L’Alliance, entre désert et jardin

Arbre de Judée, dahlia et feuilles de bergenia. Messe chrismale en la cathédrale de Nanterre.

Arbre de Judée, dahlia et feuilles de bergenia. Messe chrismale en la cathédrale de Nanterre.

Intervention du Père Gérard Billon, Enseignant à l’Institut catholique de Paris, directeur du Service biblique catholique Évangile et Vie et de sa revue Cahiers Évangile, Président de l’Alliance biblique française

Dans ce texte, le père Billon retrace l’alliance entre Dieu et les êtres humains qui traverse la Bible de l’arbre de la connaissance du bien et du mal à l’arbre de la croix du Christ. Toute l’histoire de l’alliance rompue et de l’alliance renouvelée se déroule au jardin et dans le désert. Il s’agit de la retranscription d’une intervention donnée dans le cadre de la session nationale Fleurir en liturgie sur le thème « L’Alliance, entre désert et jardin » le 22 novembre 2017.

La Bible est un ensemble de livres où s’entremêlent de multiples voix. On y entend un dialogue sans cesse repris entre un « je » et un « tu ». Dieu s’adresse à l’être humain : « Où es-tu ? » (Gn 3, 9) et celui-ci, en écho, s’émerveille et s’étonne : « Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts, / la lune et les étoiles que tu fixas, / qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui, / le fils d’un homme pour que tu en prennes souci ? » (Ps 8, 4-5). Ce dialogue mène à une relation entre Dieu et l’être humain qui a pris la forme d’un engagement résumé en un mot : Alliance.

Selon le début du livre de la Genèse, dans le récit « du jardin » (Genèse 2, 4b – 3, 24), la nature – arbres, fruits, animaux – est un cadeau de Dieu : « Le Seigneur Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour cultiver le sol et le garder. Le Seigneur Dieu prescrivit à l’homme « Tu pourras manger de tout arbre du jardin mais tu ne mangeras l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car du jour où tu en mangeras, tu devras mourir » » (Genèse 2, 15-17). En anticipant, je dirai que c’est un bienfait de l’Alliance, lié à un commandement responsable, une loi de liberté et de vie. Le bienfait est rappelé, avec les exigences, au peuple d’Israël dans le désert, avant l’entrée en Terre promise : « J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre. C’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix, en t’attachant à lui » (Deutéronome 30, 19-20).

Qu’au début de vos deux jours de réflexion, vous ayez demandé une réflexion théologique, cela situe bien l’acte de « fleurir en liturgie », non pas seulement comme une technique mais profondément comme une participation à l’œuvre de bénédiction, comme un certain engagement dans l’Alliance.

Qu’est-ce que l’Alliance ?

L’Alliance est un engagement entre Dieu et les êtres humains. On pourrait le résumer au dialogue initial : (Dieu :) « Homme, où es-tu ? » / (homme :) « Qui suis-je pour que tu me cherches ? » L’Alliance est un mouvement qui traverse la Bible. Il y a la première Alliance, donnée par Dieu à Moïse sur le mont Sinaï et la nouvelle Alliance, annoncée par les prophètes Osée, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, accomplie en Jésus Christ. L’Alliance comme engagement de Dieu et des êtres humains est constituée de six éléments.

  • Dans le premier, Dieu se présente : « Je suis le Seigneur, créateur du ciel et de la terre et, en même temps, Je suis le Seigneur ton Dieu… »
  • Deuxième élément : l’histoire commune : « … je t’ai libéré du pays d’Égypte et de la maison d’esclavage. Je désire te fais entrer dans mon histoire ; que mon histoire devienne la tienne… »
  • Troisième élément : le lien : « En conséquence, tu es mon peuple et je suis ton Dieu. À la vie, à la mort. »
  • Quatrième élément : « s’il en est bien ainsi, si nous sommes liés à la vie à la mort, alors il y a quelques obligations : tu n’auras pas d’autre dieu en face de moi ; tu respecteras le jour du shabbat ; tu honoreras ton père et ta mère sur la terre que je te donne ; tu ne tueras pas ; tu ne voleras pas ; tu ne commettras pas d’adultère et tu ne convoiteras ni le bien, ni l’épouse de ton prochain… »
  • Cinquième élément : « J’appelle en témoignage le ciel et la terre. Premiers éléments créés, ils sont institués témoins de notre engagement mutuel, le mien et le tien, sachant que tu es libre et que tu peux refuser. »
  • Sixième et dernier élément : « si tu acceptes de rentrer dans cette Alliance, alors la bénédiction se répandra sur toi et ton pays fleurira. Mais attention ! si un jour tu décides de rompre cette Alliance, le malheur pourrait s’abattre sur la terre que je te donne, sur toi et sur tes enfants. Néanmoins, sois rassuré car ma bénédiction est pour 1000 générations alors que le malheur ne l’est que pour trois ou quatre. »

