La célébration de l’eucharistie, une expérience bouleversante

13 mars 2010: Elévation du calice lors de la Messe. L'association Musica Dei et le groupe de rock P.U.S.H présentent Alabanza, une formation qui a pour but de promouvoir la musique chrétienne contemporaine et son expression dans l'Église. Egl.St-François d'Assise, Paris (75), France. March 13th, 2010: The Christian rock band P.U.S.H organizes a formation in the liturgical animation for young catholics. Saint François d' Assise parish, Paris (75), France.

13 mars 2010 : Élévation du calice lors de la Messe.

Par Philippe BarrasDirecteur-adjoint de l’ISL, du CIPAC de Lille et directeur de rédaction de La Maison-Dieu

La liturgie est le lieu où la foi se révèle dans une expérience. Mais, de quelle expérience parle-t-on ? L’expérience du moment, d’une action commune qui donne sens à nos existences ? L’expérience acquise, née de ce qui y est vécu, et qui constitue une mémoire ? L’expérience humaine et religieuse, qui fait grandir la foi et la consolide, qui engage nos existences sur le chemin tracé par le Christ ? Les théologiens et les liturgistes n’ont pas fini de s’interroger sur ce que la notion d’expérience (1) peut recouvrir. Nous voudrions seulement, ici, nous appuyer sur l’affirmation du dernier Concile concernant l’Église : « Celle-ci, pour sa part, est dans le Christ comme un sacrement ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain » (2). Cela peut nous aider à comprendre ce qui est en jeu dans les sacrements et, plus généralement, dans la liturgie « source et sommet de la vie de l’Église ». N’est-elle pas ce lieu où nous faisons l’expérience spirituelle d’une union intime – possible, en devenir et déjà là – avec le Seigneur ? La liturgie est d’abord un lieu de rencontre, rencontre des membres de l’assemblée et rencontre du Christ.

L’expérience de la rencontre

Le mot « rencontre » est trop banal ; il faudrait en trouver un autre, moins usuel. En même temps, ce mot dit bien la réalité de l’expérience en jeu dans la liturgie. Et son emploi usuel dit aussi la proximité, l’humanité d’un Dieu qui a pris chair d’homme. Malheureusement, nous employons ce mot, sans plus guère y faire attention : « Ce matin, j’ai rencontré N… » ; en fait « je » l’a seulement croisé ! Il nous faut pourtant prendre conscience (juste un peu) du caractère étonnant, inouï (au sens propre du mot : que l’on ne peut entendre) de cette rencontre.

Rencontre des autres

La célébration de l’eucharistie est rencontre des frères et sœurs, dans le Christ, de personnes si diverses, si différentes. Elles le sont par leur âge, par leur condition sociale, leur culture, leur origine, leur parcours chrétien, leur race, etc. On s’extasie devant la capacité de certains rassemblements sportifs à réunir des dizaines de milliers de personnes de races et de milieux différents (exemple, la coupe du monde de football en France). Pourquoi ne pas s’extasier aussi devant ce que fait l’Église, chaque dimanche ? Des centaines de milliers de personnes aussi différentes se rassemblent pour une même raison : célébrer Jésus Christ mort et ressuscité. Et ce, depuis près de deux mille ans. Voilà qui est étonnant.

Rencontre du Christ

Plus encore, la célébration de l’eucharistie est rencontre du Christ lui-même. Cette fois, la rencontre n’est plus seulement saisissante, elle est « incroyable ». Ou, plus exactement, il faut le croire même si cela n’est pas si facile !

Rencontrer Dieu : qui peut oser y prétendre ? Personne, si ce n’est Dieu lui-même. Et, c’est justement lui qui nous invite et nous convoque pour la fraction du pain, lui qui vient à nous, encore une fois.

