Doit-on avoir peur de l’art contemporain ?

Par P. Denis Hétier

Ascension, Bill Viola, Capture d'écran d'une vidéo, 10 mn, 2000

Ascension, Bill Viola, Capture d’écran d’une vidéo, 10 mn, 2000

L’art contemporain dans ses multiples formes peut nous laisser dans un certain malaise ou une certaine déroute. Autant dire que nous n’y retrouvons pas les formes auxquelles une culture religieuse et artistique, même minimale, nous a habitués. Les repères manquent. Catherine Millet souligne l’amplification extrêmement rapide des possibilités formelles de l’art contemporain,  le caractère hybride des œuvres, la multiplicité des pratiques et la porosité des catégories[1]. Tout est possible.

De plus, un phénomène de déconstruction a traversé à différents niveaux le XXe siècle. Le christianisme et la théologie n’a pas été exempte de ce phénomène, et d’une certaine manière le concile Vatican II en a été la résultante positive. Dans le domaine des arts, les artistes ont parfois porté ces déconstructions jusqu’à des extrêmes. Pourtant, aussi déconcertantes que puissent paraître cette déconstruction et cette multiplicité de formes, ne sommes-nous pas invités à y percevoir avant tout une recherche « parrhêsiaque » (un « dire-vrai ») qui serait, comme le soulignait Michel Foucault, « de l’ordre d’une mise à nu, du démasquage, du décapage, de l’excavation, de la réduction violente à l’élémentaire de l’existence »[2], et qui ouvre à de nouvelles perspectives ? De fait, l’exposition Traces du sacré au Centre Pompidou (7 mai-11 août 2008) réinterrogeait cette quête du sacré et du divin dans l’art du XXe siècle. Les multiples initiatives actuelles, ecclésiales ou sociétales, manifestent la possibilité effective d’un dialogue renouvelé entre l’Église et l’art contemporain. De même, pour ne citer que celui-ci, l’ouvrage de Jérôme Alexandre L’art contemporain, un vis-à-vis essentiel pour la foi[3] explicite une proximité analogique entre l’engagement de la vie artistique et celui de la vie chrétienne. Nous pourrions encore mentionner le travail effectué par Narthex en ces domaines.

Dès lors, pourquoi devrait-on encore avoir peur de l’art contemporain ? Pour essayer d’analyser ce qui peut faire résistance en nous, je voudrais proposer deux réflexions. La première, plus anthropologique, portera sur une question déjà soulevée en son temps par le père Pie Régamey o.p. : celle de la « perception ». La seconde, plus théologique, s’attachera à certains éléments fondamentaux de l’art et de la révélation chrétienne.

Question de la « perception » de l’art contemporain

Le Christ, Germaine Richier, Eglise Notre-Dame de Toute Grâce, Assy ,1950

Le Christ, Germaine Richier, Eglise Notre-Dame de Toute Grâce, Assy ,1950

Dans un article revenant sur la querelle à propos de la chapelle du plateau d’Assy et notamment à propos du Christ de Germaine Richier[4], le père Régamey se demandait si le fondement de ces querelles n’était pas premièrement une difficulté de « perception ». La question de la perception lui paraissait être « décisive »[5]. Fuyant alors une controverse argumentative vaine, il proposait à son lecteur d’entrer quelque peu dans cette compréhension perceptive. Une des difficultés de notre rapport à l’art contemporain relèverait ainsi de notre capacité à donner place à notre perception sensible et de trouver en elle un chemin de rencontre et de connaissance, au-delà de préjugés (pré-jugements). Pour avoir été quelque peu proche des enjeux de l’ouvrage L’Église et l’art d’avant-garde[6] qui a fait polémique, il me semble qu’il faille probablement compter parmi les motifs d’incompréhension et de malentendu « une défaillance » de perception (le mot est repris de l’article du père Régamey[7]). L’échec de cette tentative de dialogue fait encore entrave. La perception d’une œuvre artistique est toujours une rencontre singulière, elle demande de la disponibilité de soi. Pastoralement, nous savons combien – et c’est un thème récurrent de la pensée du pape François – la rencontre effective des personnes peut modifier des jugements et faire découvrir des voies inattendues de l’Esprit dans des existences particulières. Il en est de même dans le monde de l’art.

