Le siège de la Présidence : bilan historique et perspectives

Chaire Papale du Vème siècle et colonnes en Cosmati en la basilique Saint Jean du Latran (Rome)

Chaire Papale du Vème siècle et colonnes en Cosmati en la basilique Saint Jean du Latran (Rome)

Par Jean-Marie Gaudron, curé de la cathédrale de Limoges, responsable de la CDAS de Limoges.

Il faut le répéter sans se lasser, tant la chose est importante les diverses publications conciliaires de Vatican Il relatives à la célébration chrétienne ont mis en lumière une figure nouvelle de l’assemblée liturgique l’assemblée chrétienne est un rassemblement orienté vers le Seigneur qui vient à la rencontre des siens et se tient au milieu d’eux. L’un des signes de cette orientation est, selon l’expression de Justin vers 150 de notre ère, « celui qui préside l’assemblée des frères ». A côté de la table eucharistique et de l’ambon, autour desquels se constitue l’assemblée des frères, le siège de présidence « exprimera la fonction de celui qui préside l’assemblée et dirige sa prière » (Présentation générale du missel romain n°271).

Cette revalorisation de l’assemblée entraîne avec elle une nouvelle figure de la présidence dont traitent Bernard Marliangeas et Paul De Clerck dans d’autres articles. Nous nous attacherons ici à rappeler quelles ont été les principales caractéristiques des sièges de présidence dans l’histoire (leur forme et leur emplacement), et à dégager quelques perspectives pour aujourd’hui.

Quelques images héritées de l’histoire

Dans l’antiquité, la cathèdre épiscopale

Quand on cherche des mages anciennes du siège de présidence, c’est la chaire épiscopale qui vient à l’esprit. L’image est forte et n’a pas d’équivalent jusqu’à aujourd’hui. Déjà l’apôtre saint Jacques, premier évêque de Jérusalem et saint Pierre à Rome avaient leur cathèdre. (Le mot français «chaire» dérive directement du cathedra grec). Dès le y’ siècle, le lieu de la célébration chrétienne s’est modelé sur la forme de la basilique civile. On n’avait donc pas beaucoup le choix de l’emplacement du siège il prenait place là où siégeait auparavant le juge dans cet édifice affecté au service judiciaire, au-dessus des scribes et des assesseurs. Dans l’abside, dont la voûte servait d’abat-son pour une bonne acoustique, sur une élévation de deux ou trois marches, le siège du président, de pierre ou de bois, s’inspirait directement du siège curule des sénateurs et des magistrats romains. c’est pourquoi de bonne heure, on a pris l’habitude d’élever la chaire de l’évêque au-dessus du niveau de ceux qui l’environnent. Saint Augustin écrit « Les évêques sont assis plus haut que les autres prêtres, afin qu’ils songent, qu’ils se rappellent qu’ils sont comme la vigie dont les regards surveillent le troupeau ». De là vient qu’on assimilera plus tard le siège de l’évêque au trône de l’empereur. Mais dans les fresques des catacombes et sur les bas-reliefs des sarcophages, les chaires sont toujours de plain-pied ou simplement posées sur un escabeau. On sait que les cathèdres très exhaussées déplaisaient à certains puisque saint Martin refusa cette distinction.

La cathèdre épiscopale donne sa signification à l’Église- mère du diocèse l’unité de la foi prêchée par l’évêque. Une vénération est attachée à la chaire (par exemple la chaire de saint Pierre, à Rome). Avec elle se confondait le souvenir souvent obscur des origines d’une ville et d’un diocèse. C’est pourquoi le mot « cathédra » a donné son nom à la «cathédrale» en Occident à partir du Xe siècle (« ecclesia cathedrae »). L’iconographie vient encore renforcer ce pôle de communion. L’image du Christ Pantocrator, le livre ou volume à la main, au fond dé l’abside, domine la cathèdre (Torcello vie siècle, Saint-Vital de Ravenne), indiquant clairement au nom de qui parle l’évêque. Une autre image contemporaine de celles-ci, l’étimasie, donne la note eschatologique: l’attente du retour glorieux de Celui à qui toutes choses seront remises (voir l’article de J-P. Deremble).

Dans l’antiquité chrétienne, l’évêque n’est jamais seul lorsqu’il préside. Il est entouré et assisté de son presbyterum, collège des « anciens » qui assurent avec lui le gouvernement du diocèse. Les fouilles archéologiques des basiliques africaines montrent toujours un banc courant tout le long de la paroi de l’abside. En ce qui concerne leurs formes, les chaires liturgiques se sont éloignées progressivement de la cathèdre sénatoriale, devenant beaucoup plus simples. Le peuple est debout, ou assis par terre, parfois sur des bancs. Pour l’eucharistie, évêque se dirigeait, avec tout son clergé, de son siège vers ‘autel situé au milieu de la nef.