« Pour l’accomplissement d’une si grande œuvre, le Christ est toujours là auprès de son Église, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la Messe, et dans la personne du ministre, “le même offrant maintenant par le ministre des prêtres, qui s’offrit alors lui-même sur la croix” et, au plus haut point sous les espèces eucharistiques. Il est là présent par sa vertu dans les sacrements au point que lorsque que quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les saintes Écritures. Enfin, il est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : “Là où deux out rois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux” (Matthieu 18, 20). » (3)

Nous y sommes trop habitués, la routine gomme petit à petit le caractère étonnant de cette rencontre du Christ présent. Une rencontre « insensée » à vue humaine. Pourtant, telle est l’expérience que nous faisons en chaque liturgie, de manière sensible, par nos cinq sens.

La rencontre de Dieu

Pour mesurer ce que peut représenter la rencontre de Dieu, telle que nous la vivons dans la liturgie, relisons quelques passages bibliques.

Le buisson ardent (Exode 3, 1-20)

Ce récit nous présente une véritable liturgie avec ses rites et ses symboles, où les sens sont en éveil, une rencontre vraiment étonnante . Mettons-nous un instant à la place de Moïse, qui ne s’y attendait pas. Il fait la rencontre de Dieu lui-même ! Il faut relire ce passage du livre de l’Exode, car l’expérience que nous vivons en chaque eucharistie, est du même ordre. Comment sommes-nous bouleversés au point de répondre aussi radicalement à l’appel de Dieu pour servir nos frères ?

L’Alliance au Sinaï (Exode 19-24)

Encore une rencontre étonnante, encore un rituel dans lequel les cinq sens sont en éveil. Une rencontre dans laquelle Dieu scelle une alliance avec son peuple, par l’intermédiaire de Moïse. Une rencontre qui provoque l’adhésion et la conversion de tous. Pouvons-nous mesurer que l’expérience de Moïse en ce lieu est comparable à celle que nous faisons nous-mêmes en chaque eucharistie où Dieu vient au devant de nous attester son alliance ? Rencontre toujours surprenante, rencontre d’alliance, rencontre qui transforme et ouvre à une vie toujours nouvelle.

Les pèlerins d’Emmaüs (Luc 24, 13-35)

Nous avons l’habitude, particulièrement en catéchèse, de nous appuyer sur ce récit pour expliquer la messe : tous les éléments qui la composent y sont présents. Cependant, nous en oublions souvent l’essentiel : l’aspect étonnant et

bouleversant de la rencontre que font les deux disciples. Une rencontre qui prend son temps : la rencontre du Christ n’est pas immédiate, elle demande du temps, de la patience, de la persévérance. Une rencontre qui commence et se poursuit dans une marche où tout le corps est en jeu, et qui met en mouvement : la rencontre du Christ n’est jamais exempte de déplacement. Une rencontre mystérieuse pour les disciples, jusqu’à ce qu’ils le reconnaissent, à la fraction du pain.

Mais à peine l’ont-ils reconnu, qu’il disparaît aussitôt : Il est insaisissable, personne ne peut se l’approprier. Et les disciples de s’empresser de repartir à Jérusalem, là d’où ils venaient, dépités, pour annoncer la Bonne Nouvelle.

À chaque eucharistie, nous sommes des pèlerins d’Emmaüs. Nous aussi, nous avons du mal à le reconnaître quand il nous partage les Écritures ! Et pourtant, c’est bien lui « qui parle, tandis qu’on lit dans l’Église les saintes Écritures » ! La fraction du pain (à condition qu’elle soit bien faite) nous le révèle : « Voici l’Agneau de Dieu… » Nous pouvons le reconnaître avant « d’aller dans la paix du Christ » annoncer la Bonne Nouvelle.

