Itinéraire symbolique de la liturgie et pédagogie d’initiation en catéchèse

 

7 avril 2012 : Vigiles Pascales avec Mgr Yves PATENÔTRE, archevêque de Sens, évêque d'Auxerre, à l'église Notre-Dame au Chemin Neuf, à Paron (89), France. April 7, 2012: Easter Vigil with Mons. Yves PATENÔTRE, archbishop of Sens, bishop of Auxerre, in Our Lady of the New Path, Paron (89), France.

(C) CIRIC

Par Jean-Claude Reichert, Supérieur du séminaire de Strasbourg et ancien directeur du Service national de la catéchèse et du catéchuménat

La place de la liturgie en catéchèse, et plus largement la question des relations entre liturgie et catéchèse, est une problématique aujourd’hui plus présente que par le passé. La parution du Texte national pour l’orientation de la catéchèse en France1 y a sans doute contribué, en particulier lorsqu’il invite à des temps de catéchèse intégrés au rassemblement dominical ou quand il demande que la catéchèse soit davantage articulée aux autres facettes de la vie ecclésiale.

Liturgie et catéchèse : une connexion nécessaire

Avant d’aborder les éléments plus techniques d’une relation entre liturgie et catéchèse, il convient de dire immédiatement que dans ce rapprochement se joue une juste compréhension de l’acte de catéchèse lui-même. À force de souligner, par exemple, qu’il est important d’instruire dans les contenus de la foi, on pourrait en venir à oublier qu’en catéchèse se joue d’abord et fondamentalement l’éclosion et l’affermissement d’une vie en relation avec la personne du Christ. Instruire dans l’intelligence que l’Église a de sa foi est un but incontestable et hautement nécessaire, mais la catéchèse « ne peut pas se réduire à un simple enseignement » avertit le Directoire général pour la catéchèse[2].

« Le but définitif de la catéchèse est de mettre quelqu’un non seulement en contact mais en communion, en intimité avec Jésus Christ : lui seul peut conduire à l’amour du Père dans l’Esprit et nous faire participer à la vie de la Trinité Sainte » écrivait le pape Jean-Paul II en conclusion du synode de 1979 consacré à la catéchèse[3].

Pour avancer dans la réalisation de ce but fondamental et définitif, la catéchèse gagne évidemment à regarder vers la liturgie, car c’est avant tout dans la liturgie que s’effectue pour l’Église le mystère de communion dans la vie divine qui fonde une vie chrétienne. Ce que l’Église demande à la catéchèse de viser dans son acte d’enseignement, la liturgie y plonge avec la force sacramentelle de son itinéraire rituel. La catéchèse ne doit donc pas se greffer sur la liturgie seulement parce qu’il serait aujourd’hui pastoralement opportun de rapprocher deux fonctions ecclésiales trop longtemps séparées, voire par économie de moyens. Unir catéchèse et liturgie est une nécessité interne à la responsabilité catéchétique[4], car le but que l’Église lui assigne est un socle qu’elle partage avec l’action liturgique. À condition bien sûr de respecter le chemin tout à fait particulier et original que catéchèse et liturgie empruntent l’une et l’autre pour y contribuer. Et c’est évidemment là que se noue la vraie question. Comment adosser la catéchèse à la liturgie sans transformer la liturgie en un lieu de catéchèse ?

Deux champs contribuent au même socle commun

En 1997, peu d’années donc avant qu’aboutisse le renouvellement demandé par le Texte national, un document resté à l’état de dossier photocopié avait déjà essayé d’établir le juste rapport que la catéchèse devait entretenir avec la liturgie[5]. Sur l’horizon traditionnel d’une distinction empruntée aux trois munera, les auteurs avaient tenté d’établir le chemin particulier emprunté par la catéchèse et la liturgie.

« La mission de la catéchèse est de permettre à des enfants et à des jeunes d’entrer dans le mystère du Christ et d’en vivre pleinement » pouvait-on y lire d’un côté en écho à l’avertissement du pape Jean-Paul II. « La liturgie est l’action d’un peuple qui célèbre son Seigneur et qui se reçoit à travers cette action comme Peuple de Dieu, corps du Christ et temple de l’Esprit » précisait-on de l’autre côté[6].

Mais les deux fonctions catéchétiques et liturgiques étaient ainsi posées côte à côte. Rien ne venait encore révéler leur connexion interne. Dans son introduction, Mgr Gérard Defois, alors président de la Commission épiscopale pour la catéchèse et le catéchuménat (CECC), le disait ouvertement : il fallait « favoriser le lien entre la participation des enfants à la prière de l’Église et l’intelligence de la foi ». Or, ajoutait-il, pour travailler à établir cette connexion entre catéchèse et liturgie, il convenait de prendre en compte le « domaine symbolique dont la liturgie est sans conteste l’expression ». La liturgie est clairement posée comme action liturgique et non comme objet d’étude. Si la liturgie trouve son expression dans l’ordre symbolique, c’est qu’on ne peut s’en approcher qu’en s’y livrant. Pour trouver la connexion interne entre liturgie et catéchèse, dit Mgr Defois en substance, il faut accepter d’aborder la liturgie comme célébration, en respectant le langage proprement symbolique par lequel s’exprime une célébration. Mais comment la catéchèse peut-elle s’adosser au langage symbolique qui fonde une célébration liturgique ?

