L’Église locale et la liturgie de l’ordination

25 juin 2016 : Ordinations sacerdotales en la cathédrale Notre Dame de Paris (75), France.

25 juin 2016 : Ordinations sacerdotales en la cathédrale Notre Dame de Paris (75), France.

Par Jacques Rideau, Prêtre du diocèse de Luçon, ancien directeur du SNPLS

 

Le concile Vatican II a remis en valeur l’Église particulière ou diocésaine. Elle était souvent considérée comme une sorte de subdivision administrative de l’Église universelle. La définition qu’en donne le décret sur la charge pastorale des évêques mérite d’être citée :

« Un diocèse est une portion du peuple de Dieu confiée à un évêque pour qu’avec l’aide de son presbyterium il en soit le pasteur : ainsi, le diocèse, lié à son pasteur et par lui rassemblé dans le Saint-Esprit grâce à l’Évangile et à l’eucharistie, constitue une Église particulière en laquelle est vraiment présente et agissante l’Église du Christ, une, sainte, catholique et apostolique. » (Code de droit canonique. 11)

Dans l’ensemble des célébrations liturgiques, les ordinations (ainsi que la messe chrismale) manifestent particulièrement bien cette réalisation de l’Église dans l’Église diocésaine. C’est dans l’ordination de l’évêque dans le diocèse dont il reçoit la charge que cette manifestation de l’Église particulière comme réalisation de l’Église catholique trouve son expression la plus achevée.

Pour rester dans l’orientation choisie pour ce numéro de Célébrer, nous voudrions en déployer quelques aspects principalement dans l’ordination des prêtres.

 

« L’ordination se fera avec le plus grand concours de peuple possible »

Que ce soit pour l’évêque, les prêtres ou les diacres, c’est ce que prescrit le Rituel des ordinations1. C’est qu’elles concernent l’Église locale tout entière, et pas seulement une communauté particulière. En effet, c’est d’abord pour elle, pour son bien et sa croissance dans le Christ et la vie selon l’Évangile, pour sa cohésion et son élan apostolique que les ministres vont lui être donnés.

Cette conscience diocésaine est entrée de fait dans la pratique. Les ordinations rassemblent du monde. On pourra toujours dire que la rareté des candidats au ministère presbytéral et le caractère nouveau du diaconat permanent accentuent le côté exceptionnel des célébrations, et renforcent la participation. Probablement. Il reste que les ordinations rassemblent au-delà des familles, des amis et relations des ordinands, au-delà même des paroisses et communautés au sein desquelles ils ont cheminé et découvert le ministère pastoral. Dans ces assemblées, on trouve des fidèles qui ne connaissent pas les ordinands. Ils sont présents parce qu’ils perçoivent des liens spirituels concrets liant les membres de l’Église – fidèles et pasteurs – chacun dans leur état de vie : ils sont là pour rendre grâce.

Mais notons ceci : l’Église locale est concernée non seulement parce qu’elle reçoit de nouveaux ministres mais également parce qu’elle est sujet et acteur de l’ordination. Voici comment les préliminaires du Rituel décrivent l’appel des candidats :

« Au début de la célébration (ou après l’évangile) l’Église locale demande à l’évêque d’ordonner les candidats. Le prêtre désigné pour cela fait connaître à l’évêque qui l’interroge publiquement, qu’il n’y a pas d’hésitation pour cela. » (n° 111)

Dans la célébration elle-même, le prêtre qui formule la demande d’ordination le fait ainsi : « Père, la sainte Église, notre Mère, vous présente ses fils et demande que vous les ordonniez pour la charge du presbytérat. »

D’une certaine façon, l’Église locale prend l’initiative de présenter les candidats et de demander pour eux l’ordination.

L’Église locale et ses ministres

L’ordination manifeste ce que sont les ministres dans l’Église locale. C’est évidemment le rite de l’imposition des mains qui est le plus parlant. Dans l’ordination des évêques, ce sont les évêques présents qui imposent les mains et il est prévu qu’il y ait au moins trois évêques consécrateurs. Dans l’ordination des prêtres, l’ensemble des prêtres vient imposer les mains à la suite de l’évêque. Le geste d’imposition des mains revêt plusieurs significations. Geste de la tradition apostolique : on devient ministre dans une tradition du ministère qui remonte aux Apôtres. Geste qui fait entrer dans un corps ministériel, le collège épiscopal pour les évêques, l’ordre des prêtres et le presbyterium d’une église pour les prêtres. Comment mieux dire que l’on n’est pas ministre seul, mais dans un corps ?

