L’exorcisme dans le rite baptismal

22 juin 2008: Baptême de Pierre et le Clélia à la paroisse Saint Denys du Saint Sacrement à Paris (75), France.

(C) CIRIC

Par Sébastien Schmitt, Prêtre du diocèse de Strasbourg

Parmi les rites de la célébration du baptême des petits enfants, celui de l’exorcisme n’est souvent pas bien compris des parents, en raison surtout de l’évocation du nom de Satan. Parce que le baptême est d’abord lié pour eux à la fête, à la joie, à l’innocence, ils sont mal à l’aise tant avec les expressions qui évoquent la réalité du mal (péché, mensonge, Satan) qu’avec celles qui ont trait à la mort[1].

 

« Délivre-nous du mal »

Face aux manifestations du mal sous toutes ses formes (maladie, violences, terrorisme, cataclysmes…), qui semble aujourd’hui omniprésent, l’exorcisme n’a que plus de sens. Celui qui a été baptisé est en effet appelé non seulement à mener le combat contre le mal et le péché dans sa vie personnelle, mais aussi à dénoncer les formes de péché social, les « structures de péché », selon l’expression de Jean-Paul II, c’est-à-dire « certaines situations ou certains comportements collectifs de groupes sociaux plus ou moins étendus[2] » (atteinte aux droits de la personne humaine, au bien commun, à la liberté d’autrui…) auxquels contribue son propre péché. Il est donc nécessaire d’invoquer sur celui qui sera baptisé la force du Christ qui n’a eu de cesse de combattre les puissances du mal, un combat dont il est sorti victorieux. Sa victoire nous donne la certitude qu’il est possible, à sa suite, de vaincre le mal par le bien. L’exorcisme qui précède le baptême est comme un déploiement de la dernière demande de la prière dominicale : « Délivre-nous du mal. »

Même si la première prière d’exorcisme[3] demande à Dieu d’arracher maintenant et définitivement le futur baptisé au « pouvoir des ténèbres par la passion de son Fils et sa résurrection », c’est tout au long de sa vie qu’il devra lutter contre le mal et les « mensonges de ce monde », et « résister à Satan », l’auteur du mal et l’ennemi du bien, fortifié par la force du Christ, lui-même vainqueur de l’Adversaire, des forces du mal et des enfers.

« Dans l’Église, le premier signe du pardon du péché est le baptême. […] Mais la vie de l’Église a conduit à reconnaître que, si tout était engagé au baptême, tout n’était pas gagné pour autant. Les baptisés peuvent encore pécher, ils ont besoin d’être réconciliés et c’est alors qu’intervient le sacrement de pénitence. Il ne fait pas double emploi avec le baptême ; il en constitue comme un déploiement tout au long de notre existence encore marquée par des ruptures, ou des replis sur soi, mais appelée à de nouveaux départs[4]. »

La deuxième prière d’exorcisme[5] souligne davantage que le baptême est pour le pardon des péchés en suppliant Dieu de « racheter ces petits enfants du péché originel », ce péché que chacun porte en soi depuis sa naissance comme un héritage reçu de l’homme tombé et chassé du Paradis et qui nous donne à comprendre que la lutte entre l’homme et les puissances du mal et de la mort se poursuivra au cours de toute l’histoire. L’enfant est à la fois assuré de participer déjà à la victoire définitive du Christ sur le mal et le péché par sa mort et sa Résurrection, dans lesquelles il sera plongé, et appelé à résister encore aux séductions attrayantes du péché qui le conduisent à vouloir agir tout seul contre Dieu, à fuir l’esprit du mal pour qu’il « resplendisse de la présence de Dieu et que l’Esprit Saint habite en lui. » Les Pères de l’Église, en particulier saint Jean Chrysostome, ont vigoureusement exhorté les nouveaux baptisés à ne pas relâcher leurs efforts pour lutter contre le mal et demeurer fidèles à l’Esprit qu’ils ont reçu.

« Travaillons tous les jours à la santé de notre âme, vous surtout qui tout récemment avez mérité la divine initiation aux mystères, vous qui avez déposé le fardeau de vos péchés et reçu le vêtement de lumière, vous qui avez revêtu le Christ lui-même et qui avez accueilli dans votre âme le Maître de tous ! Ayez une conduite digne de celui qui habite en vous[6]. »

Puisqu’en régime sacramentel parole et geste sont toujours liés, l’onction d’huile sur la poitrine de l’enfant ou l’imposition de la main signifieront l’une et l’autre de façon visible que la force du Christ imprègne et garde le futur baptisé sa vie durant pour qu’il affronte, à sa suite et avec la force de la foi, l’épreuve du mal. Si le rite de l’Effétah, qui se réfère à la guérison d’un sourd-muet par Jésus, est semble-t-il peu pratiqué, sans doute parce que le geste de toucher les oreilles et la bouche de l’enfant peut paraître étrange à nos contemporains, il donne pourtant une plénitude de sens à ce qui précède, ainsi que l’a souligné le pape Benoît XVI :

