La Maison-Dieu n° 324 : Corps fragiles en liturgie, une épiphanie de l’Église
La prise en compte des états vulnérables par la liturgie n’est pas une nouveauté. On en trouve déjà une attestation dans la lettre de saint Jacques : « L’un de vous est malade ? Qu’il appelle les Anciens en fonction dans l’Église ! » (Jc 5, 14-15), et on pourrait élargir à d’autres situations de fragilité que la maladie. Après d’autres numéros – ainsi le n 205 en 1996 sur « Liturgie et pastorale de la santé » ou le n° 217 en 1999 sur « Fragilités humaines et liturgie, cette nouvelle livraison de la revue La Maison-Dieu poursuit la réflexion : au fond, pourquoi l’Église se préoccupe-t-elle de ces situations de vulnérabilité et qu’est-ce que cette prise en charge manifeste de la nature et de la mission de l’Église ?
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La prise en compte des états vulnérables par la liturgie n’est pas une nouveauté ; on peut même dire, de manière à peine forcée, que la première attestation se trouve dans la lettre de Jacques, au chapitre 5, 14-15 : « L’un de vous est malade ? Qu’il appelle les Anciens en fonction dans l’Église : ils prieront sur lui après lui avoir fait une onction d’huile au nom du Seigneur. Cette prière inspirée par la foi sauvera le malade : le Seigneur le relèvera et, s’il a commis des péchés, il recevra le pardon ». Ces deux versets, cités dès les plus anciens rituels pour l’onction des malades, témoignent de ce souci constant de l’Église envers les personnes dont la vie est fragilisée.
C’est d’ailleurs principalement par la porte des sacrements pour les malades que la « pastorale de la vulnérabilité » a été assumée à partir du Moyen Âge. L’issue de la maladie, bref sas entre la santé et la mort, était alors assez rapidement prévisible. L’accompagnement communautaire ritualisé, mis au point d’abord en contexte monastique, se répandit dans la pastorale paroissiale sous la forme transformée d’un arsenal sacramentel comprenant la confession, la communion en viatique et « l’extrême-onction », le tout assorti d’un apprentissage de « l’art de bien mourir » dont le salut de l’âme était la préoccupation essentielle, sinon unique.
Les progrès de la médecine, les circonstances de la mort massive lors des conflits armés, l’élargissement des situations de vulnérabilité dans la pastorale, et une relecture de la tradition longue de l’Église, ont profondément modifié cette approche.
– L’un des premiers numéros de la revue, le n. 15 (1948), publiant les apports de la session du Centre de pastorale liturgique (CPL) à Vanves consacrée à « la liturgie des malades », témoigne déjà d’une évolution en restituant le viatique comme dernier sacrement (« dernier réconfort du mourant et gage de la résurrection », p. 170), en promouvant l’abandon de l’expression « extrême onction » au profit de l’« onction des malades », en intégrant le souci « des enfants atteints de maladies longues, voire incurables », et en insistant sur la dimension ecclésiale de la pastorale des malades et des mourants.
– Vingt-cinq ans plus tard, le n. 113, de 1973, accompagnait la publication du Rituel romain des malades, dont la version en français parut en 1978.
– L’élargissement des situations se fit progressivement, mais de plus en plus rapidement : le n. 205, de 1996, portait sur « Liturgie et pastorale de la santé » (ce qui signifie que la perspective n’est plus centrée sur la seule maladie) ; et trois ans plus tard, le n. 217 était intitulé « Fragilités humaines et liturgie », intégrant l’expérience de Lourdes et celle des personnes handicapées.
On pourrait encore élargir à d’autres situations de fragilité : les personnes en prison, dans un pays en guerre, où sévissent la malnutrition, la précarité voire la misère économique.
Au fond, peut-on se demander, pourquoi l’Église se préoccupe-t-elle de ces situations ? Qu’est-ce que cette prise en charge manifeste de la nature et de la mission de l’Église ? Telle est la direction que suit cette livraison, dont six articles jalonnent la recherche.
– Pour commencer, S. Bénédicte Mariolle, avec l’expérience et la qualité de réflexion qu’on lui connaît, montre comment la longue tradition de l’Église dans l’accompagnement des malades et des mourants offre de multiples ressources pour les situations actuelles où la fragilité s’éprouve dans la durée, et dans un contexte sociétal qui pousse à recourir à des « solutions » radicales. Elle montre aussi comment un accompagnement proche et fraternel, soutenu par cette sagesse rituelle, est en mesure de susciter des relations humaines apportant réconfort, paix et confiance dans les moments les plus difficiles.
