La fraction du pain

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Par Claude Duschesneau, († 2003) Prêtre du diocèse de Saint-Claude, ancien membre du CNPL et professeur à l’ISL.

 

Imaginons que la messe n’ait pas de nom ou que l’on veuille lui en donner un autre, et que l’on fasse, à cet effet, une enquête auprès des chrétiens, un dimanche matin, à la sortie des églises : “Monsieur…, Madame…, êtes-vous baptisé(e) ? – Oui ! – Quel nouveau nom donneriez-vous à la messe ?” Il n’est pas sûr que “Fraction du pain” sortirait une seule fois ! Et pourtant…

Désignations

Avec le repas du Seigneur chez Paul (1Corinthiens 11, 20), la Fraction du pain, que l’on trouve dans l’Évangile selon Saint Luc (Luc 24, 35) et dans les Actes des Apôtres (Actes 2, 42) est le premier nom de la messe et donc un nom évangélique. Et si, chronologiquement, c’est “repas du Seigneur” qui vient en premier puisque la première épître de Paul aux Corinthiens date de l’année 56, il ne fait guère de doute que Luc, en parlant de “fraction du pain”, dans son évangile datant des années 70-80, donc postérieur à Paul, s’appuie sur une tradition orale bien antérieure à l’écrit. De plus, pour une raison qui apparaît moins en français qu’en grec – langue dans laquelle les mots Klaeïn : rompre, et Klasis : fraction, ont la même racine – il faut ajouter à fraction du pain, tous les cas où nous rencontrons le verbe rompre et l’expression rompre le pain, dans les quatre récits de l’institution de l’eucharistie (Matthieu, Marc, Luc, 1 Corinthien 11) et les Actes des Apôtres (2, 46 et 20, 7-11).

L’origine du geste

Rompre le pain n’est pas un geste inventé par Jésus. Ce geste est accompli par le père de famille à tous les repas religieux les jours de shabbat et de fête, et tout particulièrement lors de la Pâque, où la galette de pain est sans levain (a-zyme). Il a lieu au début du repas, dans le Qiddush, après que le père a prononcé la bénédiction. C’est à l’intérieur même du rituel juif que Jésus le fait. La nouveauté n’est donc pas le geste de la fraction, mais les paroles instituant l’eucharistie : “Ceci est mon corps” que Jésus ajoute à la bénédiction juive.
Il faut, pour comprendre ce geste, faire allusion également à un autre rituel juif contenant un geste de partage, celui des sacrifices de communion (selon les mots de la Bible de Jérusalem) ou de paix (selon la TOB), dont fait partie le sacrifice pascal. Il s’agit d’un seul acte religieux, mais en deux temps : le premier au Temple où l’agneau est sacrifié et partagé ; le second à la maison où est mangé la part de l’agneau qui revient à la famille – le sang étant la part de Dieu et la cuisse droite la part du prêtre sacrificateur. Ainsi est réalisée une communion entre les trois, puisque c’est comme si Dieu, le prêtre et la famille mangeaient le même repas en étant convives à la même table.

Le geste de Jésus

Jésus, à la Cène, fait donc un geste juif auquel il donne un sens chrétien, un sens christique. Il accomplit ainsi les quatre actions juives que contient ce geste, comme il est redit dans le récit de l’institution et comme le refait le rituel de l’eucharistie en quatre actions successives.
– Jésus prit du pain : cela est refait à chaque présentation des dons.
– Il le bénit (ou il rendit grâce) : c’est la prière eucharistique.
– Il le rompit : c’est la fraction du pain.
– Et le donna : c’est la communion.
La fraction du pain n’est donc pas un petit geste de souvenir, et encore moins un mime (c’est pourquoi il ne faut pas faire la fraction dans le récit de l’institution, en disant les mots : “Il le rompit”, mais en faire une action séparée après l’action de grâce). La fraction du pain est constitutive de l’eucharistie, comme la Prière eucharistique. Par la volonté de Jésus lui-même, elle fait partie du “cela” dans le “Vous ferez cela en mémoire de moi.”

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