La nouveauté de Dieu dans la liturgie

temps ordinaire célébrationPar Bernard Maitte, Professeur au séminaire d’Aix et à l’ISTR de Marseille. Membre du SNPLS

Avant d’entrer dans le Temps ordinaire, à la fin du Temps pascal, la liturgie nous donne à prier une très belle oraison de collecte, celle du samedi précédant le jour de Pentecôte : « Au terme de ces fêtes pascales, accorde-nous, Dieu tout-puissant, de garder la Pâque de ton Fils présente dans toute notre vie. »

Cette oraison, comme une anamnèse, se fonde sur l’événement de la Pâque, demande pour aujourd’hui sa réalisation, et ouvre un avenir « dans toute notre vie ».

Quelle nouveauté ?

La nouveauté pascale

Dans la liturgie, les fidèles sont rendus contemporains de l’événement pascal. Le mystère de Pâque récapitule toute l’histoire de la Révélation, il en est l’épicentre et signe la nouveauté définitive promise à l’homme. La liturgie, en célébrant le mystère pascal du Christ, cristallise nos propres existences et tous les actes ordinaires de notre quotidien : ceux-ci trouvent en elle leur source et leur sommet car elle « édifie chaque jour ceux qui sont au-dedans en un temple saint dans le Seigneur (…) jusqu’à la taille de la plénitude du Christ » (SC 2).

Une répétition créatrice de nouveauté

L’anthropologie religieuse et l’histoire des rites considèrent le rite, et par voie de conséquence la liturgie, comme l’acte d’une répétition, alors que l’idée même de répétition est de plus en plus battue en brèche par nos contemporains. C’est pourquoi notre première réaction consiste souvent à trouver un thème pour le Temps ordinaire, afin qu’il ait quelques saveurs.

Si parfois, dans le culte chrétien, le temps apparaît comme figé, celui-ci pourtant est une composante de l’action liturgique par laquelle le Christ rend présent son œuvre de salut. Aussi le temps, et particulièrement le temps chronologique,[1] devient par nature dynamique et efficace. Le Temps ordinaire laisse tout simplement résonner la Pâque du Fils dans le quotidien.

Les signes de la nouveauté

La mise en œuvre de ce principe apparaît plus nettement si l’on prend conscience que pour chaque dimanche, il existe des oraisons propres ; que la répartition en trois années des Écritures, des Évangiles en particuliers, donnent à cette Pâque le moyen de se déployer dans toute sa plénitude : « la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres » (Luc 4, 18). Il s’agit alors, comme l’exprime explicitement chaque prière eucharistique, de participer au jour du Seigneur : « rassemblés devant toi (le Père) et, dans la communion de toute l’Église, en ce premier jour de la semaine, nous célébrons le jour où le Christ est ressuscité d’entre les morts… » (Prière Eucharistique n°3).

« Jour du Seigneur » et « Seigneur des jours »[2]

Si le dimanche s’appelle ainsi, c’est qu’il est bien le « Jour du Seigneur » : jour de sa résurrection, premier jour de la semaine qui ouvre un temps nouveau où la lumière jaillit dans les ténèbres, huitième jour (jour qui n’a plus de fin) de son apparition marquant le rythme dominical (Jn 20, 26). Le dimanche est à la fois jour de fête – et c’est justement ce qui fait sortir du temps qui use et passe- et jour primordial (SC, 106).

Le dimanche-avenir

Mémorial du mystère pascal, le dimanche donne au temps son sens en même temps qu’il le transfigure : « Jaillissant de la Résurrection, il traverse le temps de l’homme, les mois, les années, les siècles, comme une flèche qui les pénètre en les tournant vers le but de la seconde venue du Christ. Le dimanche préfigure le jour final, celui de la Parousie, déjà anticipé en quelque sorte par la gloire du Christ dans l’événement de la Résurrection. En effet, tout ce qui arrivera, jusqu’à la fin du monde, ne sera qu’une expansion et une explicitation de ce qui est arrivé le jour où le corps martyrisé du Crucifié est ressuscité par la puissance de l’Esprit et est devenu à son tour la source de l’Esprit pour l’humanité. »[3]

Pour façonner l’homme nouveau

Alors, les dimanches per annum éveillent-ils à une discipline du regard et de l’attitude ? Sommes-nous de ceux qui savent s’émerveiller du quotidien comme lieu de l’émergence toujours renouvelée de la Création. De l’éternelle nouveauté de l’Évangile ? De l’éternelle jeunesse de l’espérance d’un jour qui n’a plus de fin ?

Une nouveauté qui dure

Pour notre société postmoderne, qui sans cesse a un besoin infini de consommer du nouveau, une telle posture est de prime abord incompréhensible. Pourtant, c’est justement là que le chrétien qui « va tous les dimanches à la messe alors que c’est toujours pareil » fait signe aux hommes d’aujourd’hui.  Il affirme ainsi que la nouveauté ne se trouve pas dans l’extraordinaire, dans ce qui toujours serait différent. La nouveauté ne se trouve pas non plus dans le phénomène de la mode qui est passagère mais elle est vécue dans l’épaisseur d’un temps compté, celui d’un dimanche du Temps ordinaire.

Cette nouveauté christique et liturgique barre à jamais l’usure d’un temps quantifié, par un temps qualifié. Le temps ordinaire est épiphanie de l’annonce, à temps (pour ce monde) et à contretemps (signe pour ce monde), que la Pâque du Seigneur révèle, en même temps qu’elle l’accomplit, la foi en un monde nouveau.

Consentir à manquer

Quand on pense « Temps ordinaire », on pense aux manques qu’il aurait fallu combler : ceux laissés par tous ces autres temps si fort liturgiquement parlant qui disent les instants capitaux de la vie du Christ.

Pourtant, nous pourrions presque dire que, puisque le dimanche est tout de suite apparu comme le jour signifiant par excellence la Pâque (premier jour de la Création avec la lumière, jour de la Résurrection, huitième jour après Pâque ouvrant le jour nouveau pour toujours), rien en soi n’aurait été besoin d’être ajouté à ce jour pas comme les autres. En soi, le Temps ordinaire, par sa teneur théologique fondamentale, nous assure de cette promesse du Christ : « Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin de l’âge. » (Mt 28, 20).

[1] Cf. Célébrer n°391, p.12 : « Tempus ordinarius, ce qui signifie ‘temps numéroté’. La traduction d’ordinarius n’a donc rien à voir avec l’ordinaire, le courant, le banal. » Cela dit, Temps ordinaire est la traduction de Tempus per annum, à savoir temps au long de l’année.

[2] Selon l’expression du Pseudo-Eusèbe d’Alexandrie, Homélie 16: PG 86, 416.

[3] Jean-Paul II, Lettre apostolique Dies Domini, 31 mai 1998.

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