« Quel secret habitons-nous ? »

Commentaire d’une Hymne de Patrice de La Tour du Pin pour l’office des lectures de l’Office des défunts.

La Liturgie des Heures propose pour l’office des lectures de l’Office des défunts une très belle hymne de Patrice de La Tour du Pin qu’il est bon de relire ou de découvrir en ces jours où nous faisons mémoire de nos morts. Le texte est extrait de “Vigile pascale“ qui clôt Une Somme de poésie en son troisième jeu, « Le Jeu de l’homme devant Dieu ». Il s’agit du dernier texte écrit par le poète avant de refermer le livre à qui il a consacré sa vie, et de quitter ce monde la veille de la Toussaint 1975, à la rencontre de Celui qu’il a cherché sans relâche au cœur même de son travail poétique.

Cette hymne, à première vue assez énigmatique, ne laisse pas de surprendre par sa virtuosité, sa sobriété et sa densité. Les trois strophes de six vers, dans leur brièveté, plongent le lecteur ou le priant dans un abîme d’obscurité (le mot nuit revient six fois) qui le mène pourtant vers une plénitude lumineuse inattendue.

Quel secret habitons-nous ?
Quel mystère nous habite ?
Nuit de Dieu, de Dieu en tout !
Toutes choses y gravitent,
Et Celui qui les a dites
Est nuit à nuit avec nous.

Nuit d’approche de la mort ?
Mort d’approche de la Fête ?
Nuits de Dieu, de Dieu encore !
Toutes vies d’hommes s’y jettent,
Mais Celui qui les a faites
Est avec nous, mort à mort.

Jusqu’au bout, avant son Heure,
C’est son ombre qu’il nous ouvre !
Nuit de Dieu, Jour du Seigneur !
Tout est bon de ce qu’il couvre,
Car la vie que l’Homme y trouve
Est avec lui, cœur à cœur. (1)

« Quel secret habitons-nous ? / Quel mystère nous habite ? »
Les deux premiers vers, dans leur forme interrogative, donnent le ton et la mesure de l’énigme d’une vie traversée par la mort en chacun de nous. Dans leur parallélisme, les mots secret et mystère se répondent, mais le verbe habiter s’inverse de la forme active à la forme passive, nous passant de sujet à objet. Si notre vie est un mystère pour chacun de nous, combien plus Dieu est-il obscur ou nocturne ! Ce thème qui court dans tout le texte, s’enracine dans ce mystère qui est celui même de la foi, célébré au cœur de l’eucharistie. Impossible d’approcher le mystère de la vie humaine et de toute la création dans son déploiement cosmologique (« Toutes choses y gravitent ») sans fermer les yeux, se laisser habiter par cette nuit, et plonger dans la profondeur du mystère pascal. Le Christ, parole créatrice de Dieu, non nommé mais évoqué par la périphrase « Celui qui les a dites », se trouve lui-même, par son incarnation, au plus intime de cette descente nocturne en chacun de nous, selon la très belle formule : Il « est nuit à nuit avec nous ».

« Nuit d’approche de la mort ? / Mort d’approche de la fête ? »
Les deux vers qui ouvrent la deuxième strophe ont aussi la forme interrogative — et ils n’ont pas de verbe, ce qui les rend encore plus énigmatiques. Nous sommes au creux de l’interrogation métaphysique dont la foi la plus pure ne fait jamais l’économie. Si notre nuit de créature mène immanquablement à la mort qui nous attend (mais quand ? mais comment ?), notre mort nous mène-t-elle aussi immanquablement vers la fête promise et déjà célébrée dans la liturgie ? La réponse est donnée au fond de notre nuit, de toutes ces nuits où Dieu se donne chaque jour, chaque vie se jetant dans la nuit de Dieu comme un fleuve se jette dans la mer, ou un enfant dans les bras de son père. Les deux derniers vers donnent la réponse de la foi pascale, évoquant à nouveau le Christ, vrai Dieu (« Celui qui les a faites ») et vrai homme, puisqu’il « est avec nous, mort à mort. »