Voilà les six éléments de la relation d’Alliance entre le Seigneur et le peuple d’Israël. Selon Exode 19–20, le peuple va l’accepter, en tout liberté. Personne ne l’oblige. Cet engagement est ici bilatéral, les deux contractants ayant des obligations. J’en détaille maintenant quelques points forts.

Un : Dieu, après avoir sauvé son partenaire de la mort, après lui avoir donné la liberté (et suscitant la liberté dans cette Alliance même), s’engage à le protéger. De son côté, la communauté d’Israël s’engage à le bénir, à lui obéir sur la terre qu’il lui est donnée à habiter. Cela découle de leur histoire commune. L’honneur de Dieu, d’une part, la fraternité de l’autre. En cas de faillite, de blessure à la loyauté ou à la fidélité, Israël accepte même d’être puni.

Deux : Tout vient d’une initiative de Dieu. C’est lui qui est allé chercher Israël dans le pays de l’oppression et de la mort où on vivait très bien, avec des chaudrons de viande, du poisson et cinq fruits et légumes par jour. C’est Dieu qui a choisi Israël et non le contraire.

Trois : L’Alliance, l’engagement mutuel, s’inscrit, 1) dans la création puisque le ciel et la terre en sont témoins, 2) dans l’histoire sur la terre d’Israël (en signe d’acceptation de l’alliance, on va dresser des stèles ; voir Josué 24 où, une fois la terre conquise, Josué rassemble le peuple, rappelle l’histoire commune avec Dieu et s’assure que le peuple bien d’accord sur les engagements de l’alliance. Avec le « oui », on dresse un monument – en dehors des stèles, on peut aussi rajouter les livres « gravés » sur pierre ou rouleau de papyrus). Cristallisant la création et l’histoire, il y a également le culte avec le rituel des sacrifices où les offrandes, animales et végétales (donc prises dans la nature) s’accompagnent de récits du passé.

Quatre : Après cette inscription dans la création, l’histoire et le culte, il y a une promesse. L’Alliance commence par une initiative libératrice de Dieu et a en perspective le bonheur sur une terre « où coulent le lait et le miel ». Le lait vient de l’élevage des troupeaux. Le miel vient de la nature, fabriqué par les abeilles au creux des rochers. La formule est plus théologique qu’historique, elle relie le travail de l’homme et celui des saisons. C’est la conjugaison d’une activité humaine et d’un don de la création. Le pays à habiter, le sol à cultiver sont partie intégrante de l’Alliance.

La première grande promesse de bonheur, celle qui est incluse dans la « vocation » d’Abraham (Genèse 12, 1-6), comprend trois promesses dont celle du pays. D’abord, à cet homme qui a 75 ans, marié à une femme stérile, Dieu promet une postérité plus nombreuse que le sable du rivage ou que les étoiles du ciel. Ensuite, il lui promet une terre à habiter, terre où, il le dira plus tard, « coulent le lait et le miel » (qui, en fait, n’est pas moins ni plus fertile que les autres). Enfin, il promet une bénédiction qui va se répandre sur l’univers : « par toi, Abraham, seront bénies toutes les nations de la terre. »

La terre des promesses

Reliée à la promesse de descendance et à la promesse de bienfaits universels, la terre « promise » symbolise l’Alliance en tant que bénédiction. Elle contraste avec la terre de l’oppression (parfois « confortable » avec de la bonne nourriture) et avec le désert au milieu duquel il y a le mont Sinaï (donc l’Alliance) et dans lequel le peuple a dû apprendre à vivre libre, croyant, filial et fraternel.

