mieux redéfinir une théologie de la liturgie et une théologie de la prière, selon le concile Vatican II, qu’il convient de penser non pas en termes d’opposition ou de primauté, mais de cohérence et d’ajustement. L’auteur en tire quelques conséquences pour aujourd’hui : l’individualisme exacerbé de nos contemporains nous invite à réfléchir en profondeur sur la place éminente de la charité dans la célébration liturgique, au-delà même des besoins et attentes exprimées par les gens. Il nous invite aussi à déployer davantage une formation liturgique pour les clercs et les fidèles qui ouvre à une juste compréhension de l’ascèse liturgique. Il nous convoque enfin à exercer un discernement quant à nos capacités liturgiques, en tenant compte du contexte et des moyens déployés.

L’Être-sans-fil : un homo liturgicus ?

Frédérique POULET

Avec les nouvelles technologies, en particulier le téléphone portable qui nous connecte en permanence avec un monde virtuel tout en accentuant notre individualité physique, que devient l’homo liturgicus ? C’est à cette question que tente de répondre l’auteure, en mobilisant particulièrement les travaux de Maurizio Ferraris. À partir de la compréhension nouvelle de cet « Être-sans-fil », elle interroge ce que devient l’action liturgique dans ses différents aspects et comment il est alors possible de l’interpréter théologiquement. Puisqu’en effet, le rapport au temps change ; la médiation symbolique au sein d’une communauté qui fait corps, selon Louis-Marie Chauvet, est mise à mal ; le « nous » ecclésial éclate et le rapport entre les interlocuteurs recomposé dans un sens qui peine à donner toute sa place à l’altérité ; l’espace liturgique lui-même en est transformé au point où son efficacité singulière – telle que définie par Jean-Yves Hameline – s’en trouve remise en cause ; lorsque la tablette remplace le livre, le lectionnaire ou le missel, c’est l’acte liturgique lui-même qui est perturbé, induisant des actes de locution différents dans lesquels la réciprocité ne joue pas de la même manière ; l’amplification de la fonction phatique et la perte du silence conduisent finalement au renoncement à l’ouverture médiate à l’Autre. L’objectif n’est évidemment pas de critiquer la modernité pour elle-même mais de prendre la mesure des enjeux et des modalités de la célébration rituelle lorsqu’interviennent ces nouveaux supports de communication. La réflexion ne fait que commencer.

Le Cérémonial des évêques de Vatican II : un « précipité » de la réforme liturgique

Paolo TOMATI

Le Cérémonial des évêques, bien qu’il ne comporte quasiment aucune prière liturgique, apparaît bien comme l’aboutissement de la réforme mise en œuvre à partir du Concile Vatican II, ne serait-ce que parce qu’il ose aborder franchement la dimension cérémonielle des célébrations liturgiques – ici celles présidées par l’évêque. En effet précédemment, par souci de rompre avec un excès de rubricisme et de règles, on en parlait assez peu. Après avoir retracé quelques grands aspects de Sacrosanctum concilium, et la manière dont le Concile avait appréhendé cette dimension cérémonielle, l’article retrace l’itinéraire que fut celui de la conception de ce livre liturgique essentiellement rubrical. Après l’avoir analysé, l’auteur montre combien le Cérémonial des évêques est porteur de l’ecclésiologie de Vatican II, situant les ministères ordonnés au sein du peuple de Dieu dont l’évêque a la charge. Il donne ainsi à voir une figure de l’Église renouvelée et une liturgie déployée en parfaite cohérence avec l’Évangile.

Anamnèsis : réponse au Prix Berakah de la North American Academy of Liturgy, 1985

Robert TAFT

Dans cette conférence donnée à l’occasion de la remise du prix Berakah par la North American Academy of Liturgy, le professeur Robert Taft commence par retracer son itinéraire dans la Compagnie de Jésus qui l’a amené à la passion de l’Orient chrétien et à des études historiques, plus particulièrement, liturgiques. Il tire de sa large expérience personnelle, à la fois comme chercheur et comme pratiquant, quelques leçons essentielles. Il pointe un premier enjeu : envisager l’œcuménisme, « non pas seulement comme un mouvement, mais comme une manière d’être chrétien », ce qui est essentiel pour tous et en particulier pour l’historien de la liturgie. En effet, la science historique n’a pas à dicter à l’Église ce qu’elle doit faire, mais peut seulement l’aider à discerner. Il déploie à partir de là, une juste compréhension de la Tradition qui est avant tout « la conscience qu’a l’Église maintenant de ce qui lui a été transmis, non pas comme un trésor inerte, mais comme un principe dynamique de vie ». Il prolonge ensuite son propos par un plaidoyer vibrant pour ce qu’il juge essentiel au progrès de la science liturgique : une réflexion sur la méthodologie. Dans la dernière partie, s’appuyant toujours sur son expérience de célébrant et de priant, il plaide à la fois pour un approfondissement scientifique du terme de « réforme liturgique » et pour une liturgie vraiment populaire – au  sens plein du terme –, refusant sa confiscation par une élite quelle qu’elle soit. Ceci l’amène à insister sur la nécessaire répétitivité des rites et sur le maintien de rituels qui laissent place à une spontanéité du peuple et à sa créativité domptée. Sa conclusion témoigne de son enthousiasme à servir Dieu dans et par les études liturgiques.

« L’espace liturgique, un espace d’initiation », Colloque de l’Institut supérieur de liturgie (Paris, 23-25 janvier 2019)

Chronique d’André HAQUIN

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