Expliquer les rites liturgiques …

La réponse traditionnellement apportée est l’approche explicative et chronologique : on reconnaît à la catéchèse la fonction de donner préalablement la signification des rites, avant que ceux-ci soient ensuite posés en liturgie. Parfois, ce procédé est intégré à la liturgie ellemême. « Il arrive que des célébrations donnent lieu à une explication des symboles qui empêche l’action symbolique. Le discours prime alors sur l’action » 7 , lit-on dans le document de 1997. Dans l’approche explicative, on commente la liturgie comme un objet disponible devant soi. L’illustration de cette démarche se trouve sans conteste dans cette formule : « Ce geste nous montre que… ». Le geste liturgique est associé à une idée qu’on déduit de lui. Une fois l’idée déduite, le geste peut disparaître puisqu’il n’a servi qu’à conceptualiser. L’action liturgique qui s’exprime dans le rite a été traduite en idée. La liturgie est devenue un « contenu » de la catéchèse, un contenu qu’on aborde et qu’on travaille au même titre qu’un texte biblique ou une vie de saint.

Pratiquant cela, la catéchèse est aussi éloignée du langage symbolique de l’action liturgique que le livre de cuisine l’est de la cuisine elle-même. Que reste-t-il en effet de la grâce propre de la liturgie qui est de nous plonger dans l’œuvre de Dieu pour les hommes moyennant la force d’une action liturgique ? Une action ne s’explique pas. Elle est du registre expérientiel. On se laisse conduire. On y participe. On y entre ou on n’y entre pas. Or le temps de la catéchèse n’est pas le temps de la liturgie. Comment la catéchèse peut-elle prendre en charge la liturgie en la respectant comme action symbolique, sans lui enlever la force propre qu’elle a quand elle est effectivement célébrée ?

… ou comprendre les rites liturgiques comme des lieux de la foi

Le travail de la catéchèse est de donner l’intelligence des attitudes de la foi dans lesquelles emmènent les rites. Il ne s’agit pas de donner une signification aux rites mais de les déplier comme des lieux de la foi. Chaque fois que l’Église pose un rite, elle se donne à voir dans la foi qui est la sienne. Davantage encore, chaque fois que l’Église se conforme aux rites qu’elle pose, elle donne à voir l’intelligence qu’elle a de sa foi. « Quand nous faisons ceci ou cela dans la liturgie, ce moment de la liturgie nous révèle ceci ou cela de notre vie en Dieu. »

La liturgie nous plonge dans la vie en Dieu par la force sacramentelle de ses rites. La catéchèse révèle et clarifie ce qu’est une vie en Dieu lorsque nous y sommes entraînés par la liturgie. La fonction propre de la catéchèse à l’égard de la liturgie est d’aider les personnes à habiter l’expérience chrétienne dans laquelle l’Église est manifestée quand elle célèbre la liturgie et à y participer.

Entre cette approche et la démarche explicative se dessinent deux enjeux très différents. Dans un cas, la catéchèse tire la liturgie dans son propre champ au point de se l’approprier comme un objet parmi d’autres. Dans l’autre cas, elle exerce sa fonction en respectant la liturgie pour ce qu’elle est. Or, quand la catéchèse donne la portée pour la foi des rites que célèbre la liturgie, elle contribue bien à ce qui est son but fondamental et ultime : elle apprend aux personnes à se reconnaître fils du Père et frères du Christ dans l’Esprit, c’est-à-dire le mystère de communion dans lequel toute l’Église est reçue lorsqu’elle célèbre la liturgie. La connexion intime entre catéchèse et liturgie n’a alors plus rien d’instrumental. Les deux champs sont intérieurs l’un à l’autre, chacun restant toutefois dans sa fonction propre. Liturgie et catéchèse travaillent ensemble à ce que des enfants, des jeunes et des adultes arrivent à trouver place dans ce peuple choisi par Dieu pour être saints et irréprochables devant sa face.

Le marqueur de la pédagogie d’initiation

Cette connexion entre liturgie et catéchèse est rendue possible par un choix posé par le Texte national. Lorsque les évêques de France cherchent à préciser ce qu’est une responsabilité proprement catéchétique, ils avancent le choix de la pédagogie d’initiation. « En employant cette expression, nous cherchons à préciser la nature du service spécifique et irremplaçable exercé par la catéchèse à l’intérieur de la vocation missionnaire de l’Église », écrivent les évêques8 . Il s’agit donc aussi du service spécifique exercé par la catéchèse à l’égard de la liturgie.