Ainsi, l’ordination manifeste bien l’unité différenciée du corps pastoral de l’Église locale : l’évêque et le presbyterium qu’il préside, comme le Christ avec ses Apôtres, disait saint Ignace d’Antioche. Bien des chrétiens ont la perception que le ou les prêtres de leur paroisse sont des délégués ou des représentants de l’évêque. C’est une approche administrative que corrige le signe sacramentel posé dans l’ordination, il revient à l’évêque de transmettre le ministère apostolique, mais il le fait avec les prêtres qui lui sont associés dans ce ministère. L’Église locale est guidée par un corps pastoral diversifié et pourtant profondément uni dans le don du même Esprit sous la conduite de l’évêque qui signifie et garantit cette unité, pour le service de l’Église et de l’Évangile. C’est le sens de la promesse d’obéissance à l’évêque auquel s’engage le futur prêtre :

« Promettez-vous de vivre en communion avec moi et mes successeurs dans le respect et l’obéissance ? », demande l’évêque (n° 125).

On peut souligner que la finalité de l’obéissance, c’est la communion, car on ne peut penser dans l’Église un ministère qui ne soit ministère vécu dans la cohésion du corps pastoral tout entier, cohésion qui n’est pas d’abord d’ordre juridique mais d’ordre sacramentel, communion dans l’Esprit reçu à l’ordination. L’obéissance est ici la condition de la communion. Cette communion de tous en un seul corps sacerdotal sera pleinement manifestée dans la concélébration de l’eucharistie par les prêtres avec l’évêque.

Élection et vocation

Nous sommes habitués à parler de la vocation sacerdotale. Sous ce mot de vocation, on comprend habituellement l’appel de Dieu et du Christ qui suscite le désir d’être prêtre chez un enfant, un jeune ou un adulte. Bien souvent, on la considère essentiellement comme l’émergence d’un désir intérieur né d’un appel de Dieu entendu dans le secret d’une conscience chrétienne. Sans aucun doute, l’appel au ministère suppose un désir intérieur fort que le candidat a pris le temps d’éprouver, de purifier et de fortifier. Pourtant, la liturgie de l’ordination présente les choses d’une manière plus complexe. Paradoxalement, on pourrait dire que l’on va de l’élection à la vocation.

Dans un premier temps, il y a l’élection, c’est-à-dire le choix du candidat par l’Église. Après la demande d’ordonner prêtre untel, l’évêque demande s’il a les aptitudes requises pour le ministère. Ceux qui ont accompagné le candidat dans sa formation, ceux à qui la responsabilité du discernement a été confiée, présentent alors le candidat à l’évêque et à l’assemblée. Dans les célébrations d’ordination, cette phase est délicate à mettre en œuvre. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, elle était assez développée : présentation par le supérieur du séminaire ou le responsable de formation, mais aussi intervention de laïcs qui avaient connu et partagé le travail apostolique et pastoral avec les jeunes ordinands. Elle n’évitait pas l’inflation de discours : elle tombait parfois dans la surenchère louangeuse pour le candidat et pouvait aussi servir de tribune pour des groupes et leurs orientations pastorales. Le trop étant l’ennemi du bien, la tendance s’est inversée ; aujourd’hui on serait plutôt minimaliste.

Si le Rituel prévoit cette présentation, c’est qu’elle a une signification ecclésiale profonde. Le désir personnel ne suffit pas pour être ordonné prêtre. Le ministère n’appartient pas à ceux qui en reçoivent la charge; il est confié par l’Église. C’est elle qui en détermine l’exercice et qui décide des qualités humaines, relationnelles, spirituelles, morales et pastorales demandées au ministre. Il lui revient de discerner s’ils sont aptes et dignes de recevoir ce ministère. Il est bon que, de manière sobre mais précise, ces aptitudes soient présentées à l’assemblée, en présence de l’évêque et du presbyterium.