« Jusqu’au bout, avant son Heure, / C’est son ombre qu’il nous ouvre ! »
La dernière strophe au phrasé plus ample fait écho à l’évangile de Jean (son Heure), au premier chapitre de la Genèse et à l’Annonciation (son ombre, tout est bon de ce qu’il couvre), dans la perspective eschatologique du Jour du Seigneur. Le troisième vers, assez étonnant, met en parallèle deux expressions jumelles : « Nuit de Dieu, Jour du Seigneur » : non pas successivement mais comme superposées.  La “Nuit de Dieu“ qui ponctue les trois strophes de l’hymne en trois étapes du mystère pascal (vie, mort et résurrection) trouve ici comme équivalent paradoxal le “Jour du Seigneur“. La nuit pascale couvre et dé-couvre en son sein le Jour du Seigneur, jour de Pâques, jour de la nouvelle création, de la nouvelle naissance. Les deux derniers vers ne sont plus introduits par mais mais par car : « Car la vie que l’homme y trouve / Est avec lui cœur à cœur ». L’homme trouve la vie dans un cœur à cœur avec le Christ mort et ressuscité.  Voilà donc le sens ultime de cette hymne écrite originellement pour être chantée après la communion pendant la Veillée pascale, et qui clôt Une Somme de poésie et la vie de son auteur. 

Le lecteur-auditeur a pu repérer à l’oreille le tissu verbal ciselé à l’intérieur des vers et la chaîne des mots qui s’appellent et naissent à partir de l’écho des sons et des rimes (deux seulement par strophe (2)).
Le vers de sept syllabes est rare dans la poésie de La Tour du Pin. Il permet ici des jeux de rythmes assez éblouissants sur les groupes de mots pairs et impairs qui font la difficulté des musiciens et le régal des ch anteurs. On trouve facilement en ligne la musique composée par Jacques Berthier sur ce poème. C’est peut-être la composition du P. Joseph Gelineau (3) qui donne le mieux à entendre la profondeur théologique et la richesse poétique de cette hymne qui peut accompagner toute une vie jusqu’à son terme … et bien au-delà. 

Isabelle Renaud Chamska

(1)  Une Somme de Poésie III, « Le Jeu de l’homme devant Dieu », Gallimard, 1983, p. 466 ;

(2) Dans la troisième strophe, Prière du temps présent donne “couve“ appelé par “trouve“, mais le poète écrit “couvre“ dans sa « Veillée pascale » (Une Somme de poésie III p. 467), en référence à la parole de l’ange de l’Annonciation (Lc 1,35), qui rime avec “ouvre“. 

(3) Joseph Gelineau, « Qu’ils reposent, Premier requiem en français », SM 12.17.84, 1990, Ensemble vocal Antsa, Direction Martial Ralahiavy. Nous le donnons à entendre ici interprété a capella par Pierre Faure en 2026 lors d’une cérémonie de funérailles.

Cet enregistrement, réalisé à la demande d’Isabelle Renaud Chamska par Pierre Faure, diacre jésuite propose une interprétation a capella ; toute en retenue, bien dans l’éthos musical de la célébration du jour des morts ou d’un enterrement. Cette modeste contribution nous offre, dans son imperfection, une profondeur qui se trouve rarement dans les enregistrements disponibles sur YouTube.

« Patrice de La Tour du Pin (1911-1975)
Une Somme de poésie : une vie à écrire »

Actes du colloque international pour le cinquantenaire de la mort du poète
tenu à la Sorbonne les 21 et 22 novembre 2025
publiés sous la direction d’Isabelle Renaud-Chamska
par les éditions Mare&Martin
disponibles en librairie le 5 novembre 2026

[…] Pour célébrer le cinquantième anniversaire de la mort du poète, un colloque a réuni en novembre 2025 une vingtaine de chercheurs français et étrangers de toutes générations, qui explorent l’infinie richesse d’une poésie à la fois personnelle et ouverte à tous. Ils donnent des clefs pour s’aventurer dans la géographie spirituelle de cette œuvre magistrale, et aider les lecteurs à découvrir un homme « en exercice de vie », qui invite chacun à partager sa parole pour « dire le lever du matin, et qu’il se lève ».

Isabelle Renaud-Chamska

Agrégée de Lettres et docteur d’État, elle a publié une Biographie spirituelle de Patrice de La Tour du Pin (Desclée/Mame, 1992) couronnée par la Société des poètes français, et un livre d’hommages Dans les sentiers de La Quête de Joie, 35 écrivains à la rencontre de Patrice de La Tour du Pin (L’Herbe rouge, 2023), ainsi que de nombreux articles sur l’œuvre du poète. Elle est également présidente de la Société des Amis de Patrice de La Tour du Pin depuis 1993.

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