Commentaire d’une Hymne de Pâques de Patrice de La Tour du Pin – « Comme nous allions rêvant Dieu »
Alors que brillent déjà les lueurs de Pâques, nous poursuivons notre série de commentaires des hymnes de Patrice de La Tour du Pin proposés par Isabelle RENAUD CHAMSKA.
Cette belle hymne de cinq strophes régulières a été écrite par Patrice de La Tour du Pin peu avant sa mort pour être intégrée dans la « Veillée pascale » qui clôt son œuvre. Elle fait partie des hymnes proposées dans Prière du temps présent pour le Temps pascal (1).
Il s’agit d’une expression contemporaine de l’antique Visite au tombeau, la Visitatio sepulchri jouée aux Matines de Pâques dans les monastères dès l’époque carolingienne. On y suit les femmes venant exécuter les rites funéraires sur le corps mort de Jésus, leur rencontre avec l’ange, leur dialogue, l’annonce de la résurrection et l’envoi pour porter la bonne nouvelle.
Le poète a fondu tous ces éléments du récit évangélique dans sa propre prière qu’il propose à l’Église. On est frappé dès le début par les mots du premier vers « Comme nous allions rêvant Dieu » ; d’abord la syntaxe : « aller » suivi du participe présent est une structure plutôt démodée : on pense à l’Agneau de La Fontaine « … que je me vas désaltérant dans le courant … » Surtout l’expression « rêver Dieu », une trouvaille sémantique du poète : nous entrons dans l’hymne avec tous ceux de nos contemporains qui errent à la recherche d’un dieu improbable, introuvable, qu’on dit mort depuis longtemps et dont beaucoup ont la nostalgie.
Cette voix puissante venue d’on ne sait où est saisissante. Nommé dès la deuxième strophe, l’ange est bien celui de l’évangile présent au tombeau où l’on a déposé le corps de Jésus. Assimilé ici à un « grand creux des fonds de l’Homme » puis au « secret de nos cœurs » décliné plus loin avec « le caveau grand ouvert », « ce lieu profond », « l’abîme » et « l’enfer (2) », « le tombeau vide du Seigneur » est situé clairement par le poète dans le secret du cœur de chacun des priants. Nouvelle surprise : la phrase de l’ange « Le corps du Seigneur est chez vous » : non pas « Il vous précède en Galilée », ailleurs, très loin, mais ici même où vous êtes, vous « ses hommes de confiance », en qui le Seigneur place sa confiance, des hommes de foi qui gardez confiance en lui malgré sa mort et son absence.
L’alléluia pascal retentit alors dans la troisième strophe : « Chantez son hymne » : associez-vous à l’action de grâce du Christ ressuscité chantée à son Père. Cessez d’errer entre vos passés morts et vos morts futures (3), enjoint l’ange qui sait combien nous sommes obsédés (assiégés) par la hantise de notre mort, et qui annonce que nous en sommes délivrés par la Passion et la mort du Christ. Le poète-ange trouve alors les mots pour redynamiser l’Église et la remettre sur le chemin de la vie où l’attend Jésus. « Allez donc sans crainte à la vie » répond au premier vers « Comme nous allions rêvant Dieu » et montre tout le chemin parcouru. « Jésus vous a déjà ravi / Dans sa Passion vos sépultures » : l’enjambement sur « sa Passion » exprime la transgression assumée par Jésus pour opérer ce rapt inouï et nous débarrasser de nos propres morts.
À partir de cette dissipation inespérée de la nuit où notre vie se dissout jour après jour, l’ange, dans la dernière strophe, invite à se retourner, comme Marie Madeleine au tombeau (4), sur ce qu’il appelle « la nuit de Dieu d’où tout revient », la nuit de la Résurrection, et à veiller, comme il le demandait au début en citant les mots mêmes de Jésus à Gethsémani (5), puisque cette hymne est chantée au cœur de la Veillée pascale.
Le programme de vie qu’il annonce alors : « C’est le matin / Du Seigneur Dieu » ne peut se dérouler ailleurs que dans « le cœur des autres » puisque Dieu est Amour.
La virtuosité rythmique et la richesse du tissu phonétique font de cette hymne un pur moment musical. Plusieurs compositeurs en proposent leur lecture : Joseph Gelineau, Christian Villeneuve et André Dupleix (encore inédite).
Isabelle RENAUD-CHAMSKA
Avril 2026
(1) dans laquelle cependant il manque la dernière strophe.
(2) au sens des lieux d’en-dessous
(3) Cf « Exultet de la Veillée pascale » : « Nous ne sommes plus errants nos passés morts et notre mort future » Une Somme de poésie III p. 463.
(4) Jn 20, 14.
(5) Mt 26, 38.41.
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