Pour une tombe chrétienne

30 octobre 2016 : Cimetière du parc de Clamart. Clamart (92), France.

30 octobre 2016 : Cimetière du parc de Clamart. Clamart (92), France.

Par Frère Patrick PrétotMoine o.s.b. de l’abbaye de la Pierre Qui Vire, théologien, professeur à l’Institut Supérieur de Liturgie et ancien directeur de la rédaction de La Maison Dieu.

« La charité envers les morts consiste à faire ce qu’ils attendraient de nous s’ils étaient vivants » Blaise Pascal.

La problématique chrétienne de l’art funéraire est prise comme en étau entre deux écueils : d’un côté insister trop lourdement sur la « différence chrétienne », comme si la foi rendait sans importance ces questions, ou au contraire comme si elle offrait un éclairage singulier permettant de résoudre toutes les questions; de l’autre, affirmer que devant la mort, le chrétien est d’abord un homme dont la tombe emprunte les schèmes habituels de sa culture. Le propos est moins ici de tracer une voie moyenne entre ce que l’on peut considérer comme deux excès, que tenter de fournir, à partir d’une réflexion anthropologique et théologique non explicitée faute d’espace1, quelques repères utiles sur la question2.

Sans s’étendre, il est opportun pour commencer, de souligner la complexité du problème qui met en jeu, non seulement l’anthropologie et la théologie, mais également des aspects juridiques – les cimetières font l’objet d’une réglementation -, sociaux – dans la mort comme dans la vie, la dimension sociale demeure : les chrétiens sont enterrés avec d’autres, non chrétiens, non croyants ou croyants d’autres religions – et bien sûr financiers. Il serait naïf et inconsistant en particulier d’esquiver cette dernière question : la gestion de la mort est un véritable travail qui appelle le respect envers ceux qui l’assument; elle est aussi l’objet d’un « commerce », qui ne peut être a priori suspecté, ni considéré comme malsain, mais qui requiert une attention sérieuse, en raison de ses enjeux humains et spirituels, et cela tant sur le plan personnel, que celui des familles et des groupes humains et par-delà, de toute une société.

« Je m’en vais par le chemin de tout le monde »3

Cette citation extraite du testament de David dans le deuxième livre des Rois peut servir de repère pour une anthropologie chrétienne de la mort : la mort est avant tout l’événement par lequel est scellé l’itinéraire de tout homme. Elle est le signe de l’humanité. Et la mémoire de cette condition mortelle figure au cœur de la liturgie chrétienne des funérailles :

« Oui, nous sommes destinés à mourir, mais quand la mort nous atteint, nous qui sommes pécheurs, ton cœur de Père nous sauve par la victoire du Christ qui nous fait revivre avec lui »[4].

Dès lors, le cimetière est le lieu d’une certaine « banalisation » de la mort. Sans forcément tomber dans l’uniformité des cimetières militaires, la tombe ne peut pas être trop marquée par la recherche d’une personnalisation outrancière. Elle est en effet ce qui traduit la « fraternité » qui relie les défunts entre eux : par-delà la mort, les hommes se retrouvent côte à côte et si les histoires de chacun demeurent avec leur irréductible diversité, cette fraternité qui implique une certaine forme d’égalité, s’exprime à travers le caractère répétitif des tombes. On peut sur ce point estimer que cette réduction à la « portion commune », y compris et d’abord dans l’espace – la taille d’une tombe est déjà une forme de stéréotype – est l’un des chemins par lesquels se fait le travail de deuil chez les survivants. C’est également dans cette perspective que l’on peut situer les deux marques de la tombe : elle est lieu à la fois lieu de culte et lieu de mémoire.

Un lieu de culte

Dans sa réalisation comme dans son entretien, la tombe comporte une forme de culte des morts qui intègre une dimension de dépense à caractère sacrificiel. La dépense pour une tombe, qui
certes peut parfois se dévoyer en luxe ostentatoire, n’a pas à être suspectée. Il s’agit d’une œuvre « pieuse » qui permet aux vivants de dire leur dette à l’égard de ceux qui les ont précédés.

De plus, l’art funéraire est ainsi l’une des voies par lesquelles l’humanité inscrit son désir de « dignité » pour chaque homme alors que la vie, la maladie et la mort ont apporté à chacun son lot de disgrâces. La beauté et la noblesse de la tombe permet d’honorer ces requêtes d’humanité.

Sur ce point notons que les cimetières monastiques constituent une exception qui confirme la règle : le propos de renoncement caractéristique de ce type de vie, conduit à un dépouillement parallèle de la tombe, qui dans certains cas, va jusqu’à l’ensevelissement à même la terre ou même l’anonymat. Mais si la dimension de « dépense » est ici totalement absente, c’est parce que le sacrifice est antérieur à la mort elle-même.

Ce n’est pas un hasard si les anciens rituels de profession faisaient des allusions explicites aux funérailles (prostration sous le drap mortuaire, par ex.), en voulant évoquer la « mort au monde » du moine. La belle simplicité des cimetières monastiques qui, par la paix dont ils témoignent, exprime la force de la foi chrétienne devant la mort, ne peut être tenue comme un modèle général mais seulement comme un idéal type rappelant à tous, par son caractère limite, le sens même de la tombe.

