La Maison-Dieu n°293 : Devenir chrétien par la liturgie

LMD293_couvertureLe numéro 293 de la revue d’études liturgiques et sacramentelles La Maison-Dieu s’intéresse au thème du Congrès de l’Institut supérieur de liturgie en 2016  « Devenir chrétien par la liturgie ». Ce volume de la revue trimestrielle du SNPLS est paru en septembre 2018 aux éditions du Cerf.

 

Sommaire et résumé des articles

  •  « L’euchologie source de l’initiation à la foi », Martin Klöckener

Les prières présidentielles, qui tiennent une place majeure dans la liturgie, participent de manière éloquente au « devenir chrétien » des fidèles. Déjà, bien sûr, dans l’initiation chrétienne initiale – il suffit d’examiner le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes – mais aussi tout au long de la vie chrétienne par la pratique régulière de l’eucharistie, comme en témoignent les oraisons et les prières eucharistiques du Missel romain issu du de Vatican II. Ce  fut l’une des grandes avancées du Mouvement liturgique – avec ses belles figures, Dom Lambert Beauduin, Romano Guardini, Joseph-André Jungmann –, et dont témoigne Sacrosanctum concilium, de montrer combien la liturgie avait capacité à initier les fidèles aux différents aspects de la foi chrétienne par la prière de l’Église, pour peu qu’on leur permette de s’y associer, d’y participer activement et consciemment. L’auteur, dans cet article, analyse finement la richesse de l’euchologie du Missel romain, pour y repérer ce qui est dit de la foi : Qui est Dieu pour l’homme ? Comment les hommes sont-ils insérés dans l’histoire du Salut ? Quelle expérience de l’amour de Dieu et de la réponse humaine est signifiée et promue ? Ainsi, l’euchologie ouvre particulièrement les fidèles à une intelligence et à une croissance de la foi. Elle le fait de manière complémentaire aux autres éléments de la liturgie. Ce qui requiert pour sa part, le souci d’une participation pleine, consciente et active des fidèles, une pratique régulière pour se laisser imprégner dimanche après dimanche, non seulement des prières anciennes traduites avec le génie propre de la langue vernaculaire employée, mais aussi des oraisons de facture plus récente avec les mots contemporains de la foi.

  •  « L’assemblée dans son site liturgique : une ressource pour la foi », Jean-Louis Souletie

En redonnant toute sa place – et sa juste place – à l’assemblée dans la liturgie, le concile Vatican II a ouvert la possibilité pour les fidèles, d’éprouver par eux-mêmes la nature sacerdotale et la mission communautaire de l’Église. Leur présence dans l’action liturgique et leur participation active (au-delà d’une simple répartition des tâches) les associe à la Pâque du Christ par son mémorial, et les rend partenaires de l’Alliance entre Dieu et les hommes comme on le voit dans la liturgie de la Parole. L’assemblée liturgique manifeste l’Église comme œuvre de l’Esprit. Esprit qui dispense ses dons, de manière diverse et particulière auprès des membres, tout en les constituant en un seul corps, membres les uns des autres dans le corps du Christ. Ainsi, « l’assemblée fait plus que manifester l’Église locale, elle y éduque par l’exercice des dons de chacun dans l’action liturgique ».

  •  « Le sens du geste liturgique chez les Pères de l’Église », François Cassingena-Trévedy

L’auteur examine avec délicatesse, profondeur et poésie les sources patristiques et montre combien, pour les Pères de l’Église, les gestes liturgiques sont à la fois concrets mais aussi fragiles dans ce qu’ils peuvent opérer chez les fidèles. De manière significative, ils les appréhendent à partir des attitudes et des postures de la prière – en particulier la statio debout « dominicale » – soulignant ainsi combien les hommes sont appelés à faire leur, dans leur corps, la foi qui les unit au Christ ressuscité. La gestuelle chrétienne antique a tout d’abord pris ses distances avec les pratiques religieuses païennes, limitant ainsi son champ d’expression dans une simplicité éloquente et la situant dans un rapport de dépendance et de corrélation avec l’oralité première et fondamentale de la liturgie. Partant de ce principe majeur mis à jour, l’auteur étudie l’herméneutique du geste qui relie le ministre posant le geste au bénéficiaire avant d’examiner la pédagogie du geste qui appelle à une « adéquation de toute l’existence à ce que le geste engage prophétiquement », et l’esthétique du geste qui ramène l’homme à la beauté et à l’ordre de la Création, tout en orientant son corps dans la gloire de Dieu.