Au Moyen âge

En lien avec diverses évolutions de la société médiévale, l’espace liturgique tend à se modifier. Le presbyterum fait place au chœur des religieux, séparé de la nef des fidèles par un jubé. C’est l’autel qui occupe maintenant le fond de l’abside ou de la rotonde du chœur, la cathèdre se retrouvant sur un podium à gauche et les nombreux ministres se répartissant sur des banquettes ou des sièges en rapport avec leur fonction. Les chanoines sont dans des stalles qui ferment cet espace. La société est très hiérarchisée et les différents sièges (leur forme, leur emplacement, leur hauteur… ou l’absence de siège) marquent cette hiérarchie. Dans les églises paroissiales, des banquettes de pierre ou de bois sont appliquées aux murs du sanctuaire pour les différents ministres ou pour les notables.

Parmi les représentations de la Cène datant des X et XIè siècles, de nombreux exemples de fond de patène en émail champlevé ou cloisonné conservés au Musée du Louvre et au Musée de Bruxelles, réinterprètent le modèle des «tables en sigma» où le Christ préside au repas à l’extrémité de la table, à la lisière du ciel et de la tête figurée par le demi-cercle du groupe des convives, le carré de la nappe laissant un espace ouvert.

Après le concile de Trente

Une barrière appelée « table de communion » a pris la place des jubés, libérant la vision du chœur aux fidèles qui assistent maintenant à l’office et peuvent suivre l’action liturgique du regard. Dans les cathédrales, le siège de l’évêque est désormais un trône rehaussé d’un dais ou d’un baldaquin. Le trône est indicatif de l’honneur attaché à la fonction épiscopale. Lorsque l’évêque célèbre les ordinations, un faldistoire, siège mobile, est déposé au pied de l’autel. La cathédrale de Narbonne a conservé trois exemplaires de ces siège mobiles qui ne manquent pas de noblesse dans la matière (cuir et fer forgé) et dont la forme est très épurée (fig. p. 10).

Bilan et perspectives

La liturgie après le concile de Trente n’a prévu d’autres sièges qu’une banquette à trois places pour que les ministres s’assoient pendant les lectures et le morceaux de musique souvent très longs. Cette position de repos nous est parvenue jusqu’à la réforme d Vatican II.

De ce rapide recours à l’histoire de l’iconographie, nous retenons de l’antiquité que c’est le Christ ressuscité qui préside à l’ecclesia, il est le Kurios, au dessus, en avant de l’assemblée, icône de la présence divine.

En ce sens, il oriente la prière de tous, se manifestant comme le bon berger au devant de son peuple en marche. Son image au fond des coupoles ou de l’abside l’établit comme le Pont (« pontife ») entre le ciel et la terre. Le siège de présidence indique un décentrement de l’assemblée vers Celui qui l’habite et dont elle attend le retour glorieux.

La pratique des communautés chrétiennes a varié dans la mesure même où variait la perception du rôle de la présidence. Aujourd’hui, selon les textes conciliaires, le ministre préside in persona Christi capitis. Du siège, il ouvre la célébration par le salut au nom du Seigneur, et du siège, il la clôt par la bénédiction. Il guide la prière en disant la prière d’ouverture, l’introduction et la conclusion de la prière universelle, et la prière après la communion. Dans la position assise, il écoute la proclamation de la parole et participe à la prière silencieuse après la communion.

L’instruction romaine commentant le missel romain proposait de situer le siège de présidence au fond de l’abside, sauf dans le cas où la distance serait préjudiciable à la communication (Inter oecumenici n°92). Le souci restait celui de la participation active des fidèles et de la communication dans l’assemblée. Il nous semble qu’aujourd’hui cette situation a été souvent abandonnée, justement pour ces raisons. Dans nos petites communautés, il convient que la pratique de la présidence mette en lumière le partage des responsabilités des participants. C’est en référence au mot d’Augustin «Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien’>, qu’il faut articuler la place du président, à la fois bien distincte de l’espace de l’autel et de celui de l’ambon, et assez proche des fidèles pour établir un rapport de dialogue.

La disposition des tables en sigma me semble être une voie. En arrière de l’autel, l’espace de gloire est préservé. De sa place prés de l’assemblée, le président peut se tourner vers la croix ou le fond de l’abside quand il dit la prière d’ouverture, et lorsqu’il est assis, il reste proche des sièges des fidèles écoutant avec eux. La bonne solution de ces problèmes de situation dans l’espace est toujours dans l’articulation des trois éléments autel, ambon et siège par rapport à l’assemblée. Si la centralité de l’autel est avérée, il semble en revanche qu’il faille penser les deux autres éléments dans ce rapport l’ambon manifeste que l’assemblée se reçoit de la parole de Dieu, le siège la renvoie à un au-delà d’elle-même. La réserve exprimée par la Présentation générale du missel romain « on évitera toute apparence de trône », dénonce toute estrade et emmarchement excessifs. La remarque vaut bien sûr pour le matériau et la forme. La noble simplicité des sièges de Narbonne cités plus haut en sont un bon exemple. Tout doit constituer ce site de présidence qui est pour et dans l’assemblée une image sensible du serviteur.

Article tiré de Chroniques d’art sacré n°63 « La Présidence », paru en 2000.

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