Fleurir nos églises à la lumière du mystère pascal 3/5

« Comment fleurir en liturgie accompagne l’annonce et la célébration du mystère pascal ? »

Dans ce texte, le père Ledoux prend appui sur les quatre piliers de la Vigile pascale – Liturgie de la Lumière ; Liturgie de la Parole ; Liturgie de l’eau ; Liturgie eucharistique – pour réfléchir à la mission de « Fleurir en liturgie » et interroger ses acteurs.

Cet article développe le deuxième point : la Liturgie de la Parole. Vous pourrez retrouver les autres en bas du texte ci-dessous.

L’art de fleurir en liturgie a ceci en propre qu’il fait entrer la Création elle-même dans l’Oïkos de Dieu, la « Maison de Dieu », son Église dont nos églises sont le signe, établissant ainsi un dialogue entre nature et culture au cœur même du culte chrétien qui est l’œuvre de la Trinité sainte. Comme Abraham accueillant dans sa tente les trois hôtes divins, c’est in medio Ecclesiae que, dans un sacrifice de louange, nous rendons à Dieu les fruits de la terre, de la vigne et du travail des hommes, pour qu’ils deviennent son plus beau fruit, la fine fleur de son Amour pour tous : le corps et le sang de Celui qui a pris notre humanité, rompu, versé et partagés pour que nous soyons unis à sa divinité.

Dès lors, dans nos « maisons de Dieu », la présence de la nature, sous toutes ses formes, manifeste cette vérité de la bonté, de la beauté et de la gloire du cosmos créé et sauvé avec tous les hommes. Autrement dit, en harmonie avec la liturgie, toute composition florale au milieu de nos sanctuaires participe, à sa manière, à l’annonce du kérygme, à savoir que la Mort n’a pas eu le dernier mot, que la Vie l’emporte toujours sur tout mal et que le monde est beau.

Bien plus, comme signes et symboles de la Création rachetée, ces fleurs sont là comme un tiers entre Dieu et nous, nous rappelant que la Terre en sa création est notre Maison commune, le jardin de notre liberté, le lieu-dit de notre salut accompli une fois pour toutes en son Fils né, mort et ressuscité pour nous. Telle est le cœur de notre foi au Christ, en son Mystère pascal dont, pour sa part, l’art de fleurir nos églises se doit de témoigner pour être véritablement liturgique.

Parole et silence
Liturgie de la Parole

Dans le récit d’Emmaüs, la Parole tient une place privilégiée mais aussi l’écoute réciproque car, avant de parler, Jésus écoute, jusqu’à consentir à être pris pour quelqu’un qui ne sait pas : « Tu es un étranger à Jérusalem ! Tu ne sais pas ce qui s’est passé ces derniers jours ? » (Luc 24, 18)

Jésus ne s’impose pas, il les regarde, il les écoute. J’oserais dire que c’est aussi un peu la juste posture d’un bouquet vraiment liturgique : il ne s’impose pas, il se laisse regarder mais il nous « regarde » aussi d’une certaine manière, il nous « écoute » aussi, par son silence, ou plus exactement, il nous invite à l’écoute intérieure, une écoute habitée par l’Esprit.

a) Écoute habitée

Lors de la Vigile pascale, sept lectures de l’Ancien Testament nous sont proposées, avec un psaume en réponse à chaque fois, puis, il y a ensuite deux textes du Nouveau Testament, dont l’évangile.

Il arrive, parfois, qu’on ne tienne guère compte des lectures de l’Ancien Testament : elles nous paraissent peut-être compliquées, lointaines, difficiles et donc peu inspirantes. L’évangile suscite davantage notre attention, parce qu’il est le sommet de la liturgie de la Parole et l’annonce parfaite du Mystère pascal.

Mais une « écoute habitée » devrait favoriser notre réception des textes de l’Ancien Testament. Ceux de la Vigile pascale méritent donc toute notre attention.

Je prends un exemple : la 2e lecture de l’Ancien Testament, après le récit de la Genèse, est consacrée au récit du sacrifice d’Isaac par Abraham. Même si seule la 3e lecture, celle du passage de la Mer rouge, est obligatoire, celle du sacrifice d’Isaac revêt une importance toute particulière, préfigurant le sacrifice unique et définitif du Christ. Mais ce n’est pas un texte facile et l’idée même de « sacrifier un fils » peut aujourd’hui susciter bien des réactions révoltées, et encore plus si c’est au nom d’un Dieu.

Et pourtant, par une écoute attentive et habitée, deux éléments discrets peuvent attirer notre attention et changer notre compréhension, les cordes et le bois : les cordes pour lier Isaac et le bois pour le feu du sacrifice. Or, comme le fait remarquer une interprétation talmudique, les cordes et le bois, ce sont aussi les matériaux utilisés pour fabriquer des instruments à cordes. Dès lors, la musique, quand elle est jouée sur ces instruments, est une manière de dire qu’on ne peut tuer un autre homme pour vivre ; autrement dit, la musique, qui est un fondement de la culture, raconte, à sa façon, l’interdit du meurtre.

Ne pourrait-il en être de même avec une composition florale liturgique ? Est-ce que ces deux matériaux ne pourraient pas intégrer et nourrir des compositions florales réalisées à la lumière du Mystère pascal, comme des « témoins », des « signes » pour évoquer, à leur manière, à la fois cet interdit et le dépassement de toute forme de sacrifice humain, « une fois pour toute » (Hébreux 9, 12), en Jésus-Christ ?

            De même, si Abraham semble avoir l’intention d’aller jusqu’au bout de son acte, on comprend qu’il est aussi traversé par de multiples questions et doutes, jusqu’à l’intervention divine sous la forme extérieure d’un ange, qui manifeste, en réalité, le cheminement et la transformation intérieure qui se sont opérés en lui, bouleversant l’image qu’il avait de son Dieu.

Pour cela, il était dans une posture d’écoute habitée, disponible à la voix de Dieu : « Abraham partit sans savoir où il allait, preuve qu’il allait dans le bon sens », dit un Père de l’Église, le sens d’une foi nomade, en chemin, qui n’a pas peur de se laisser déloger de ses certitudes. Or, d’un point de vue liturgique, comme le dit encore très justement Goffredo Boselli,

il est nécessaire aujourd’hui d’avoir une liturgie qui ne se limite pas à célébrer des vérités et à proclamer des certitudes, mais qui sache aussi prendre en considération celui qui vit l’inquiétude de la foi au point de connaître aussi doute et obscurité. Une liturgie qui va jusqu’à supporter les peines de celui qui peine à croire.

Le bouquet liturgique, avec sa fragilité et sa discrétion silencieuse, n’est-il pas tout à fait à même d’être comme un écho de ces points d’interrogation, de ces questionnements ?

En effet, il est là dans son absolue présence et, en même temps, il questionne par sa beauté, par sa présence même : il pourrait ne pas être là, il n’est pas indispensable, et pourtant, il nous met sur le chemin de l’émerveillement tout autant que du doute : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

            De plus, il y a bien quelque chose d’abstrait dans le bouquet liturgique : le sens ne se donne pas immédiatement ; il faut le contempler, être comme à son écoute, pour se laisser interroger par lui et trouver un chemin de sens possible pour chacun. C’est sa dimension « symbolique » et « pascale » : il est là pour offrir à sa manière, lui aussi, un « passage » vers un sens à ce qui humainement n’a pas de sens : les souffrances et la mort du Christ, sa Résurrection, mais aussi, par là, les souffrances et la mort de tous les justes innocents… qui nous laissent bien souvent sans voix, sans mots, sans raisons, au seuil du silence…

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