Le livre du Deutéronome est un immense flashback sur la libération d’Égypte et sur le séjour de quarante ans au désert. Moïse relit le passé avant l’entrée du peuple dans la terre « promise ». Comment est décrite cette terre ?

« Le Seigneur ton Dieu te conduit vers un pays fertile, pays de rivières abondantes, de sources profondes jaillissant dans les vallées et les montagnes, pays de blé et d’orge, de raisins, de grenades et de figues, pays d’olives, d’huile et de miel, pays où le pain ne te manquera pas et où tu ne seras privé de rien, pays dont les pierres contiennent du fer et dont les montagnes sont des mines de cuivre. Tu mangeras et tu seras rassasié. Tu béniras le Seigneur ton Dieu pour ce pays fertile qu’il t’a donné » (Deutéronome 8, 7-10).

Ce pays est d’autant plus beau qu’il vient après l’épreuve du désert et qu’il contraste avec l’Égypte. Il vient après l’épreuve du désert :

« Souviens-toi de la longue marche que tu as fait pendant quarante années dans le désert. Le Seigneur ton Dieu te l’a imposé pour te faire passer par la pauvreté. Il voulait t’éprouver. Il voulait savoir ce que tu as dans le cœur. Allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, il t’a donné à manger la manne. Cette nourriture qui ni toi ni tes pères n’aviez connue pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. Ton vêtement ne s’est pas usé sur toi, ton pied ne s’est pas enflé au cours de ces quarante années. Tu le sauras en ton cœur, comme un homme éduque son fils. Ainsi le Seigneur ton Dieu fait ton éducation. Tu garderas les commandements du Seigneur ton Dieu pour marcher sur ses chemins et pour le craindre » (Deutéronome 8, 2-6).

Quel contraste ! Mais on rentre dans le pays avec une question (« Allons-nous ou non garder ses commandements ? ») et une conviction (« L’homme ne vit pas seulement de pain »). Le pays contraste avec l’Égypte, terre plantureuse mais terre de servitude :

« Vous garderez donc tous les commandements que je te prescris aujourd’hui afin d’être forts, de prendre possession du pays où vous allez entrer et de prolonger vos jours sur la terre que le Seigneur a juré à vos pères de leur donner, à eux et à leur descendance, un pays ruisselant de lait et de miel car le pays où tu entres pour en prendre possession n’est pas comme le pays d’Égypte d’où vous êtes sortis. Après avoir semé, il te fallait arroser avec ton pied comme on arrose un jardin potager. Le pays où vous allez passer pour le posséder est un pays de montagnes et de vallées qui boit la pluie du ciel. C’est un pays dont le Seigneur ton Dieu prend soin. Les yeux du Seigneur ton Dieu sont fixés sur lui constamment, du début à la fin de l’année. Assurément, si vous écoutez bien mes commandements, ce que je vous prescris aujourd’hui, si vous aimez le Seigneur votre Dieu et le servez de tout votre cœur et de toute votre âme, je donnerai à votre pays la pluie en son temps, pluie d’automne et pluie de printemps et tu récolteras ton froment, ton vin nouveau, ton huile fraîche et je mettrai dans ton champ de l’herbe pour ton bétail. Tu mangeras et tu seras rassasié » (Deutéronome 11, 8-17).

L’Égypte, pays de l’oppression, est un pays où l’on vivait bien. Le désert, qui est à la fois un espace et un temps, est vaste et il est long de quarante ans. L’on y a reçu le don de Dieu avec cette petite crainte : « et si jamais un jour le Seigneur avait voulu ne pas donner la manne, que serait-il arrivé ? » Le peuple apprend à ne dépendre que de Dieu, tant pour la nourriture que pour l’apprentissage de la cohésion sociale. Pour un vrai apprentissage de la liberté qui débouche sur une société fraternelle, Dieu va donner encore et encore, et le pain quotidien (la manne) et la Loi (les Dix commandements et les règles sociales qui en découlent) et lui-même.

