Musique sacrée : le pape François en regard des diverses interventions pontificales

30 novembre 2007: Benoît XVI signant son encyclique "Spe Salvi", Rome, Vatican. Pope Benedict XVI signs his encyclical.

30 novembre 2007: Benoît XVI.

Par Jo Akepsimas, Auteur, compositeur, interprète, orchestrateur et directeur artistique

Dans son discours, François s’inscrit dans la ligne de ses prédécesseurs, mais on pourra repérer ici ou là quelques traits qui lui sont propres. Il a abordé plusieurs thèmes :

  1. L’importance de la participation de l’assemblée des fidèles. Tous les papes d’après le Concile (chacun à sa manière) ont repris cette recommandation de la Constitution sur la Liturgie. Benoît XVI indiquait que « la participation active (…) ne consiste pas seulement à parler, mais aussi à écouter, à accueillir par les sens et avec l’esprit la Parole, et cela vaut aussi pour la musique liturgique ».[1] Comme ses prédécesseurs, François précise qu’« il s’agit avant tout de participer intensément au Mystère de Dieu, à la « théophanie » qui s’accomplit dans toute célébration eucharistique ». « La participation active consiste donc à savoir entrer profondément dans ce mystère () grâce en particulier au silence religieux (…). Et François ajoute que « la réflexion sur le renouveau de la musique sacrée » doit se situer « dans cette perspective ».
  2. Le pape argentin insiste (comme tous les papes avant lui) sur l’équilibre entre Tradition et Inculturation. Paul VI dans son Exhortation Apostolique Evangelii Nuntiandi écrivait : « La rupture entre Évangile et culture est sans doute le drame de notre époque… ».[2] Jean Paul II déclarait : « L’Incarnation du Verbe fut aussi une incarnation culturelle ».[3] Il reviendra sur le sujet dans Catechesi tradendae (16 octobre 1979), dans l’encyclique Slavorum Apostoli (1985) et surtout dans l’encyclique Redemptoris Missio (1990). Benoît XVI, fin mélomane et musicien, notait qu’« un aggiornamento authentique de la musique liturgique ne peut avoir lieu que dans le sillage de la grande tradition du passé, du chant grégorien et de la polyphonie sacrée. »[4]

Si Paul VI et Jean-Paul II mettaient l’accent plutôt sur l’inculturation, et Benoît XVI sur la Tradition, François ajoute une petite nuance significative. Il assigne une « double mission » à l’Eglise : « il s’agit, d’un côté, de sauvegarder et de valoriser le patrimoine riche et multiforme hérité du passé, en l’utilisant de façon équilibrée dans le présent et en évitant le risque d’une vision nostalgique ou « archéologique ». D’autre part, il est nécessaire de faire en sorte que la musique sacrée et le chant liturgique soient pleinement « inculturés » dans les langages artistiques et musicaux de l’actualité ». On notera que François parle de « Tradition », mais ne nomme pas explicitement le chant grégorien.

3. François assigne également à la musique sacrée et au chant liturgique la tâche de faire « vibrer le cœur de nos contemporains, en créant un climat émotif opportun, qui dispose à la foi et suscite l’accueil et la pleine participation au mystère que l’on célèbre ». Il semblerait qu’avec cette orientation le pape actuel innove, même si les termes « climat émotif » restent vagues. Fait-il allusion à la manière de pratiquer le chant dans les communautés nouvelles ? Pense-t-il aux mouvements pentecôtistes, très fleurissants en Amérique du Sud ? En tout cas, on notera l’adjectif « opportun» qu’il emploie.

4. François relève que « la rencontre avec la modernité et l’introduction des langues parlées dans la liturgie » a produit « parfois » certains effets négatifs : « une certaine médiocrité, superficialité et banalité… ». Sur ce point, tous ses prédécesseurs ont pris clairement position, en particulier Benoît XVI, encore Cardinal, qui, dans son ouvrage « L’esprit de la Liturgie » (2001), sans rejeter le bien-fondé de la réforme liturgique du Concile, critiquait la traduction dans les faits des recommandations du Concile, à partir des années 1970.

5. C’est pour cette raison que le pape actuel (comme tous ses prédécesseurs) insiste au début et à la fin de son discours sur l’importance de la « formation esthétique et musicale ».

6. Il exhorte à ce que la formation se fasse dans « une attitude œcuménique». Cette orientation paraît nouvelle. Pourtant, plusieurs essais ont été faits pour adapter des paroles sur des mélodies du psautier huguenot ou du choral luthérien. Et, à plusieurs reprises, Benoît XVI avait appelé au renouveau de la synergie entre l’Orient et l’Occident[5], afin que l’Europe puisse vivre de nouveau en respirant avec « ses deux poumons », thème cher à Jean-Paul II.

7. On notera que François utilise par trois fois l’expression « la musique sacrée et le chant liturgique». Nous sommes habitués dans les textes officiels (y compris ceux du Concile) plutôt à l’expression « musique sacrée » qui pourrait être floue, car on y inclut toutes sortes de musiques (du grégorien aux compositions contemporaines, en passant par Palestrina, Bach, Mozart etc). L’expression « chant liturgique » semblerait nouvelle sous la plume d’un pape. Pourtant aussi bien Jean-Paul II que Benoît XVI l’ont parfois utilisée à côté de celle de « musique sacrée ».[6]

 

Cet article est extrait du dossier Le discours du pape François à l’occasion des cinquante ans de Musicam Sacram

[1] Benoît XVI Message du Saint Père aux membres de l’association musicale italienne Santa Cecilia réunis pour un Congrès à Rome, 10 nov. 2012

[2] Evangelii Nuntiandi 20, 1975

[3] Jean Paul II, Lettre autographe de fondation du Conseil Pontifical pour la culture, 20 mai 1982, in Documentation Catholique 79 (1982) p. 604-606

[4] Benoît XVI, Allocution du 25 juin 2006 lors du concert offert en l’honneur du Saint Père par la Fondation Domenico Bartolucci.

[5] On notera, entre autres, son audience générale du 21 mai 2008, au cours de laquelle il parle du théologien-poète et compositeur syrien Romanos le Mélode (5è s.).

[6] Jean-Paul II dans son Chirographe pour le centenaire du Motu Proprio « Tra le sollecitudine » sur la Musique Sacrée » § 5 et 7. Benoît XVI lors de son message aux membres de l’association Santa Cecilia réunis pour un Congrès à Rome – 10 nov. 2012 « Efforcez-vous d’améliorer la qualité du chant liturgique… ». Voir aussi les citations dans les paragraphes 1 et 2.

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