Commentaire d’une Hymne de Patrice de La Tour du Pin « En toute vie le silence »

Le commentaire que nous découvrons présente une nouvelle hymne choisie par Isabelle Renaud au sein de l’œuvre de Patrice de la Tour du Pin.
Pour entrer dans cette petite hymne sur le silence, il faut d’abord faire silence. Ce n’est pas le plus facile. Laisser les tempêtes intérieures s’apaiser, laisser passer les orages, oublier les tremblements de terre qui ravagent souvent nos vies par surprise, fermer simplement l’oreille au brouhaha des villes. Il faut se mettre en état d’entendre la brise légère où souffle un fin silence, celui-là même qu’entendit le prophète Élie sur l’Horeb où il se tenait au passage de Dieu.
Pour entrer dans cette hymne, l’esprit et la voix du priant doivent se réduire jusqu’à friser l’inaudibilité afin que les mots du poème aient quelque chance de se poser au plus intime de lui-même. Alors se lèveront les harmoniques tendues sur la corde des vers.
Les cinq strophes jouent sur quatre notes : la vie, la voix, l’arbre, et le jeu lui-même. Ces quatre notes composent une fugue alléluiatique dont le seul objet est de « dire Dieu ». Pour y réussir le moins mal possible, on trouve au cœur de l’hymne cette évidence abyssale d’une simplicité déconcertante : « Il suffit d’être ». Le poète invite à situer la prière et le chant dans la simple joie d’exister, mais aussi dans cette zone profonde en chacun de nous « où renaître au divin »(1), dans ce lieu secret qui est à Dieu(2), à partir duquel l’être humain se trouve aussi en communion avec toute la création, cette profusion de la nature célébrée dans les Psaumes. Alors le silence habité pourra se muer en mots de bénédiction et prononcer avec amour le Nom qui est au-dessus de tout nom, le Nom même de Dieu, imprononçable jusqu’à ce qu’il s’incarne dans le Fils.
L’arbre synthétise la création, dont l’être humain est le plus beau fleuron. En retrouvant sa part végétale, en se reconnaissant d’un rythme de croissance qui l’inscrit dans la nature des saisons, en accueillant sa part animale avec les oiseaux et la splendeur cosmique des étoiles, le priant accède au silence d’adoration et à la musique de la bénédiction. Son jeu musical le propulse alors au sommet de la hiérarchie naturelle et céleste, avec « les anges qui voient Dieu ».
Les cinq strophes de cette hymne sont construites sur un rythme de décasyllabes calmement balancés 4-6, donné par la musique d’Élisabeth Postom. Le poète a en effet répondu à une commande œcuménique en composant ce texte sur le thème du Psaume 148 et sur une musique existante, ce qui constitue une belle performance. La mise en œuvre vocale de l’hymne gagne à s’inscrire dans la retenue du genre psalmique, la musique ayant été écrite elle aussi sur quatre notes – ou à peine plus – pour ouvrir l’âme du priant à l’adoration.
Isabelle Renaud-Chamska
Mars 2026
(1) « La zone de silence où renaître au divin » Petit théâtre crépusculaire SP III 60
(2) « Ce lieu profond, il est à Dieu : / Nul ne le sonde avec des yeux / Qui ne sont pas faits pour l’abîme. » Hymne pour la veillée pascale, Une Somme de poésie III Gallimard 1983, p. 461.