 « L’action sacramentelle comme ressource pour la foi et le sacrement comme action rituelle », Andrea Grillo

La liturgie se propose comme ressource pour la foi en déployant une autre façon d’agir par rapport au comportement éthique ou juridique,  ce que le Mouvement liturgique avait bien perçu. Cependant, nous ne pouvons ignorer que nous sommes héritiers d’une compréhension essentiellement juridique et éthique des sacrements (ex : l’eucharistie ou le mariage). Dans cet essai magistral l’auteur s’emploie à préciser comment s’opposent, s’interpellent et parfois se rejoignent ces deux approches avec la spécificité de l’action rituelle : « Il était judicieux que le Mouvement Liturgique, dans son propos de fonder une nouvelle logique d’initiation aux sacrements chrétiens, élabore des catégories neuves d’expérience et d’intelligence des actions rituelles sans trop se préoccuper des rapports que ces notions inédites entretiendraient avec les manières classiques, dogmatiques et disciplinaires, de comprendre ces mêmes réalités. L’usage du mot ‘objectif’ par Romano Guardini (et aussi par Odon Casel, en un autre sens) témoigne qu’il y avait une part d’illusion qui laissait croire que la science liturgique pouvait se passer d’une conception juridique et morale, elle aussi renouvelée, et qu’elle pouvait s’appuyer sur ses seules forces pour remettre en mouvement et réorienter toute une tradition. Aujourd’hui, nous comprenons avec une certaine évidence – mieux qu’il y a cent ans – qu’un ressourcement liturgique qui ne s’accompagnerait pas d’une réforme juridique et d’une conversion morale serait condamné à la stérilité. Pour éviter un tel ensablement en cours de route, la liturgie doit devenir aussi principe de droit et de morale, de structure et de conscience. Autrement, le juridique et l’éthique, la loi extérieure et les voies de l’intériorité iront chercher ailleurs leur nourriture ; et cette nourriture sera certainement moins substantielle ».

  •  « Musique liturgique anglicane, lieu de rencontre avec Dieu », Lizette Larson-Miller

La musique liturgique, et plus largement toute belle liturgie, a capacité à exprimer le désir de Dieu, à favoriser la rencontre avec Dieu, et ainsi à évangéliser puis former les fidèles. L’auteure le démontre de manière particulièrement significative dans la tradition anglicane qu’elle nous présente et à laquelle elle appartient. L’histoire de l’anglicanisme et les évolutions liturgiques qui l’ont accompagnée montrent comment l’éducation, l’enseignement par la liturgie fut au cœur des préoccupations : de longues citations scripturaires et des instructions didactiques y façonnent la spiritualité chrétienne. Et c’est progressivement, que la musique liturgique est davantage sollicitée dans ce sens. L’espace architectural des célébrations et les Prayer books en sont des témoins éloquents avec les emplacements particuliers qu’occupent successivement les chorales et avec le développement du chant anglican grâce aux créations d’hymnes, lorsque l’engagement corporel des fidèles se fait moindre dans la liturgie. Ces évolutions permettant d’appréhender aussi la place des femmes et des filles dans les chorales, selon les cas et les époques. Le chant et la musique apparaissent bien, aujourd’hui, comme vecteurs essentiels pour devenir (davantage) chrétien, comme l’explicite l’auteure à partir de quelques situations vécues. La liturgie, et la musique particulièrement, ont la capacité de rejoindre nos contemporains dans leur quête, à condition de ne pas présupposer qu’il s’agit d’un savoir de base à transmettre. Elles le font par l’expérience de Dieu qu’elles permettent et aussi par la catéchèse qu’elles déploient au-delà des seules paroles.

  • « Au fil de l’expérience : Théologie monastique et philosophie (XIe – XIIe siècle) », Emmanuel Falque

En présentant les grands axes de l’ouvrage publié en 2017 sous le titre Le livre de l’expérience, D’Anselme de Cantorbéry à Bernard de Clairvaux (Cerf, 2017), l’article propose une grande traversée de plusieurs thèmes majeurs de la philosophie et spécialement de la phénoménologie, mais également de la liturgie. Dans un dialogue constant avec les philosophes contemporains, l’auteur invite à se mettre à l’école d’auteurs d’un temps de grande fécondité pour la pensée (XIe et XIIe siècles) et ainsi d’écouter des voix du passé, non pour y chercher des réponses mais pour mieux « penser l’expérience » dans le temps présent. Dans ce monde monastique naît la première grande réflexion sur l’expérience qui ne se contente pas de penser à partir de l’expérience. L’« expérience en pensée », l’« expérience du monde », et l’« expérience en affects », marquent en effet les trois temps d’une véritable « conceptualisation » du concept d’expérience dans la théologie monastique aux XIe-XIIe siècles. Et il s’agit là de l’expression de moines enracinés dans une communauté et vivant cette expérience dans un temps et des lieux où la liturgie structure toute la vie du moine : visée bénédictine au Bec-Hellouin pour l’abbé Anselme, perspective victorine à l’abbaye de Saint-Victor pour Hugues et Richard, enracinement cistercien à Rievaulx pour Aelred et à Clairvaux pour Bernard.

 

1. Louis-Marie CHAUVET, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Paris, Cerf, « Cogitatio Fidei » 144, 1984/2008.
2. Cf. L.-M. CHAUVET, Le corps, chemin de Dieu. Les sacrements, Paris, Bayard, « Theologia », 2010.

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