L’expérience que nous fait vivre l’Eglise dans la vigile pascale

30 mars 2013 : Feu sur le parvis, lors de la viigile pascale. Paroisse Saint-Ambroise, Paris (75) France. March 30, 2013 : Easter vigil in Saint-Ambroise parish. Paris (75), France.

30 mars 2013 : Feu sur le parvis, lors de la vigile pascale. Paroisse Saint-Ambroise, Paris (75).

Par Philippe Barras

 

Dans la nuit de Pâques : la lumière au cœur du monde

La première image qui vient à l’esprit, à propos de la veillée pascale, est le rassemblement dans la nuit, dans le froid et la nuit noire…avec le feu… la magie du feu qui rassemble… le feu dans la nuit. La nuit d’abord, le feu ensuite, d’où jaillit la lumière. La lumière du feu qui perce l’obscurité en plein silence. Ceux qui sont là savent que le feu va prendre; une assemblée se constitue autour de lui, une assemblée d’attente, déjà un peu priante. Pourtant, c’est chaque année, comme une surprise : nous sommes réunis pour un moment étonnant ; quelque chose nous précède, nous appelle et nous attire.

 

Une lumière dans la nuit

La vigile pascale joue sur plusieurs registres. Il y a le rapport entre la nuit et le feu, entre les ténèbres et la lumière. Mais aussi, le rapport entre le feu et le cierge pascal qu’on allume. Le feu qui ne craint rien, le feu rassurant et la flamme du cierge pascal d’une grande fragilité. D’ailleurs, il arrive souvent qu’on soit obligé de le rallumer plusieurs fois à cause du vent qui l’éteint. D’ailleurs la nuit est souvent moins noire qu’on pourrait le souhaiter, dans les villes notamment, à cause des réverbères. Cette fragilité de la flemme du cierge pascal dit quelque chose du mystère de la foi. Car c’est avec le cierge pascal allumé que l’assemblée acclame le Christ ressuscité; c’est lui qu’elle suit jusque dans l’église où la flamme peut enfin prendre une certaine stabilité, protégée du vent. La démarche de foi prend ici figure : fragile et pourtant appelée à rayonner, instable mais capable de s’affirmer lorsque nous sommes réunis en Eglise. C’est bien dans nos fragilités, qui sont parfois des nuits noires, que le Seigneur vient nous rejoindre pour nous inviter à la suivre.

 

Un premier passage

Il y a deux images : le feu qui réchauffe et la flamme du cierge pascal qui éclaire. Les deux aspects sont importants, mais c’est derrière le cierge pascal qu’on entre en procession, derrière la flamme qui éclaire. Et dans l’église, cette flamme va se diffuser. L’ombre de l’église obscure va reculer progressivement pour faire place à la lumière des petits cierges allumés au cierge pascal. Il y a là un véritable passage : ensemble « nous passons des ténèbres à son admirable lumière ». Non pas une opposition, mais un passage. Et qui dit passage, dit déplacement. La première action de l’assemblée est de marcher derrière cette lumière : marche du peuple de Dieu depuis des siècles et dans laquelle nous entrons, et marche avec le Christ qui nous rejoint dans nos vies quotidiennes pour faire de nous des marcheurs à sa suite, comme au jour de notre baptême. Et pour cette marche, nous recevons la lumière du cierge pascal, nous tenons nos cierges allumés. La flamme de nos cierges est tout aussi fragile, mais elle éclaire notre chemin, et plus encore nos visages. Nous avons quitté l’obscurité et laissé les ombres derrière nous pour avancer vers la lumière avec nos petites lumières reçues lors de notre baptême. Chacun tenant sa flamme fragile éclairant son visage, comme pour le rendre porteur d’un regard pour les autres, d’un regard de croyant, fragile et assuré à la fois.

 

Une progression jusqu’à l’Exultet

Une multitude de lumières qui fait une grande lumière ! C’est l’addition de la lumière du cierge et de nos flammes qui fait que, petit à petit, l’église s’illumine. Alors peut jaillir le chant de l’Exultet : « Exultez de joie ! »Un chant de louange qui transperce le silence. Déjà des « cris » avaient surgi dans le silence de la nuit : « Lumière du Christ », trois fois. Et voilà que se déploie l’annonce de la Pâque dans le chant de l’Exultet. Il y a là une très grande réserve de la liturgie : il ne s’agit pas (encore) de raconter, d’expliquer ce que nous croyons. Il s’agit seulement de nous mettre en marche derrière le Christ, à l’image des disciples, dans le silence, près du feu et derrière le cierge pascal, de l’acclamer sobrement en le suivant avec nos cierges allumés, et enfin de de se laisser saisir par cette hymne d’exultation. Tout est (déjà) dit du mystère de la foi !

