La prière des Heures, lieu de communion des Églises

Bénédicte Ducatel,

Chaque Église connaît fait monter à heure régulière son chant de louange vers le Dieu trois fois saint. Nous y reconnaissons de grandes différences, mais aussi une même intention spirituelle, une même volonté de prier sans cesse selon le commandement du Seigneur.

La prière des heures des différentes confessions chrétiennes a jailli d’un même tronc commun bien que s’étant développée dans des lieux, des sociétés et des histoires particulières. Ainsi, la prière n’emprunte-t-elle pas une seule et unique voie pour se faire entendre du Tout-Autre auquel elle s’adresse. Cependant, il est possible de dire qu’à travers les voix « désaccordées » des différentes Églises, unanimement l’Église demande, unanimement l’Église rend grâce pour le salut donné en Jésus Christ, unanimement l’Église contemple l’Œuvre de Dieu et unanimement elle adore celui qui la sauve et l’attire à lui pour entrer en communion d’amour et de volonté. Cette pluralité autorise à parler d’unité car à travers la pluralité des formes, une même voix se fait entendre dans la prière des Heures, celle du Christ priant son Père. Chaque confession peut observer la place qu’elle donne à la Parole et déceler ce qui leur est commun au-delà des différences formelles. Nous nous arrêterons, ici, sur la parole de Dieu, mais nous pourrions interroger d’autres éléments de la prière. 

S’exposer à la Parole

Dietrich Bonhœffer affirme que la prière est une mise en contact permanente avec la parole ou, plus exactement, une exposition à la parole vivante qu’est le Christ. À cet égard, le culte protestant dans son ensemble est compris comme une prédication de la Bonne Nouvelle. Ce qui importe, c’est que le baptisé soit rejoint par la Parole dans son expérience de vie et qu’ainsi, il puisse comprendre la volonté du Père en Jésus Christ et la mette en pratique au quotidien car « ce n’est pas notre cœur qui décide de notre conduite, mais la parole de Dieu (1) ». L’expérience de la célébration des offices byzantins et catholiques ne laissent pas immédiatement percevoir cette attention centrale à la parole de Dieu. 

Une Parole diffractée

A priori, la prière des Heures byzantine ne lui donne pas une place particulière puisqu’elle n’est présente aux vêpres qu’en Carême et encore pas le dimanche soir et seulement « les jours de fête ou de saint (2) » en dehors du Carême. Formé à vivre sous l’autorité de la Parole contenue dans la Bible, un Réformé s’étonnera de cette quasi-absence de la Parole. Il lui faudra un véritable effort pour entrer dans la mentalité byzantine qui ne reçoit pas la Parole sous l’unique forme de la lecture biblique. Car, à bien y regarder, l’office est tout entier pétri de la parole de Dieu, mais une parole méditée, travaillée au creuset de la vie ecclésiale et spirituelle, une parole ruminée par les Pères de l’Église et rendue aux fidèles à travers la parole liturgique. Les psaumes bien sûr, mais aussi les tropaires, stichères, apostiches et autres compositions poétiques puisent dans l’Écriture leur contenu spirituel et théologique.

Par ce moyen, la liturgie byzantine se fait éducatrice de la foi au même titre qu’une prédication. Les milliers de tropaires et autres textes euchologiques constituent une vaste catéchèse liturgique, sans cesse reprise, qui rend compte de la parole de Dieu et de sa puissance transformatrice. 

Un éclat de Parole

Le monde catholique s’avance sur une troisième voie. La lecture biblique, bien que brève, est proclamée de manière centrale, mais en réalité l’ensemble de l’office est une proclamation de la parole à travers les psaumes et leurs antiennes qui sont tirés de l’Écriture ainsi que les répons brefs. Quant au cantique biblique, il proclame l’Évangile. Reste l’hymne et l’oraison – compositions ecclésiastiques, c’est-à-dire de l’Église – qui interprètent la Parole, de manière poétique pour l’hymne et euchologique pour l’oraison. La Parole ainsi déployée au long de l’office constitue une prédication en acte qui incite le fidèle à vivre en adéquation avec le salut déjà acquis en Jésus Christ. Chaque élément éclaire et approfondit le précédent, lui répond en écho et construit une catéchèse dont le cœur est l’agrégation de soi au mystère pascal du Christ qui, au soir tombant, nous prend dans sa mort pour nous unir à lui dans l’aurore lumineuse de sa résurrection.

La prière des Heures est une réalité complexe qui mêle agir de l’homme et œuvre de Dieu. Par nature pluriforme, la prière manifeste l’indigence des croyants à se tenir devant Dieu. Et cette commune indigence de la prière fonde la capacité des Églises à faire un chemin commun dans l’attente de la plénitude de toute chose que Dieu seul réalise. La pluralité des formes témoigne de la recherche du Christ qui nous veut un au cœur de nos différences, en communion avec lui et avec nos frères.

Cf. Collection Célébrer, 13.

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(1) Dietrich Bonhœffer De la vie communautaire, Paris, Cerf, coll. « Foi vivante » 83, 1997, p. 52.

(2) Livre des Heures, Fraternité orthodoxe en Europe occidentale, 2000, p. 254-255.