Faire un programme d’éclairage pour une église

Nef de la cathédrale de Créteil (94)

Nef de la cathédrale de Créteil (94)

Par Isabelle Renaud-Chamska, présidente d’Art, Culture et Foi Paris

Les techniques d’éclairage ayant formidablement progressé depuis quelques années, la lumière électrique n’est plus seulement un moyen au service d’une meilleure lisibilité des objets et des lieux. Elle permet aussi d’émouvoir, de faire percevoir, de laisser imaginer, de transporter, de faire pressentir ou ressentir toute une gamme d’émotions ou de sensations. La mise en lumière permet de hiérarchiser les éléments, d’introduire une dramaturgie, de raconter une histoire.

Les responsables pastoraux en charge d’une église (curé, doyen, équipe pastorale…) doivent avoir une conscience très vive des ressources – et des dangers – liés aux capacités de l’éclairage moderne. Il leur faut quitter toute naïveté avant de se lancer dans un projet d’éclairage qui sera une aventure. Qu’ils ne pensent pas, par exemple, qu’on éclaire une église simplement pour y voir clair. Ou qu’il pourrait exister un éclairage neutre. Même si personne ne l’a prescrit, la fonction et les effets de l’éclairage mettront toujours en valeur un effet et ils produiront toujours une émotion, l’absence d’émotion étant déjà elle-même une émotion. Les éclairagistes du théâtre savent admirablement «manipuler » le public à la guise du metteur en scène. Ce n’est évidemment pas l’objectif du liturge qui, pour rester maître de la situation — c’est-à-dire, dans l’ordre de la liturgie, pour respecter toujours une certaine réserve par rapport aux signes qu’il met en œuvre — aura soin d’établir dans la plus grande clarté un programme liturgique très précis donnant à l’éclairagiste tous les éléments qui lui permettront de créer la fonction et les effets convenant aux lieux des célébrations et aux saints mystères qui s’y déroulent.

Ce document comportera des plans et des coupes en élévations, cotés le plus précisément possible.

Il donnera aussi l’histoire du lieu, qu’il soit ou non classé au titre des monuments historiques, et surtout l’histoire qui se raconte dans ce lieu, ce qu’on y fait quotidiennement, ou habituellement, en donnant le plus de détails possible. C’est un énorme travail qui exige qu’on n’oublie rien de la description de la vie interne de l’église : qui y vient ? Quand ?pour quoi faire ? Où se tient-on ?, pendant combien de temps ? A quelle heure et en quelle saison ? Dans quelle posture ou position debout, assis, à genoux ? Marche-t-on ? d’où à où ? etc.

Il faut trouver les mots aussi pour dire à l’éclairagiste ce que les gens attendent de ce lieu et des différents espaces qui le composent expliquer la participation active des fidèles, le rôle de l’ambon dans la proclamation de la Parole de Dieu, le sens de l’autel ; énoncer tout ce qu’on fait et ce dont on a besoin à chacun des endroits de église, dans le chœur, bien sûr, mais aussi dans les bas-côtés, dans la nef, dans le déambulatoire, au baptistère, dans les lieux d’accueil et de réconciliation etc… Cela exige de la part de la communauté chrétienne un effort d’élucidation de ses propres pratiques et de ses priorités. Car il est probable que tous les besoins ne pourront pas être honorés en même temps.

Le programme tentera aussi de préciser les ambiances, les couleurs, les points à mettre en valeur, les effets souhaités.

Il faudra ensuite relever les contraintes inhérentes au lieu classement au titre des monuments historiques ou inscription à l’inventaire supplémentaire, présence d’élément fixes et «incontournables» dans l’architecture ou dans la situation du lieu, contraintes climatiques, physiques, psychologiques, budgétaires … Penser par exemple à la question de savoir qui va changer les lampes, et avec quel matériel. Quand le programme sera établi dans sa globalité (et seulement alors), faire une hiérarchie et établir un ordre de priorité pour la réalisation, en fonction surtout du budget disponible.

Ce document sera donné à l’éclairagiste qui rendra une étude comportant un descriptif détaillé des matériels qu’il propose. On n’oubliera pas de faire des essais sur place, grandeur nature, les simulations sur ordinateur étant précieuses mais insuffisantes.

Aujourd’hui, les architectes aiment intégrer les appareils d’éclairage dans l’architecture, de sorte qu’ils soient le plus discrets possible et n’ajoutent rien au sens de l’image visuelle voulue par eux. Pour répondre à cette demande, les techniciens de l’éclairage ont inventé un grand nombre d’appareils au design extrêmement discret qui viennent se fondre dans les lignes architecturales. De nombreuses églises sont éclairées fort heureusement avec des éclairages indirects. Mais il y a aussi dans la liturgie une exigence à la fois psychologique et spirituelle à pouvoir déterminer les sources de la lumière, préciser son origine, peut-être justement parce que la liturgie n’est pas le lieu d’une manipulation d’ordre théâtral ou spectaculaire. On veillera alors à définir quel type d’objet lumineux on souhaite pour le bâtiment et la cérémonie à éclairer.