Fondamentaux de l’art et révélation chrétienne

Par ailleurs, l’art et la recherche artistique sont des lieux avérés d’investigation concrète et intense des conditions de l’existence humaine. Le pape Jean-Paul II soulignait avec insistance – et il en avait une forte conscience – que l’art est ouverture « sur la profondeur, sur la hauteur, sur l’inexprimable de l’existence »[8], allant jusqu’à affirmer que l’Église « a besoin des arts, et ceci non pas en premier lieu pour commander des œuvres artistiques et prendre ainsi les arts à son service, mais pour arriver à une expérience plus vaste et plus profonde de la condition humaine, des moments glorieux et misérables de l’homme. Elle a besoin des arts pour mieux savoir ce qu’il y a au plus profond de l’homme : de cet homme à qui elle doit prêcher l’Évangile »[9]. Ou encore : « même lorsqu’il [l’art] scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente universelle d’une rédemption »[10].  Dans ses réflexions sur l’art, le théologien Karl Rahner invitait fortement à ne pas juger trop rapidement des œuvres artistiques qui pourraient sembler contredire implicitement ou explicitement la doctrine chrétienne. Il sollicitait bien plutôt un discernement et se demandait s’il n’y avait pas bien souvent un véritable amour de la réalité et d’authentiques questionnements que les chrétiens n’auraient peut-être pas encore suffisamment éprouvés et pris en charge[11]. En ce sens, la question de notre rapport à l’art et à l’art contemporain pourrait nous renvoyer fondamentalement à la question de notre rapport à l’humain, à notre capacité d’écoute de celui-ci, et, si nous sommes chrétiens, à notre manière d’envisager les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption dans la mesure où en ceux-ci se joue une rencontre effective de Dieu avec l’homme tel qu’il est.

Doit-on avoir peur de l’art contemporain ? Chacune des deux réflexions que nous avons présentées de manière très succincte pour y répondre demanderait bien sûr de plus larges développements ainsi que des approches concrètes d’œuvres contemporaines.

Livres cristallisés, 2015, Pascal Convert

Livres cristallisés, 2015, Pascal Convert

Le père Denis Hétier est théologien et directeur de l’Institut Supérieur de Théologie des Arts à l’Institut catholique de Paris.

[1] Catherine MILLET, L’art contemporain. Histoire et géographie, Paris, Flammarion, « Champs arts », 2006, p. 168.

[2] Michel FOUCAULT, Le Courage de la vérité, Cours au Collège de France.1984, Hautes Etudes, Gallimard Seuil, Paris, 2009, p.173.

[3] Jérôme ALEXANDRE, L’art contemporain, un vis-à-vis essentiel pour la foi, Paris, Éditions Parole et Silence, 2010.

[4] Pie RÉGAMEY o.p.,  La querelle de l’art sacré (Extrait de La vie intellectuelle, novembre 1951), Paris, Cerf, 1952.

[5] Ibid., p. 9. Rappelons que ceux qui furent les plus hostiles au Christ de Germaine Richier ne l’avaient pas vu et qu’aucune protestation ne provint des paroissiens d’Assy. La commande faite par le père Jean Devémy portait expressément sur Isaïe 53, 2 : « Devant lui, le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride ; il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire ».

[6] Gilbert BROWNSTONE, Mgr Albert ROUET,  l’Église  et l’art d’avant-garde. De la provocation au dialogue, Albin Michel, 2002.

[7] Ibid., p. 41.

[8] Jean-Paul II, Au monde de la culture, Venise, 16 juin 1985, dans L’art et son message, collection « Ce que dit le pape », Le Sarment/Fayard, 1993, p. 36.

[9] Jean-Paul II, Aux représentants du monde de la science et de l’art, Autriche, 12 septembre 1983, dans L’art et son message, collection « Ce que dit le pape », Le Sarment/Fayard, 1993, p. 40.

[10] Jean-Paul II, Lettre aux artistes, § 10.

[11] Nous renvoyons à la publication prochaine de notre thèse Éléments d’une théologie fondamentale de la création artistiques. Les écrits théologiques sur l’art chez Karl Rahner (1954-1983).

 

Extrait du dossier L’Église et l’art contemporain, un dialogue fécond

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