Le cadre de l’Alliance part de L’Égypte à la fois confort et esclavage, traverse le désert espace-temps pour reconnaître que tout vient de Dieu et aboutit à la terre de Canaan. Fait symptomatique : lors de l’arrivée en  terre de Canaan, au moment de la première récolte, la manne cesse de tomber (Josué 5, 10-12). Les enfants d’Israël, ayant fait l’apprentissage de la liberté, ayant tous les éléments pour vivre dans une société fraternelle, se voient obligés de récolter (et, bien avant, d’ensemencer, de labourer, de cultiver, d’arracher les mauvaises herbes, d’arroser, de craindre la sécheresse, bref, de collaborer avec Dieu pour leur propre bonheur).

Sur la terre de Canaan – concrétisation de la terre « promise » –, on fera mémoire tant de l’Égypte (oppression et libération) que du séjour au désert puis de l’installation dans le pays grâce à un certain rituel des offrandes. En Deutéronome 26, il est indiqué que les premiers fruits récoltés ne sont pas pour être partagés entre frères – du moins pas uniquement : ils sont récoltés pour être offerts à Dieu. Avant tout et en mémorial.

« Lorsque tu seras entré dans le pays que te donne en héritage le Seigneur ton Dieu, quand tu le posséderas et que tu y habiteras, tu prendras une part des prémices de tous les fruits de ton sol, les fruits que tu auras tirés de ce pays que te donne le Seigneur ton Dieu et tu les mettras dans une corbeille. Tu te rendras au lieu que le Seigneur ton Dieu aura choisi pour y faire demeurer son nom. Tu iras trouver le prêtre en fonction ces jours-là et tu lui diras « je le déclare aujourd’hui au Seigneur ton Dieu je suis entré dans le pays que le Seigneur a juré à nos pères de nous donner ». Le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu et tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu :

« Mon père était un araméen nomade qui descendit en Égypte. Il y vécut en immigré avec son petit clan. C’est là qu’il est devenu une grande nation puissante et nombreuse. Les égyptiens nous ont maltraités et réduits à la pauvreté. Ils nous ont imposé un dur esclavage. Nous avons crié vers le Seigneur le Dieu de nos pères, il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l’oppression. Le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte à mains fortes et à bras étendus par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. Il nous a conduits dans ce lieu, il nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. Et maintenant, voici que j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donné Seigneur. »

Ayant dit cela, tu les déposeras devant le Seigneur ton Dieu et tu te prosterneras devant lui. Alors, tu te réjouiras pour tous les biens que le Seigneur ton Dieu t’a donnés à toi et à ta maison et avec toi, se réjouiront le lévite qui n’a aucune possession et l’immigré qui réside chez toi sans habiter la terre. »

Dans ce rituel des offrandes, la geste du salut est relue, redite. La question de Dieu « où es-tu ? » trouve un prolongement : Dieu est allé chercher son peuple au plus profond de la terre de l’oppression. La nourriture n’est pas simplement de la nourriture. La nourriture c’est une histoire, le concentré des biens de la terre donnés par Dieu. Je rends grâce et j’« eucharistie ». J’aime la formule du théologien Paul Beauchamp : en christianisme, « l’eucharistie, c’est un pain dont on raconte l’histoire ».

Le calendrier des fêtes

Sur la terre des promesses, il y a un rythme des saisons et un rythme des fêtes dont notre liturgie chrétienne a hérité. Dans l’année liturgique, il y a trois grandes fêtes : la Pâque, la Pentecôte et la fête des Tentes (ou Cabanes ou Tabernacles). Trois fêtes liées à la terre mais également à l’histoire. Initialement, elles ont dû être des fêtes agricoles, puis à un moment donné, le peuple d’Israël, sans doute sous l’influence des prêtres après l’Exil, a « historicisé » ces fêtes agricoles. Il les a remplies d‘une symbolique renvoyant à la grande geste de salut de Dieu.