Ce marqueur spécifique est-il en harmonie avec le socle commun que partage liturgie et catéchèse ? Il l’est, à condition de ne pas entendre le mot « initiation » au sens où l’emploie le langage courant : faire apprendre à quelqu’un les rudiments de la maîtrise d’un art, d’une science, ou d’une compétence artisanale. La pédagogie d’initiation, écrivent les évêques, cherche à « rendre possible chez des enfants, des jeunes et des adultes l’accueil de ce qui nous construit comme croyants dans l’Église » et dont la liturgie est le lieu d’expérience privilégié9.

Conduire l’expérience spirituelle

Le choix de la pédagogie d’initiation renverse le réflexe explicatif. Au lieu de concentrer le regard sur un objet qu’il s’agit de faire apprendre à d’autres, la pédagogie d’initiation s’ingénie à rendre possible une aventure spirituelle. Dans une démarche explicative, quelqu’un cherche à faire apprendre à d’autre un contenu notionnel qu’il a d’avance prévu de leur apprendre à propos d’un objet (un rite en l’espèce). Dans une pédagogie d’initiation, il s’agit de rendre possible l’expérience spirituelle que vit toute l’Église lorsqu’elle célèbre la liturgie. Une pédagogie d’initiation ne cherche pas à initier à la liturgie en apportant toutes sortes d’explications à son sujet. Elle est initiatrice en veillant à ce que les personnes elles-mêmes puissent parcourir le chemin que leur ouvre l’action liturgique. Elle réunit les conditions pour qu’elles puissent participer à une expérience de la foi dont la communauté chrétienne a déjà la connaissance et l’expérience par la liturgie. « La catéchèse, écrivent les évêques, est ce que la communauté chrétienne propose à ceux qui, librement, veulent participer à son expérience et à sa connaissance de la foi. » 10 . Il n’est donc pas étonnant que le Texte national aime parler de la liturgie en termes d’action plus qu’en termes de contenu. « L’initiation demande de mettre en contact les personnes avec la liturgie de l’Église telle que les Rituels en régulent la célébration et en établissent le cadre. Parce que « l’Église croit comme elle prie », la liturgie est le lieu où l’Église expérimente pour elle-même dans toute sa richesse la foi dans laquelle elle est établie. » 11 On l’aura compris. En ajustant l’exercice de sa fonction propre au langage symbolique de la liturgie, la catéchèse ne renonce pas à enseigner la foi de l’Église. Elle assume parfaitement cette responsabilité d’enseignement, mais sur un mode différent. Elle sert la foi vivante de l’Église telle qu’on peut l’apprendre sur le corps même de celle-ci lorsqu’on la voit célébrer la liturgie.

Traditionnellement, la fonction d’enseignement en catéchèse prenait appui sur l’exposé des contenus que croit l’Église. Cette démarche était héritée d’un temps où le christianisme était largement partagé et ne posait pas question dans une société elle-même chrétienne, du moins pétrie des valeurs et des coutumes chrétiennes. L’enjeu était d’instruire le peuple chrétien dans sa foi. Si les évêques de France posent le choix de la pédagogie d’initiation, c’est parce que l’environnement dans lequel l’Église a la responsabilité de transmettre la foi oblige à de nouveaux positionnements. « Le langage de la foi n’est plus compris par beaucoup de nos contemporains. Certains même ne trouvent plus crédible ce que l’Église dit de sa foi. Il nous faut en prendre acte et creuser dans les cœurs un sillon dans lequel pourra germer la compréhension de la totalité de ce que croit l’Église, en veillant continuellement à honorer les quatre modalités par lesquelles s’exprime la vie chrétienne : la foi professée, célébrée, vécue et priée. Elles constituent le trésor de l’Église qu’aucune définition ne peut épuiser. » 12

En choisissant de se rapprocher de la liturgie, la catéchèse peut assumer autrement sa responsabilité à l’égard de la foi de l’Église. Et en choisissant de se rapprocher de la catéchèse, que peut assumer autrement la liturgie ? Peut-être le temps est-il venu de ne plus seulement regarder la liturgie comme un art du bien célébrer – chose bien utile et nécessaire par ailleurs – mais comme un lieu de la foi, un lieu privilégié où se donne à voir comment l’Église croit. Voilà un beau socle commun qui pourrait stimuler bien des rapprochements et découvertes mutuelles.

 

[1] Conférence des évêques de France, Texte national pour l’orientation de la catéchèse en France et principes d’organisation, Bayard / Cerf / Fleurus-Mame, 2006.

[2] Directoire Général pour la Catéchèse, n°29.

[3] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Catechesi tradendae, n° 5.

[4] « La catéchèse est intrinsèquement reliée à toute l’action liturgique et sacramentelle » (DGC n° 30).

[5] CONER, Catéchèse et liturgie. Mise en œuvre actualisée du Texte de référence, Dossier en collaboration avec le CNPL publié avec l’accord de la CECC, Juin 1997 ; le document est consultable auprès du Service national de la catéchèse et de catéchuménat (SNCC).

[6] Document de la CONER, n° 6.

7 Ibid., n° 32.

8 Texte national, op.cit., p. 27.

9 Texte national, op.cit., p. 28. 10 Ibid. 11 Ibid., p. 43. 12 Ibid., p. 43.

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