Eucharistie : réaliser la présence réelle

13 mars 2016 : Des enfants assistent aux 24h de prière, avec adoration du Saint Sacrement, pour fêter les 3 ans de pontificat du pape François. Eglise San Lorenzo in Piscibus au Vatican, Rome, Italie. March 13, 2016: Young boys praying during a 24 hours of prayer for the third anniversary of the pontificate of Pope Francis "three years with Pope Francis" in the church of San Lorenzo in Piscibus (Saint Lawrence at the Fish Market) at the Vatican.

13 mars 2016 : Des enfants assistent aux 24h de prière, avec adoration du Saint Sacrement, pour fêter les 3 ans de pontificat du pape François. Eglise San Lorenzo in Piscibus au Vatican, Rome, Italie.

Par Jean-Luc Marion, de l’Académie Française, philosophe

Il s’agit de la transcription d’une conférence parlée.

Que signifie exactement la présence réelle, et pourquoi l’adoration eucharistique a-t-elle un rapport direct avec elle ?

Dans certains débats sur la présence réelle, le rôle de l’eucharistie dans la liturgie et la vie chrétienne, débats d’ailleurs peut-être dépassés aujourd’hui, l’une des objections à ne pas sous-estimer, consiste à dire qu’il ne faut pas isoler l’eucharistie de la célébration liturgique, ni de la présence de la communauté, ni exposer la célébration eucharistique au danger de la « chosifier » en espèces consacrées ni moins encore transposer celles-ci en idoles.

En ce sens, le fait d’arracher les espèces consacrées à la célébration eucharistique dans l’exercice pour ainsi dire intemporel de l’adoration eucharistique pourrait avoir un danger réducteur.

Cette objection très sérieuse remonte en fait à un débat plus ancien, que l’on peut trouver formulé chez Hegel, qui était luthérien ; dans ses cours de Berlin de 1820, il déclare qu’à l’égard des protestants, l’infériorité des catholiques vient de ce que, pour eux, la présence du Christ reste extérieure à la communauté ; elle est en quelque sorte figée dans un objet, et cette extériorité, qui est le fondement de toute la religion catholique, fait manquer l’essentiel, à savoir que la présence de l’Esprit et du Christ doit s’identifier complètement à la communauté, ce qui met les catholiques un pas en retrait de la dernière Incarnation de Dieu, qui est sa venue dans la communauté et en rien d’autre. La présence reste une présence réelle, c’est-à-dire au sens réel  de la présence matérielle d’une chose, mais elle n’est pas une présence humaine. Comment comprendre cette objection, et y faire droit ?

L’eucharistie et la trahison

Nous devons bien mesurer à quel point le sacrifice eucharistique, allant jusqu’à la présence en sang et en corps du Christ parmi nous, non seulement ne va pas de soi, mais qu’il y a d’une certaine façon légèreté, imprudence, voire une certaine suffisance de la part des communautés croyantes à croire que nous y avons directement accès, à s’imaginer qu’il dépend de nous de célébrer l’eucharistie, et d’adorer une présence réelle. D’une certaine façon, nous considérons que, pourvu que nous le voulions bien, nous en avons le pouvoir. Or, ceci n’est pas conforme à la façon dont le mystère eucharistique nous est révélé dans les Écritures.

Il convient de centrer l’attention sur une constante des récits de l’institution de l’Eucharistie. Si nous considérons d’abord l’Évangile de Matthieu au chapitre 26, on constate que l’annonce de la trahison de Judas précède immédiatement l’institution de l’Eucharistie, comme s’il y avait un lien entre elles. Si ce n’était que Matthieu, on pourrait prendre ce fait comme une particularité de son Évangile, mais tel n’est pas le cas. Si l’on suit les Synoptiques, on constate en Marc 14, 17, l’annonce de la trahison de Judas et en 14, 22 l’institution de l’Eucharistie. Plus étonnant encore, en Luc nous trouvons les deux épisodes liés entre eux au chapitre 22, mais en sens inverse : le premier moment, c’est l’institution de l’Eucharistie, puis vient la trahison de Judas. Il ne s’agit pas d’un hasard, car juste après la trahison de Judas apparaît la dispute entre les disciples pour savoir quel est le plus grand. Cette dispute se poursuit par l’annonce de la mort du Christ et de la confession de Pierre, qui, prétend-il, irait jusqu’à la prison et jusqu’à la mort avec lui. On sait que le Christ lui prédit sa triple trahison. Donc, la trahison de Judas est comme répétée une seconde fois par le reniement de Pierre. Pour les Synoptiques, il y a une mystérieuse corrélation entre l’institution de l’Eucharistie, donc de la présence réelle sous les espèces du pain et du vin, centre de la vie chrétienne dans sa dimension pascale, et le reniement.

Cette situation est encore plus étonnante et plus claire dans l’Évangile de Jean, pour deux raisons : dans Jean, où le récit de l’institution est déconnecté du récit de la Passion, le discours du pain de vie (Jean 6) se termine par la déclaration venant des disciples eux-mêmes : « ce discours est trop dur pour que nous l’acceptions ».

Le lien entre le discours eucharistique et le refus est ici explicite.

Et si en Jean, on se rapporte au discours après la Cène, comment le Christ annonce-t-il la trahison de Judas ? En citant le Psaume 41, 10 : « Celui qui mange avec moi le pain sera contre moi » ; le propos est répété aux disciples pris comme témoins : « Celui qui prendra le pain trempé dans le vin que je lui donnerai, celui-là me trahira ». Que veut dire cette double citation, sinon que ce pain, qui est la première hostie, est donnée, mais désigne aussi celui qui trahit ?

D’une certaine manière, l’histoire est rendue possible par le fait que le don de la présence réelle, qui lui-même est la conséquence de l’itinéraire pascal du Christ, ce chef d’œuvre
liturgique et théologique, trinitaire, pascal, est en soi totalement accompli, mais ne l’est pas pour nous. Ce qui revient à dire que nous ne le comprenons pas, que nous ne le mesurons pas ou, comme le disent très bien les récits des Synoptiques confirmés par Jean, que nous le trahissons.

L’expression fondamentale de la Révélation du sacrifice pascal qui va jusqu’à la présence réelle, c’est que nous ne pouvons pas le supporter, au sens où Jésus dit : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les supporter » (Jean 16, 12). La première des choses que nous ne pouvons pas supporter, dans tous les sens du terme, c’est précisément la présence réelle.

L’écart entre la « chose » eucharistique et la communauté, il n’est pas si aisé de le réduire. En un sens, il est même impossible à réduire. Si, un jour, une communauté chrétienne pouvait réaliser parfaitement le don qui lui est fait, l’histoire s’arrêterait. L’histoire continue parce qu’il reste un écart entre le don eucharistique et la réception que nous en faisons. Nous répétons la réception du don eucharistique aussi longtemps que nous ne pouvons pas le recevoir pleinement. En effet, puisque le Christ est mort et ressuscité une seule fois et qu’en cela tout est achevé, pourquoi répétons-nous ce sacrifice ? Il ne manque rien au sacrifice lui-même. S’il manque quelque chose, c’est bien à ceux qui le reçoivent. L’écart n’est donc pas ici un défaut de la théologie catholique, mais un défaut de la puissance de réception des croyants par rapport à l’ampleur du don qui leur est fait.

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Article extrait du recueil Les Belles études, L’Eucharistie, 2005, p 207-216

 

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