La Pâque, originellement, c’est la fête des pains azymes (sans levain). Fête au printemps et qui a été chargée du mémorial de la libération de la servitude d’Égypte, en particulier le passage de la Mer.

Sept semaines après la fête de la Pâque, il y a la fête des « semaines » ou Pentecôte. On y offre les prémices des récoltes et on célèbre le don de la Loi au Sinaï : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur » (Deutéronome 8, 3). La loi de liberté concentre les relations d’Alliance.

Enfin, au début de l’automne, il y a la fête des Tentes (ou des Cabanes) qui rappelle le long séjour du désert, ses habitations précaires et ses épreuves. Dans des huttes de feuillages, on rend grâce pour les moissons, les vendanges, la récolte des olives.

Dans le judaïsme naissant après l’Exil, ces fêtes se déroulaient à Jérusalem. Dans les évangiles, surtout celui de Jean, on voit Jésus aller à Jérusalem pour la fête de Pâque, deux ou trois fois, ainsi que pour la fête des Tentes. On ne le voit pas monter pour la fête de la Pentecôte (dans l’Église, la Pentecôte est devenue fête de la naissance de l’Église, le don de l’Esprit saint se substituant au don de la Loi).

Le quotidien agricole avec les semailles, les récoltes, les fruits, est résumé dans la Bible par une espèce de triade : blé, le vin nouveau, l’huile fraîche. Le blé donne la farine et celle-ci le pain. Le vin nouveau vient du fruit de la vigne (première plante que Noé a fait fleurir sur la terre nouvelle d’après le déluge, une plante qui donne de la joie… à condition d’en user avec modération – ce que Noé n’a pas fait !). L’huile fraîche est nécessaire non seulement pour la cuisine mais également pour les soins du corps et pour la beauté. C’est à la fois un médicament et un produit de luxe (elle entre dans la composition des parfums). Au temple de Jérusalem, il y a, dans les offrandes végétales, des produits cuisinés avec de la farine la plus fine et de l’huile ; il y a aussi des libations de vin pour certains sacrifices animaux. Par ailleurs, l’huile parfumée sert à la consécration des rois et des prêtres.

Alliance rompue, alliance renouvelée

Les grandes fêtes célèbrent le quotidien, le rythme des saisons et le temps originaire, le temps fondateur où Dieu a passé alliance avec Israël (sortie d’Égypte, don de la Loi au Sinaï, séjour au désert). Elles sont à la fois un mémorial du don divin mais également une mise en garde. La mise en garde prend l’allure d’un discours détaillé dans le Deutéronome : « Souviens-toi, n’oublie pas… sur la terre que le Seigneur te donne, il y a des dangers. Au temps des semailles et des récoltes, tu peux être tenté de ne pas reconnaître que c’est le Seigneur ton Dieu qui est à l’origine de ces bienfaits. Tu ne le vois pas. Tu seras tenté de te tourner vers les dieux de la nature, ces forces immaitrisables qu’on appelle « baals » ». Tentation d’honorer leurs images. Idolâtrie. Les dons du Seigneur sont si quotidiens, ils prennent une forme si habituelle que nous pouvons nous tromper sur celui qui nous donne la pluie, le soleil, les sources, les fruits de la terre.

Le prophète Osée a très bien résumé cela. Il vivait dans le royaume d’Israël quelque part en Samarie, entre la Judée et la Galilée, région assez fertile. Sa propre histoire de prophète trompé par son épouse va être reprise comme la métaphore des relations du Seigneur Dieu avec la communauté d’Israël :

« Accusez votre mère, accusez-la car elle n’est plus ma femme et je ne suis plus son mari. Qu’elle écarte de son visage ses prostitutions et d’entre ses seins ses adultères sinon je la déshabille toute nue, je l’expose comme au jour de sa naissance et je la rends pareille au désert, je la réduis en terre aride, je la fais mourir de soif.

