La Maison-Dieu n°251 : Chant, répertoire, mémoire

Par Paul De Clerck, Curé de paroisse à Bruxelles (Belgique), professeur honoraire de l’Institut Catholique de Paris.

Si chant et musique font partie des actions liturgiques depuis des siècles, la conjoncture dans laquelle ils se présentent aujourd’hui paraît tout à fait particulière. Durant le deuxième millénaire, ils étaient consignés dans les livres liturgiques ; ces deniers ne comportent plus aujourd’hui que le texte des prières et de certaines antiennes. La partie musicale jouit donc d’une grande liberté, avec l’avantage que cela représente du point de vue de l’inculturation, mais aussi les questions nouvelles que cela pose inévitablement.

On assiste en effet depuis cinquante ans, en francophonie du moins, à l’éclosion d’un répertoire extrêmement vaste de textes et de musiques de tous genres, à l’intérieur duquel il faut nécessairement opérer un tri. Mais selon quel critère ? C’est à cet ensemble de questions que ce cahier entend non pas apporter une réponse définitive, mais au moins proposer quelques éléments de réflexion.

Sylvain Dieudonné commence par retracer rapidement l’histoire de ce que l’on qualifie d’un terme unique, le chant grégorien ; il montre que ce terme recouvre un répertoire vivant, qui a connu bien des évolutions. Il souligne avec force la fonction liturgique de ce chant.

Pierre Gueydier décrit ensuite « deux agents exogènes » qui posent aujourd’hui nouvellement la question de l’émotion provoquée par la musique, question qui troublait déjà saint Augustin, mais dont les considérants sont aujourd’hui nouveaux. En effet, les productions de la « culture de masse », mais plus encore les Réveils religieux d’origine nord-américaine, exercent une influence considérable sur la sociabilité religieuse et les attentes des populations, surtout jeunes. L’auteur a le courage d’affronter lucidement cette question si importante pour les assemblées liturgiques d’aujourd’hui ; selon lui, il revient à la dimension rituelle de la liturgie d’encadrer ces processus et de les intégrer dans le nous ecclésial.

Jean-Michel Dieuaide apporte à cette question sa compétence de musicien. Il développe un vigoureux plaidoyer en faveur d’un répertoire qui tienne compte de la spécificité des actions liturgiques et qui aide à sédimenter la mémoire des assemblées chrétiennes ; ce sont là « des repères fixes et libérateurs » à la fois.

Philippe Robert éclaire ces questions par un autre biais, celui de la mémoire. S’appuyant sur l’influence si puissante des chansons enfantines, il pose lui aussi, mais par une autre entrée, la question du répertoire des chants destinés à introduire dans le mystère de la foi.

Jean-Yves Hameline peut alors proposer sa vision « processuelle » du répertoire. Il définit strictement la notion par trois traits : une différenciation des chants selon leur individualité musicale, une distribution dans des séquences et des calendriers, enfin un mode de réalisation.

Cet ensemble est complété par une contribution africaine. L’auteur montre l’évolution progressive du chant liturgique au Burkina Faso, depuis l’adaptation de chants latins ou français dans les langues du pays jusqu’à des créations nées du génie des populations locales et de leur art musical traditionnel.

Espérons que ces divers éclairages fassent avancer la réflexion sur la nature et la réalisation du chant liturgique : il le mérite bien !