 

Une liturgie du seuil

La liturgie d’ouverture de la vigile pascale est faite de passages : on passe de l’extérieur à l’intérieur, de l’obscurité à la lumière, du silence au chant. Par là toute une série de transformations s’opère, non seulement transformations de l’assemblée, mais aussi de chacun de nous. Comme pour un vitrail; il faut entrer dans l’église pour voir toute sa richesse. C’est la même expérience qu’il nous est donné de faire : nous entrons dans l’église pour mieux saisir quel est celui en qui nous croyons et le rencontrer. De plus, en illuminant l’intérieur de l’église avec nos cierges, nous donnons à voir, à l’extérieur, les vitraux. Ce qui est annoncé dans l’Exultet n’est pas seulement pour ceux qui sont là, mais pour toute la terre : « Sois heureuse aussi, notre terre… car il t’a prise dans sa clarté ! » (Exultet)

Cependant, ceux qui sont là ont franchi le seuil pour suivre le Christ. On peut y voir (bien avant la profession de foi baptismale qui va suivre) comme un renouvellement du baptême des fidèles présents et une anticipation pour ceux qui vont être baptisés. Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’accueil des « gens du seuil » à qui nous pouvons proposer la foi. Dans la veillée pascale, l’Eglise demande à chacun de devenir « quelqu’un du seuil » à qui nous pouvons proposer la foi. Dans la veillée pascale, l’Eglise, demande à chacun de devenir « quelqu’un du seuil », appelé à se mettre en marche derrière le Christ lumière, à devenir lumière et à la transmettre. C’est bien le Christ qui a dit : « je suis la porte ! », « je suis la lumière ! », « Je suis le chemin ! ».

 

Une joie continue

Ce moment de la célébration n’est pas un moment figé. Bien sûr, il y a la solennité du chant de l’Exultet mais, pendant celui-ci, chacun tient comme il peut son petit cierge allumé. De plus, le chant ne vient qu’après une marche depuis l’extérieur et le rassemblement autour du feu. Cette liturgie présente aussi un aspect convivial, familiale : c’est simple, moderne et bien dans la vie réelle.

 

Il y a de la joie dans cette vigile pascale. Non pas une joie exubérante, mais une joie modeste, contenue, fragile et sûre à la fois. C’est pourquoi l’Exultet est fait pour être chanté ! Il y a un rapport très étroit entre l’attitude du croyant, ce que signifie être croyant, et le fait de chanter. Non pas qu’on soit appelé à devenir des experts en chant mais parce que la foi nous met, nous projette en quelque sorte, en dehors de nous-mêmes. Et le chant exprime cela. De ce point de vue, l’Exultet est une anticipation de l’Alléluia qui viendra à l’évangile.

 

Une première annonce

On pourrait s’interroger sur la place de l’Exultet dès le début de la vigile. Pourquoi, en effet, ne vient-il pas juste après l’évangile, puisqu’il est une annonce de la Résurrection ? Ce serait oublier que la liturgie joue avant tout sur un mode symbolique. Ce serait oublier que la vigile pascale n’est pas, après le vendredi saint, la représentation théâtrale d’une histoire ancienne. Cette liturgie de la lumière, comme toute liturgie, joue sur un mode implicite, avec pudeur, avec réserve. Tout est en réserve ! C’est une annonce de la Résurrection. Une annonce ferme qui n’est pas triomphaliste. Une annonce qui rend participant de l’événement lui-même et qui implique les personnes présentes. C’est pourquoi comme les disciples au matin de Pâques, nous pouvons ressentir comme une réserve devant l’inouï de l’événement. Par contre, lorsque l’évangile fait le récit de la découverte de la résurrection du Sauveur, il n’y a plus d’autres mots que « Alléluia ! »

On n’annonce pas immédiatement une grande nouvelle, il faut la préparer, il faut l’accueillir, Et toute cette liturgie de la lumière est une manière d’accueillir la nouvelle qui va nous transformer… progressivement. On perdrait quelque chose en allant trop vite. L’Exultet n’omet pas la mort et les ténèbres quand il ose dire : « Heureuse la faute qui nous valut un tel Rédempteur ! » : ou quand il répète : « C’est la nuit…Ô nuit… » Le passage des ténèbres à la lumière est aussi passage de la mort à la vie. Ce passage joue, dans la liturgie d’ouverture, de manière discrète pour apparaître plus nettement après, mais il est déjà présent et la mort n’est pas occultée.

 

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