Oh oui, votre mère s’est prostituée, celle qui vous a conçus s’est déshonorée quand elle disait : « je veux courir après mes amants car ce sont mes amants qui me donnent mon pain, mon eau, ma laine, mon lin, mon huile et ma boisson ». C’est pourquoi je vais obstruer son chemin avec des ronces, le barrer d’une barrière, elle ne trouvera plus ses sentiers. Elle poursuivra ses amants sans les atteindre, elle les cherchera sans les trouver. Alors, elle dira : « je vais revenir à mon premier mari car j’étais autrefois plus heureuse que maintenant ». Elle ne savait donc pas que c’est moi qui lui avais donné le froment, le vin nouveau et l’huile fraiche. Que c’est moi qui lui avais prodigué de l’argent et l’or qu’elle avait utilisé pour « baal ». C’est pourquoi, je reviendrai, je reprendrai mon froment en sa saison et mon vin nouveau en son temps. J’arracherai ma laine et mon lin dont elle couvrait sa nudité. Alors, je dévoilerai sa honte aux yeux de ses amants et nul ne la délivrera de main » (Osée 2, 4-12).

Sous le procès engagé par le prophète envers sa femme, on devine le procès du Seigneur Dieu envers la communauté d’Israël qui s’est méprise sur l’identité de son bienfaiteur. La menace d’un châtiment avait été acceptée puisque c’est l’un des éléments de la relation d’Alliance (bénédiction si j’écoute la parole, malheur si je ne l’écoute pas et si je me détourne de celui qui me donne la vie sur la terre). Osée-Dieu va priver la femme-communauté d’Israël de son luxe et la conduire dans un lieu originaire : le désert.

« C’est pourquoi mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entrainer jusqu’au désert et je lui parlerai cœur à cœur. Là, je lui rendrai ses vignobles et la porte de l’espérance et là, elle me répondra comme au temps de sa jeunesse, au jour où elle est sortie du pays d’Égypte.

En ce jour-là, oracle du Seigneur, voici ce qui arrivera. « Tu m’appelleras « mon époux » et non plus « mon baal » ». J’éloignerai de ses lèvres les noms des baals, elle ne prononcera plus leurs noms.

En ce jour-là, je conclurai à leur profit une Alliance avec les bêtes sauvages, avec les oiseaux du ciel et les bestioles de la terre. L’arc, l’épée et la guerre, je les briserai pour en délivrer le pays et ses habitants, je les ferai reposer en sécurité. Je ferai de toi mon épouse pour toujours. Je ferai de toi mon épouse dans la justice et le droit, dans la fidélité et la tendresse. Je ferai de toi mon épouse dans la loyauté et tu connaitras le Seigneur.

En ces jours-là, oracle du Seigneur, je répondrai aux cieux. Eux, ils répondront à l’appel de la terre, La terre répondra au froment, au vin nouveau et à l’huile fraîche. Eux, ils répondront à la vallée de la fertilité. Je m’en ferai une terre ensemencée » (Osée 2, 16-25a).

Rompre l’Alliance c’est se tromper sur l’identité de celui qui est à l’origine des biens nécessaires : non pas pain et eau mais lait, miel, froment, vin nouveau, huile fraîche, bref le meilleur de la nature ! On se trompe sur celui qui a donné ce pays bon et bien irrigué. Déjà dans le désert, on s’était trompé en imaginant que le Seigneur Dieu pouvait avoir la forme d’un animal jeune, beau, grand et fort. On s’est trompé en faisant une image de Dieu sous forme de veau d’or (Exode 32).

Rompre l’Alliance vient d’une déformation de la pensée. Je pense que celui qui veut mon bonheur, en fait, il veut d’abord mon malheur ! Alors le Seigneur Dieu intervient : temps d’épreuves, de rappels de l’Alliance, de menaces. Or, toujours, tous les prophètes répéteront « après la tempête, le beau temps, après le châtiment, le salut ». Après la rupture d’Alliance, une Alliance renouvelée. Le prophète Osée est l’un des premiers à mettre en scène cette nouvelle Alliance dont vous avez repéré qu’elle n’est pas seulement un lien entre deux partenaires mais qu’elle a des répercussions sur l’ensemble de la création, non seulement la nature avec ses fruits, mais également le ciel, la terre et l’ensemble des sociétés humaines puisque la guerre n’existera plus et que ce sera une ère de paix.