– Mais parce qu’aujourd’hui sont apparus de nouveaux besoins, avec différentes formes de fragilité, notamment psychique, pour lesquelles certaines personnes éprouvent le besoin d’une forme de protection, l’Église de France a promulgué en 2017 un livre intitulé Protection, Délivrance, Guérison. Il propose différents modèles de célébrations en fonction des situations. Pierre Kokot en présente les sources, ainsi que les supports essentiels, non seulement pour lutter contre le mal, mais aussi pour redécouvrir la bénédiction comme une pratique saine et courante de la vie chrétienne.
– La parole est ensuite donnée à des personnes proches d’expériences concrètes montrant comment la prise en charge de nouvelles formes de fragilité « travaille » et transforme la liturgie lorsque celle-ci se veut attentive à tous : F. Jean-Gabriel Vallas fait part de son expérience de sourd, précisant les difficultés propres à ce groupe pour suivre la messe, et proposant des aménagements pratiques pour le bénéfice de tous. C’est la même logique qui inspire les observations de S. Veronica Donatello à propos des célébrations avec des personnes porteuses d’un handicap. Tous deux s’accordent sur le fait que prendre au sérieux la fragilité ne peut se faire que dans la pleine reconnaissance et réception de ce que ces personnes ont en propre, pour participer activement à la vie et à la prière de l’Église.
– Marco Gallo démontre autrement cette intuition, en examinant la possible attribution du Salve regina à un moine lourdement handicapé du Moyen Âge, Hermann Contract. L’expérience de détresse et de confiance exprimée par cette prière rejoint celle des millions de croyants qui l’ont chantée depuis : ainsi la fragilité n’est pas seulement objet de soins de la part de l’Église, elle y contribue aussi positivement et profondément.
– Pour clore ce dossier, José Alejandro Torrado Mendoza pose une hypothèse : « la fragilité des corps révèle une vulnérabilité constitutive de la liturgie elle-même (ses signes, ses médiations, son autorité), mais cette vulnérabilité peut devenir une chance si elle est assumée comme critère de discernement et de réforme en fidélité à la Tradition vivante de l’Église. Autrement dit, la liturgie n’est pas discréditée par la fragilité, elle est appelée à se laisser modeler par le Christ livré, dont la résurrection ne supprime pas les plaies mais les transfigure (Jn 20, 27). Elle invite à recevoir la fragilité comme donnée ordinaire de l’assemblée ». La liturgie est d’autant plus juste qu’elle ne cherche pas à invisibiliser les corps vulnérables et à exalter des corps idéalisés, voire sacralisés ; pour servir la communion, elle doit veiller à ce que ses pratiques honorent également chacun de ses membres.
C’est donc bien finalement une question ecclésiologique que soulève ce dossier : de la manière dont on considère la fragilité dans la liturgie dépend la capacité de celle-ci à manifester une Église fondée sur le mystère du Crucifié ressuscité.
| L’article présenté en varia nous mène dans un univers musical inhabituel : celui de la liturgie gréco-catholique de Transylvanie, en Roumanie. Héritier d’une longue et riche tradition en partie commune avec l’orthodoxie, le chant liturgique propre à cette Église et à cette région, en obéissant à des codes précis, se fait expression du mystère célébré. L’exemple des tropaires de la Résurrection en fournit la démonstration.« L’expression » de cette livraison, due à la plume de Gilles Drouin bien connu des lecteurs, porte sur « les deux tables », une expression que l’on trouve dans la Constitution et d’autres documents magistériels ultérieurs, dont la traduction dans l’espace liturgique se cherche encore.
Enfin, avant la chronique et les recensions, la « question pratique » analyse l’histoire d’une pratique ressurgie du vetus ordo dans la liturgie actuelle en français, celle du voilement des statues pendant les deux dernières semaines du carême, et en présente les risques. |
Sommaire du n° 324 de LMD
La force de Dieu dans la faiblesse : célébrer avec les mourants à l’heure du débat sur la fin de vie, Bénédicte Mariolle
S’il est un contexte où la pratique liturgique rencontre l’extrême fragilité, c’est bien la mort. Qui plus est dans nos sociétés occidentales où la mort n’est plus intégrée à la vie comme une réalité « apprivoisée » socialement et religieusement – ce qu’elle est encore dans d’autres cultures et régions du monde. Bien au contraire, la dernière étape de la vie, est devenue, pour de multiples raisons, une question angoissante pour nos contemporains. En effet, les progrès immenses que la médecine a permis, ont créé non seulement l’allongement de la vie mais encore de nouvelles fragilités qui la rendent de plus en plus insupportable. La question est donc de savoir si la tradition liturgique de l’accompagnement des mourants peut être encore une ressource pour cet accompagnement aujourd’hui. L’article se propose d’interroger la capacité de cette liturgie à prendre en compte ces nouvelles formes de fragilité mais aussi la pertinence pour notre temps de la parole de foi et d’espérance que cet accompagnement rituel manifeste et offre aux fidèles et aux proches et finalement à notre monde.