« Chaque chrétien, spirituellement sourd et muet en raison du péché originel, reçoit avec le baptême le don du Seigneur qui met ses doigts sur son visage, et ainsi, à travers la grâce du baptême, devient capable d’écouter la parole de Dieu et de la proclamer à ses frères. Plus encore, à partir de ce moment, sa tâche est de grandir dans la connaissance et dans l’amour du Christ de manière à annoncer et à témoigner efficacement de l’Évangile[7]. »

 

Au cours de la préparation au baptême

Si, dans un premier temps, les parents peuvent être étonnés que l’on parle de Satan dans la célébration du baptême de leur enfant, en tant que ce nom évoque pour eux des groupes ou des pratiques sataniques, il n’est pas difficile de les aider à comprendre – et ils en ont bien conscience eux-mêmes – combien nous faisons face à la réalité du mal aussi bien dans notre vie personnelle que dans le monde. Il suffit de regarder autour de nous pour voir à quel point le mal empoisonne la vie des hommes.

Il est important de faire découvrir aux parents la nécessité pour celui qui devient disciple de Jésus Christ par le baptême de poursuivre le combat qui a été le sien et dont il a triomphé. Suivre Jésus, c’est préférer la vérité au mensonge, l’amour à la violence et à la haine, le bien au mal. Mais pour mener le bon combat tout au long de sa vie, le baptisé doit être bien armé et revêtu de la force du Christ comme d’une armure, pour reprendre une image chère aux Pères. Les parents savent qu’il n’est de vie vraiment bonne qu’à cette condition-là et c’est cela qu’ils souhaitent pour leur enfant.

Le sens de l’exorcisme s’éclaire aussi par la renonciation à Satan au cours de laquelle les parents prononcent, au nom de leur enfant, trois « non » à ce qui n’est pas compatible avec la vraie vie dans le Christ. Dire « non » à Satan et à ses œuvres, au péché et à tout ce qui conduit au mal, c’est renoncer à un faux bonheur qui se manifeste dans le mensonge, la tromperie, l’injustice, le mépris de l’autre… L’amitié avec le Christ, qui nous montre le chemin de la vie, implique un « non » à une « culture de la mort. »

 

Mise en œuvre des rites de l’exorcisme

Des deux prières « d’exorcisme et de délivrance » proposées par le rituel, la première évoque davantage le combat contre le mal que le baptisé doit mener tout au long de sa vie avec la force du Christ pour ne pas succomber aux « mensonges de ce monde. » Elle paraît plus adaptée à une assemblée réunie pour le baptême d’un enfant que l’expression plus abstraite de « rachat du péché originel » de la seconde, qui n’est pas sans intérêt surtout si, pendant la préparation, elle a donné lieu à un échange avec les parents. Il serait dommage en tout cas de n’employer que la première.

Des deux gestes laissés au choix du célébrant – l’onction sur la poitrine avec l’huile des catéchumènes et l’imposition de la main –, il semble plus indiqué de choisir l’imposition de la main sur l’enfant. Faire deux onctions d’huile – celle des catéchumènes et le saint-chrême – dans la même célébration comporte le risque de ne pas laisser apparaître clairement le sens de chacune, même si une parole les accompagne. De plus, le geste de l’imposition de la main renvoie à l’action de Jésus qui souvent étend la main pour guérir et libérer du mal (Marc 1, 41 ; 8, 23…). Il est important que ce geste soit fait dignement, en silence, et qu’il dure un peu pour que l’assemblée en saisisse bien la portée.

Le rite de l’Effétah gagne à être découvert à nouveau. Il manifeste à la fois la libération apportée par le Christ et ce dont deviennent capables ceux qui se laissent toucher par lui : « écouter sa parole » et « proclamer la foi. » Pour que ce rite soit bien compris, il demande à être accompli lentement et avec dignité.

[1] Il est significatif que l’extrait de la lettre aux Romains (6, 3-5), qui est une lecture capitale dans la célébration du baptême, tant elle en exprime une des dimensions fondamentales, ne soit que rarement choisi par les parents.  // [2] Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Reconciliatio et pænitentia, n° 16. // [3] Rituel du baptême des petits enfants, n° 84. // [4] Célébrer la pénitence et la réconciliation, n° 10. // [5] Rituel du baptême des petits enfants, n° 85. // [6] Jean Chrysostome, Catéchèse baptismale V, 18. // [7] Benoît XVI, Audience générale du mercredi 17 janvier 2007.

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S. Schmitt – L’exorcisme dans le rite du baptême

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