La crémation et son itinéraire rituel

CrémationPar Bénédicte-Marie de la Croix Mariolle, Petite Sœur des Pauvres, membre du service de PLS du diocèse de Rennes

Un paysage modifié

Le bouleversement de l’itinéraire traditionnel des funérailles est un fait dont on a déjà pris acte depuis longtemps. Le convoi funèbre traversant solennellement les rues du village pour se rendre du domicile du défunt à l’église puis au cimetière appartient désormais aux images du passé.

De nouveaux lieux sont apparus tendant à complexifier le circuit habituel : l’hôpital, le funérarium… Et, depuis les années 1990, le développement rapide de la crémation rend la situation encore plus complexe. Dans le déploiement spatial des funérailles, l’existence du crématorium crée, en effet, une situation nouvelle à plusieurs titres :

  • Elle introduit, entre l’église et le cimetière, un lieu supplémentaire dans l’itinéraire du deuil, incitant à supprimer la station à l’église.
  • Elle ajoute au déracinement des familles : les crématoriums étant encore peu nombreux, celles-ci devront, le plus souvent, se rendre loin de leur lieu de vie habituel et c’est généralement au crématorium qu’elles s’adresseront pour une célébration.

Ces deux faits favorisent une désocialisation de la mort et une perte des repères ecclésiaux.

Au regard de cette situation nouvelle, le Rituel des funérailles, structuré par les stations traditionnelles (domicile, église, cimetière), a-t-il encore ses chances ? N’est-il pas le reflet d’un monde maintenant totalement dépassé ?

 

La liturgie des funérailles : une habitation rituelle de l’espace

Depuis ses origines les plus anciennes, la liturgie des funérailles se présente comme un itinéraire rituel qui joue sur la mémoire des lieux. Sa cohérence demande l’ensemble de son déploiement spatial, chaque lieu mettant en valeur l’un ou l’autre aspect de la prière de l’Église. C’est ce que souligne l’introduction du Rituel au n°14.

Le domicile du défunt

L’endroit où repose le corps appartient encore à l’intimité familiale. C’est le lieu où se construit une mémoire du défunt et où la communauté chrétienne manifeste sa présence par une prière de compassion et d’espérance en assurant un temps de veillée près du corps.

L’église

Signe de la communauté ecclésiale constituée par les sacrements, et de la communion des saints à laquelle appartient pleinement le défunt, elle est le lieu central de cet itinéraire. Son architecture, qui fournit le cadre ecclésial approprié à la célébration des obsèques avec sa dimension baptismale et eucharistique, a une force de proposition de la foi que ne peuvent comporter ni le funérarium, ni le cimetière, ni le crématorium. Le défunt y est remis par ses proches à la prière et l’Église et à la médiation du Christ.

Le cimetière

Il est le lieu du repos, il marque le terme de l’itinéraire. Au moment où le corps disparaît définitivement aux yeux des proches et où la vie va devoir reprendre son cours, la prière évoque l’espérance en la résurrection de la chair.

Ainsi, le déploiement spatial des funérailles et le sens des lieux est un chemin qui permet non seulement le travail du temps, mais encore une expérience pascale. Les déplacements successifs suscitent un déplacement intérieur, un retournement vers le Christ, un passage, avec lui, à travers « les ténèbres et l’ombre de la mort », vers la Vie.

 

Quels repères pour aujourd’hui ?

Au regard de la sagesse des stations du Rituel et de leur signification, on mesure mieux le risque des mutations qui s’opèrent aujourd’hui. La question du déploiement spatial des funérailles n’est pas neutre : elle a des implications rituelle, ecclésiale, anthropologique et touche finalement à la signification théologique des funérailles.

En attendant que se dessine plus précisément un nouveau paysage des pratiques funéraires, il est possible de tenir quelques éléments fondamentaux :

  • Éviter la confusion des lieux car dans la liturgie des funérailles, le rite est en rapport avec le lieu et sa signification. Le crématorium est une station qui correspond à la dernière étape des funérailles (cf. Rituel n°18). On y célèbrera donc les rites liés à la disparition du corps, éventuellement, le dernier adieu s’il n’y a pas eu de célébration à l’église.
  • Renvoyer à l’église paroissiale comme signe privilégié de l’Église et des sacrements. Si le passage à l’église avant la crémation n’a pu se faire, on pourra y proposer une célébration dans les jours qui suivent ou la participation à une messe dominicale aux intentions du défunt, une célébration annuelle du souvenir …
  • Maintenir la sagesse anthropologique et théologique des étapes et des lieux en cherchant à revaloriser ceux qui subsistent (lieu où repose le corps, crématorium, cimetière ou columbarium) et en en proposant éventuellement de nouvelles (cf. ci-dessus).

Les mutations que nous vivons aujourd’hui ne doivent pas nous alarmer car les réalités de foi signifiées par la liturgie sont capables de rejoindre aujourd’hui comme hier l’homme créé à l’image de Dieu. Au contraire, elles doivent nous inciter à une nouvelle intelligence du Rituel pour mieux répondre aux circonstances actuelles.