FEUILLETER L’ARTICLE « La force de Dieu dans la faiblesse : célébrer avec les mourants à l’heure du débat sur la fin de vie »
Protection, Délivrance, Guérison, un itinéraire de foi au cœur de la fragilité humaine, Pierre KOKOT
Le livre Protection, Délivrance, Guérison, encore trop peu connu et peu utilisé, propose des célébrations, des prières, des lectures bibliques, des gestes, pour répondre aux demandes aujourd’hui nombreuses de soutien dans des situations de fragilité de nature variable. Les célébrations proposées visent à accompagner un chemin de foi et d’espérance au milieu des difficultés de la vie. Les propositions empruntent au Missel romain, au Livre des Bénédictions et au Rituel d’initiation chrétienne des adultes (RICA) tout en les retravaillant substantiellement. Au cœur de la démarche, fondée sur la foi au Christ vainqueur du mal, se trouve la bénédiction pour les dons de Dieu et la demande d’aide ou de libération.
La liturgie à l’école des personnes sourdes, Frère Jean-Gabriel VALLAS CO
Le monde des Sourds forme une culture particulière, avec sa langue, ses représentations, ses formes de communication et son rapport au monde et aux autres. L’expérience liturgique « normale » est pour eux une grande difficulté lorsqu’elle ne fait pas l’objet d’une adaptation (dispositif spatial et visuel, traduction en langue des signes française). En raison de la richesse de communication générée par la culture sourde, la recherche d’une hospitalité liturgique pour les sourds bénéficierait autant à ces derniers qu’aux entendants.
La liturgie, un lieu de vie spirituelle pour les personnes avec un handicap, Veronica DONATELLO
Sur la base d’une longue pratique de l’autrice, l’article énonce la conviction que les personnes en situation de handicap ont une authentique vie spirituelle, qu’il faut les en rendre actrices et non les assister. La liturgie est un des lieux où ce chemin de vie spirituelle peut se vivre, à condition que les communautés chrétiennes sachent développer des langages sensibles et sensoriels de la liturgie, aujourd’hui trop peu déployés.
Prier dans la faiblesse : le Salve Regina d’Hermann Contract, Marco GALLO
L’article explore l’attribution du Salve Regina à Hermann de Reichenau (1013–1054), moine bénédictin atteint d’une grave maladie neuromusculaire. Si cette paternité demeure philologiquement incertaine – les premières mentions explicites datent du xve siècle – elle offre une clé herméneutique féconde. Lire l’antienne à travers le prisme de la vie d’Hermann révèle une cohérence entre le texte et l’expérience d’un corps vulnérable. Cette lecture s’inscrit dans une tradition de supplication mariale ancrée dans la fragilité humaine, du Sub tuum praesidium jusqu’à l’Ave Maria. La question ecclésiologique qui en découle est décisive : les personnes en situation de handicap ne sont pas seulement bénéficiaires de la sollicitude de l’Église, mais sujets actifs et voix prophétiques pour toute la communauté croyante.
La fragilité du corps humain, une chance pour la liturgie ?, Jose Alejandro TORRADO MENDOZA
La fragilité des corps (maladie, handicap, vieillesse, précarité, traumatismes) n’est pas un simple cas pastoral extérieur à la liturgie : elle touche l’intelligibilité même de l’acte liturgique comme action du Christ et de l’Église, et elle éprouve la manière dont la foi se reçoit dans des médiations sensibles historiquement situées. Cet article propose de considérer la fragilité comme un critère de discernement liturgique et ecclésial. Elle met au jour la vulnérabilité des dispositifs rituels et de leurs usages (visibilité des corps, exercice de l’autorité, pédagogie des signes), mais elle peut aussi devenir une chance pour une fidélité à la Tradition qui soit créative. À partir d’une clarification conceptuelle (fragilité/vulnérabilité/précarité), d’un examen de la liturgie comme acte ecclésial et d’une relecture de la doctrine eucharistique à l’épreuve de l’intelligibilité contemporaine, on montrera comment la crise des abus et les tensions rituelles actuelles invitent à articuler sacralité et vulnérabilité dans une Église blessée, appelée à une réforme réelle.
Varia
| Le tropaire, une brèche « sonore » ouvrant le mystère : la mélodie transilvaine du premier ton, Andrei Roman
Le tropaire est un genre musical caractéristique du chant liturgique de tradition byzantine. Il hérite d’une longue tradition qui est un patrimoine commun aux communautés orthodoxes et gréco-catholiques. Approprié aux temps et aux fêtes, il est au service d’une théologie, comme le montre l’exemple ici étudié des pièces pascales. |
Expression
Parole de Dieu et eucharistie : deux tables ou une seule table sous deux formes ?. Gilles DROUIN
Question pratique
Voiler les statues et le crucifix les deux dernières semaines du carême ?, Hélène BRICOUT
Chronique
Le monastère d’Amay-Chevetogne fête son centenaire (1925-202), André HAQUIN
Les livres