La nouvelle Alliance est un nouvel engagement de Dieu qui se répercute dans la nature. La nature, la création, bref ce qui constitue même l’espace que le Seigneur a donné à son partenaire Israël pour y vivre. Après le prophète Osée, j’aurais pu citer Jérémie. Je cite simplement Isaïe : « Oui, dans la joie vous partirez, vous serez conduits dans la paix. Montagnes et collines, à votre passage, éclateront en cris de joie et tous les arbres de la campagne applaudiront. Au lieu de broussailles, poussera le cyprès, au lieu de l’ortie, poussera le myrte. Le nom du Seigneur en sera grandi, ce signe éternel sera impérissable » (Isaïe 55, 12-13).

La première Alliance, celle du mont Sinaï, était une Alliance bilatérale entre deux partenaires avec des engagements réciproques. Dans la nouvelle Alliance, l’engagement devient unilatéral. Seul le Seigneur Dieu s’engage. Pour le bien de son peuple sans rien exiger de lui. Parce qu’Israël, comme tous les êtres humains, est porté à faire le mal ? Le récit ancien de Genèse 9, 11-16 le dit amèrement après le Déluge.

Le Déluge est l’expression de la douleur de Dieu : l’être humain, par la violence, a perverti même la terre. Le Seigneur détruit tout, gardant un seul homme, un juste, avec sa famille – de quoi recréer une humanité nouvelle. Après le Déluge, le Seigneur passe une alliance où il dit en substance à Noé, l’homme juste, « je sais que le cœur de l’homme est enclin à faire le mal. Aussi, je ne lui demande plus qu’un minimum. Et ce minimum c’est « tu ne tueras pas » » – cela se manifeste dans la nourriture quotidienne par l’obligation de ne pas manger le sang, car « le sang c’est la vie » (Genèse 9, 1-7). L’alliance est quasi unilatérale, il n’y a pas d’autres obligations imposées que cet interdit sur le sang. Mieux ! La remémoration de l’alliance par la vue de l’arc-en-ciel n’est pas institué pour l’homme mais pour Dieu (Genèse 9, 8-18) !

Ce qui a été donné au début de l’humanité avec Noé est redonné dans les oracles du prophète Isaïe. Après Isaïe 55, 12-13, relisons Isaïe 54, 9-10 :

« Je ferai comme au temps de Noé, quand j’ai juré que les eaux ne submergeraient plus la terre. De même, je jure de ne plus m’irriter contre toi et de ne plus te menacer même si les montagnes s’écartaient, si les collines s’ébranlaient, ma fidélité ne s’écarterait pas de toi, mon Alliance de paix ne serait pas ébranlée, dit le Seigneur qui te montre sa tendresse. »

Le Seigneur s’engage sans contrepartie. Il n’a pas d’exigence, seulement un souhait : « rougissez de votre conduite passée… » (Ezéchiel 36, 31-32) « … cependant, à la limite, même si vous ne rougissez pas, je vous ramène sur votre sol, je vous purifierai, je changerai votre cœur et votre esprit ».

Voilà l’engagement du Seigneur Dieu. Il n’espère donc qu’une chose : que le peuple reconnaisse son péché. Nous avons ceci à la fin du psaume 50 que nous prions tous les vendredis :

« Crée en moi un cœur pur Ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint. Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne. Aux pécheurs j’enseignerai tes chemins, vers toi reviendront les égarés / Libère-moi du sang versé, Dieu mon Dieu sauveur et ma langue acclamera ta justice. Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ! » (Psaume 50, 12-17).