Les installateurs peuvent aujourd’hui faire jouer les espaces et moduler les volumes grâce à l’éclairage. Il peut être précieux dans une très grande église de définir un espace plus intime par un simple jeu d’éclairage. Cela peut remplacer alors des cloisons mobiles, Inversement, une petite église peut prendre, les jours de fête, des proportions insoupçonnées grâce à un éclairage soigneusement pensé.

On n’oubliera pas qu’un programme d’éclairage a schématiquement, trois objectifs principaux :

La création d’une lumière d’ambiance

Pendant le rassemblement eucharistique et les célébrations des sacrements, les fidèles doivent se sentir accueillis, et se voir les uns les autres de façon à former «un seul corps». C’est le sens, de la communion. Voir les visages des frères est fondamental. La lumière peut aussi habiller chacun d’un habit de fête selon ce que prescrit dans l’évangile la parabole des invités au festin nuptial. Mais à d’autres moments, au contraire, certains peuvent avoir besoin de glisser dans l’ombre jusqu’à une image de dévotion faiblement éclairée à côté de laquelle brillera un lumignon. Il est bon que l’ombre se montre propice au recueillement. En tout état de cause, on essayera d’éviter un éclairage surabondant plus à sa place dans un terrain de sport ou un studio de prise de vue que dans un lieu de prière, et on cherchera à donner une idée du mystère pascal que les chrétiens sont appelés à vivre.

La mise en valeur d’un bâtiment

Le rapport entre le bâtiment et la communauté est intrinsèque dans l’histoire du christianisme le mot « église » lui-même assume cette identification réciproque. Mais on n’oubliera jamais que la communauté est première historiquement et théologiquement dans ce rapport. On évitera donc toute dérive ayant tendance à considérer l’architecture pour elle-même. Surtout que notre époque éprise de rationalité a tendance à désosser l’architecture et à mettre en valeur par exemple les nervures des voûtes plutôt que la «peau » des murs. Les effets esthétisants peuvent aussi se porter sur les œuvres d’art remarquables, statues, tableaux, fresques, retables, chapiteaux ils sont à manier avec beaucoup de précautions pour éviter des effets trop nettement muséologiques.

Le soulignement des pôles liturgiques : parole, présidence, autel

Discrètement, juste de quoi manifester qu’il s’agit là des signes de la présence du Christ — sans oublier que le peuple rassemblé est lui-même un signe de cette présence. La fonction psychologique de la lumière sera alors de concentrer l’attention et la foi des fidèles — leur «participation »- sur un même lieu dans le même moment. On prévoira des allumages séparés pour permettre que ces trois pôles ne soient pas éclairés tous ensemble tout le temps, en particulier au début de la célébration.

On n’oubliera pas dans le programme liturgique que toute église est aussi un lieu de pèlerinage et de déambulation, d’initiation, On pensera à prévoir un éclairage particulier pour les bas-côtés et pour le déambulatoire, généralement affectés au passage individuel ou processionnel. On évoquera la possibilité d’un éclairage sommital ou d’un balisage au sol, comme une invitation à faire un chemin et peut-être à monter vers le chœur.

Il faut enfin penser aux modulations souhaitables de l’intensité lumineuse. Une variation contrôlée des effets de la lumière peut permettre d’accompagner différentes célébrations ou les différents moments d’une cérémonie en augmentant ou en diminuant leur charge émotionnelle. On n’éclaire pas de la même manière le début et le cœur d’une célébration, la prière des Laudes et l’adoration du Saint-Sacrement, des funérailles et un mariage, une messe de semaine et une messe dominicale.

L’éclairage a une fonction liturgique: la formule n’est pas trop audacieuse … Le prêtre affectataire et son équipe sont donc les premiers concernés par les questions d’éclairage dans les églises, Il arrive que les communes propriétaires décident de la restauration ou de la remise aux normes de l’éclairage sans concertation ou après un bref contact avec l’affectataire, trop heureux de la proposition. Le résultat est presque toujours déplorable. On aura grand intérêt à faire intervenir la commission diocésaine d’art sacré le plus tôt possible dans la mise en route du dossier pour qu’elle aide les prescripteurs à réaliser le programme liturgique de l’éclairage de l’église.

Extrait des Chroniques d’art sacré n°60, hiver 1999

 

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