La phrase rituelle conclut cette présentation :

« Le peuple chrétien a été consulté, et ceux à qui il appartient d’en juger ont donné leur avis. Aussi j’atteste qu’ils ont été jugés dignes d’être ordonnés. » (n° 120)

L’évêque alors peut conclure :

« Avec l’aide du Seigneur Jésus Christ, notre Dieu et notre Sauveur, nous les choisissons pour l’ordre des prêtres. » (n° 120)

Ce premier temps est bien celui du choix, de l’élection de quelqu’un par l’Église. On remarquera qu’en tout cela, il y a un accord profond qui s’exprime entre l’évêque et son Église. Le « nous » par lequel il s’exprime n’est pas un simple pluriel de majesté ; il rassemble à la fois sa décision personnelle d’appeler le candidat et le discernement, le choix de l’Église par le jeu des diverses personnes qui ont eu à accompagner ce dernier et à donner leur avis. Si l’Esprit a suscité le désir personnel du candidat, il a aussi éclairé l’Église dans son choix.

C’est dans cette élection que le futur ordonné peut alors entendre l’appel de Dieu et du Christ ; on pourrait dire que c’est dans l’ordination qu’il reçoit pleinement sa vocation. Reprenons le déroulement de la liturgie. Avant de procéder à l’ordination elle-même, l’évêque interroge l’ordinand pour qu’il déclare devant tous sa ferme intention de recevoir la charge du presbytérat. II répond d’un ferme « Je le veux » à l’évêque qui lui demande s’il s’engage à accomplir les fonctions ministérielles : guider le peuple de Dieu, annoncer l’Évangile et la foi catholique, sanctifier le peuple de Dieu par les sacrements et prier pour le peuple qui lui sera confié. Dans cette série de questions posées par l’évêque, la dernière prend une tournure différente : elle déplace l’engagement sur un autre terrain que celui des fonctions ministérielles à assurer, elle se place sur celui de l’engagement de toute la personne, sur celui d’une consécration personnelle pour la mission apostolique :

« Voulez-vous, de jour en jour, vous unir davantage au souverain prêtre Jésus Christ qui s’est offert pour nous à son Père en victime sans tache, et vous consacrer à Dieu avec lui pour le salut du genre humain ? » (n°124)

Le ministère implique la réponse libre à un appel personnel du Christ et de son Père. Cette réponse prend corps, trouve sa forme dans le choix, dans l’élection de l’Église auquel l’ordinand s’en remet en dernière instance. On ne saurait mieux dire et manifester l’action conjointe de Dieu et de l’Église dans l’appel et le choix de ses ministres.

L’Eglise qui se reçoit de Dieu

Après l’engagement des ordinands, vient l’ordination proprement dite. L’Église ici change de posture. La première partie de l’ordination se déroulait comme une série de dialogues avec l’évêque qui procédait au choix des candidats à l’ordination. En entrant dans les rites de l’ordination, l’Église se tourne vers Dieu et se fait fondamentalement orante et suppliante. L’assemblée commence par le chant du Veni Creator ou une autre hymne à l’Esprit Saint. Puis vient le moment solennel du chant des litanies : l’Église de ce monde n’est pas seule, elle agit et prie dans la communion des saints qui intercèdent pour elle. Dans la liste des saints, on aime à invoquer ceux qui ont marqué de leur empreinte la vie de l’Église locale, fondateurs et modèles de sainteté, et avec eux, l’Église s’en remet au Christ, son Seigneur et Sauveur : « Prends pitié, délivre nous, exauce-nous. » Jointe à l’imposition des mains, l’évêque fait alors monter la prière d’ordination. Son introduction est également solennelle :

« Sois avec nous, Seigneur, Père très saint, sois avec nous… » (n° 131)

Puis il demande:

« Accorde-nous les coopérateurs dont nous avons besoin pour exercer le sacerdoce apostolique […]. Répands une nouvelle fois au plus profond d’eux-mêmes l’Esprit de sainteté. » (n° 131)

L’Eglise se reconnaît dépendante du don de Dieu, pour sa vie et pour sa mission ; elle se reçoit de Dieu dans le don de l’Esprit Saint.

Ainsi, la liturgie de l’ordination est une action profondément unifiée par laquelle l’Église choisit et désigne ses ministres. Elle a toute responsabilité pour s’organiser dans la mission confiée par le Christ par laquelle elle les reçoit radicalement de Dieu. En effet, lui seul peut faire en sorte que des chrétiens deviennent les signes vivants du Christ ressuscité, toujours présent et agissant à la Tête de son Corps.

Cet article est extrait de la Revue Célébrer n°385, Juillet 2011

1 Pontifical romain, L’ordination du l’évêque, des prêtres, des diacres, Paris, nouvelle édition, Desclée/Mame, 1996, en abrégé L’Ordination, n°109.

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