Conclusion : deux jardins bibliques … et un troisième

Premier jardin : celui de l’Éden dans le livre de la Genèse. Ce jardin est en effet un concentré de l’Alliance. Dieu l’a planté, pas l’être humain. L’être humain a pour mission de le garder. Jardinier, l’homme cultive, récolte, consomme. Il doit aussi « veiller » sur tout. Pour veiller, il faut se repérer. Dans ce jardin où tout est bon, il y a un arbre qu’il ne faut pas toucher. Arbre « du bien et du mal » ou « du bonheur et du malheur » ? Les traductions hésitent. Peu importe. On peut toucher et jouir de tous les arbres, sauf de celui-là. L’interdit permet d’exercer sa liberté, car il n’y a pas de liberté s’il n’y a pas de choix. L’être humain n’est pas un simple consommateur, il est – par jeu de mots – un « consomm’acteur ». Et il est surtout un être de relation avec un/une partenaire humain, avec Dieu, avec les animaux, avec la nature. Le « tu ne toucheras pas » fait appel à la foi en Dieu. Le serpent saura pervertir l’interdit libérateur et la femme, puis l’homme, préfèreront croire que Dieu les trompe plutôt que de croire qu’il les aime alors même qu’ils ont tous les indices de cet amour…

Deuxième jardin, celui du Cantique des Cantiques. Deux jeunes amoureux se cherchent, se trouvent, se perdent, se cherchent de nouveau, le tout dans une nature en fête avec des cèdres, des genévriers, des narcisses, lys, pommiers, figuiers ; avec des parfums, naturels ou travaillés : parfum des lys, du henné, du nard. Le jardin du Cantique montre des fruits, des fleurs, et surtout l’impalpable de leurs effluves et fragrances. Ainsi se manifestent, par du presque rien, par le mouvement des corps et l’harmonie de la nature, l’immense amour des jeunes gens l’un pour l’autre :

« (Lui :) Que tes caresses sont belles, ma sœur, ô ma fiancée ! Que tes caresses sont meilleures que du vin et la senteur de tes parfums que tous les baumes ! Tes lèvres distillent du nectar, ô ma fiancée ; du miel et du lait sont sous ta langue ; et la senteur de tes vêtements est comme la senteur du Liban. Tu es un jardin verrouillé, ma sœur, ô fiancée ; une source verrouillée, une fontaine scellée ! Tes surgeons sont un paradis de grenades, avec des fruits de choix : le henné avec le nard, du nard et du safran, de la cannelle et du cinnamome, avec toutes sortes d’arbres à encens ; de la myrrhe et de l’aloès, avec tous les baumes de première qualité. (Elle :) Je suis une fontaine de jardins, un puits d’eaux courantes, ruisselant du Liban ! Éveille-toi, Aquilon ! Viens, vent d’Autan ! Fais respirer mon jardin, et que ses baumes ruissellent ! Que mon amour vienne à son jardin et en mange les fruits de choix ! » (Cantique 4, 10-16).

Le ou la partenaire est revêtu-e de joie, de caresses plus désirées qu’effectuées, de parfums. Il/elle est revêtu-e par le regard de l’autre. Le poème dit qu’il y a du lait et du miel sous la langue de la bien-aimée, mais qui le sait sinon le bien-aimé qui y a goûté ? Au cours des âges, cet érotisme a donné lieu à des lectures symboliques : le fiancé est identifié à Dieu ou au Christ et la fiancée à la communauté d’Israël, à l’Église ou à l’âme.

Troisième jardin : celui de Jean 20. Le quatrième évangile insiste (il est le seul) sur le fait que le tombeau de Jésus se trouve dans un jardin. L’évangile nous fait établir un lien avec les deux autres jardins. Dans la lumière de la résurrection, le nouvel Adam rencontre une femme qui représente tous les humains qui ont bénéficié, par la croix, du salut et du pardon. Autre lecture : une femme, Marie de Magdala, cherche son bien-aimé, le Christ. Or, il est là et elle ne le reconnaît pas. Il est là, il a pris le visage du jardinier : « Si c’est toi qui l’a enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le chercher ». « Marie ! ». Le simple nom permet à Marie de reconnaître en celui qui lui parle son Seigneur, son sauveur, son « amoureux des grands chemins » (belle expression de Pierre-Marie Beaude dans son récit romancé Marie la passante, paru en 1999). En tant que jardinier, Jésus ressuscité replante l’homme et la femme dans le jardin des origines, harmonieux, avec les plantes et les animaux, le jardin de la liberté et du choix, de la relation, le jardin de la beauté, le jardin de la foi.

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