Marie-Madeleine au tombeau, le matin de Pâques (Jean 20, 1-18)

Nous pourrions relire toutes les rencontres de Jésus dans les Évangiles : chacune est riche d’enseignement. Parmi celles situées après la résurrection, relisons la rencontre avec Marie-Madeleine au tombeau, le matin de Pâques, en pleurs à cause de la disparition du corps du Seigneur. Jésus est présent (celui que la tradition a appelé le jardinier), mais elle ne le reconnaît pas. Mais quand il lui adresse la parole et l’appelle par son nom : « Marie ! », elle se tourne vers lui et le reconnaît : « Rabbouni, c’est bien toi ! » À chaque eucharistie, nous faisons la même expérience que Marie-Madeleine : nous sommes comme elle ! Nous aussi, nous avons du mal à le reconnaître. Pourtant, c’est bien lui qui nous adresse la parole et nous envoie vers nos frères.

Une rencontre qui prend corps

Comme l’indique avec force la Présentation générale du Missel romain, les deux pôles centraux de la célébration sont la liturgie de la Parole et la liturgie eucharistique. De fait, la rencontre du Dieu vivant prend corps dans la parole de Dieu et dans l’eucharistie.

Christ est présent dans sa Parole

« Au commencement était le Verbe… Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. » (Jean 1, 1.14) Le Christ est parole de Dieu. Aussi, dans la liturgie de la Parole, bien avant le contenu même de cette parole, bien avant son message, le premier enjeu est la rencontre du Christ vivant. C’est pourquoi nous acclamons après la proclamation de l’Évangile : « Louange à Toi, Seigneur Jésus ! » Bien sûr, le contenu de la parole de Dieu est de grande importance, et nous pouvons rendre grâce de pouvoir l’entendre dans notre propre langue aujourd’hui. Mais cela ne doit pas nous empêcher de mesurer ce qui est premier : la rencontre du Christ présent dans sa parole. Un peu comme lorsque nous rencontrons un ami : le premier dialogue établit la relation, mais la relation est première et permet de s’entendre, de se comprendre. Ainsi, dans la mesure où s’opère la rencontre du Christ dans sa parole, notre esprit peut s’illuminer de son Esprit pour comprendre ce qu’il nous dit par la proclamation des Écritures.

Christ est présent dans son corps et son sang

Voilà qui est encore plus bouleversant. Étrange même, comme l’exprime avec force Maurice Bellet. Il semble, dit ce dernier, qu’on ait passé son temps à éliminer l’étrangeté de cette affaire pour la rendre cohérente avec notre culture, pour dépasser le choc : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » (Jean 6, 52) « De quelque façon qu’on tourne la chose, il s’agit bien du corps, et de manger et de boire, et de Dieu, et de vie éternelle… Tout est étrange, là-dedans [l’Évangile], pourvu qu’on veuille entendre. Mais s’il s’agit de morale, ascèse, mystique, théologie, on peut assez bien se tenir dans l’assimilable. L’eucharistie, point : ça a la brutalité du rite, et quel rite ! La différence chrétienne y est à vif. (…) Choisir l’étrange, c’est laisser au contraire la tension aller à l’extrême : c’est elle qui parle. C’est accepter l’étranger, c’est entendre une voix qui parle d’ailleurs – mais qui pourrait bien appeler en moi-même cette part de moi que j’ignore et qui ne s’éveillerait que dans le dessaisissement où cette parole me jette. L’enjeu est bien autre que celui d’un rite. C’est beaucoup plus, c’est la vie… »

La liturgie eucharistique est, par excellence, le lieu de la rencontre étrange et bouleversante, le lieu de la reconnaissance et de la rencontre totale, corps et sang. L’eucharistie nous configure au Christ et nous rend participant de son propre corps. Elle est le lieu de la rencontre qui transfigure : « Une voix se fit entendre : “Celui-ci est mon Fils bien aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le !” » (Matthieu 17, 5)

 

Article extrait de la revue Célébrer n°301 juin 2001, p 20-23.

 

Notes :

1. Voir Dictionnaire critique de théologie, éd. Puf, 1998 (p. 450).

2. Constitution sur l’Église, Lumen Gentium, n°1.

3. Constitution sur la sainte liturgie de Vatican II, n° 7.

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