Lieu de culte, la tombe le sera également à travers les symboles qu’elle intègre : si la croix figure habituellement sur la tombe des chrétiens, ce n’est pas seulement pour rappeler que la mort configure le chrétien au Christ en croix dans la promesse de participer à sa résurrection.

C’est aussi parce que le symbole de la croix fait de la tombe chrétienne, une sorte de lieu liturgique où les vivants sont renvoyés non seulement à l’absence de celui qui les a quittés, mais aussi à sa présence dans le mystère de Dieu. La prière pour les morts n’est pas qu’une forme de charité à leur égard : elle est célébration de l’espérance chrétienne qui s’exprime dans les chants qui ont pendant des siècles, accompagné la procession vers le cimetière : « In paradisum deducant te angeli : in tuo adventu suscipiant te martyres, et perducant te in civitatem sanctam Ierusalem » 5.

L’Eglise prie pour que les morts participent à la résurrection finale, mais elle espère que les défunts sont accueillis dès leur mort, par les anges dans le repos éternel6. La tombe sera pour le chrétien le lieu de cette prière qui est expérience spirituelle : dans le non savoir qui est le nôtre sur le sort ce ceux qui nous ont quittés, l’Espérance est la source que fait jaillir l’Esprit, cet Esprit qui seul redonne vie aux morts7.

Les versets d’écriture qui figurent sur les tombes sont à leur manière, les symboles de la foi et le support de la liturgie chrétienne devant la tombe : la parole de Dieu, dont elles sont comme la marque sacramentelle est le gage de l’espérance en la résurrection, car comme l’exprime saint Paul, c’est la Parole de Dieu qui appelle les morts à la vie : « Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront »8.

Un lieu de mémoire

La tombe est également lieu de mémoire. C’est par elle, que les vivants surmontent la distance qui les sépare des morts. Elle assume donc une fonction de repère généalogique essentiel pour la perception d’une lignée. De là, l’importance de l’inscription du ou des noms. Par là, l’humanité signifie la force des liens familiaux que les rituels de la mort permettent de consolider contre les diverses forces dissolvantes : l’inscription du nom qui se limite parfois à la simple mention « famille un tel » se présente comme un signal rappelant le devoir de rendre les honneurs funèbres aux membres de sa famille, un devoir « sacré » que la tragédie grecque – on pense à l’Antigone de Sophocle – a magnifié. L’inscription des noms est ainsi à sa manière un gage d’éternité dans la mesure où l’on inscrit « ce qui ne peut être oublié ».

La foi assume cet aspect anthropologique essentiel, selon lequel, par-delà la mort, c’est le nom qui conserve la mémoire du défunt. Lorsqu’Israël bénit les deux fils de Joseph, Ephraïm et Manassé, il dit ainsi « que l’Ange qui m’a sauvé de tout mal bénisse ces enfants, que survivent en eux mon nom et le nom de mes ancêtres, Abraham et Isaac »9.

Mais elle la porte plus loin encore parce qu’elle comprend que le jugement final se fera par la médiation du livre de vie sur lequel figurent les noms de ceux que le Christ a rachetés. Dans la Jérusalem messianique, la « cité sainte » qui est don de Dieu puisqu’elle « descend du ciel », « de chez Dieu », ne pourront pénétrer que « ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau »10. L’inscription des noms dans le livre de vie est donc une sorte d’équivalent de la résurrection. L’inscription du nom sur la tombe, la beauté de sa graphie, le symbole du livre de vie qui apparaît parfois, sont donc des éléments qui se conjuguent pour témoigner de la foi selon laquelle le salut de Dieu s’accompagne d’une nomination : « Au vainqueur, je donnerai de la manne cachée et je lui donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit »11.

La tombe est également lieu de mémoire dans la mesure où elle exprime une tradition : elle traduit l’inscription d’un peuple dans une histoire. L’art funéraire ne peut se poser comme l’expression de la sensibilité artistique d’une époque donnée. Il conjugue le passé et le présent en réinventant dans le présent les formes du passé. S’il est évident que l’art funéraire a été un lieu spécifique de la créativité artistique, au point que certains ont pu dire que « l’art était né funéraire », il n’en reste pas moins que ce fut plus le lieu des artisans que des artistes.

Et les monuments élevés à la mémoire des grands qu’ils soient rois comme à Saint-Denis ou papes comme à Saint-Pierre de Rome, viennent confirmer de manière paradoxale, ce que l’on peut considérer comme le « statut ordinaire » de la tombe. Lieu de mémoire, elle l’est par son caractère stéréotypé voir répétitif, à travers lequel l’humanité trouve l’expression du retour des morts à la masse des ancêtres. Ce caractère artisanal de l’art funéraire est à l’origine de traditions particulières qui confèrent aux cimetières de certaines régions une unité essentielle qui n’a rien à voir avec l’uniformité. On peut évoquer ici les cimetières basques avec leurs stèles discoïdales, ou certains cimetières italiens ou autrichiens.

Du point de vue chrétien, le caractère traditionnel de la tombe a souvent trouvé son expression dans les inscriptions que les générations ont répétées au long des siècles, parfois depuis l’Antiquité. La plus courante « Requiescat in pace » sous sa forme complète ou même sous sa forme abrégée « R.I.P. » a servi, par sa fréquence même, de lien entre les générations tant il est vrai que le signifiant était plus important que le signifié et que se trouvait ainsi manifestée l’appartenance à l’Eglise.

On ne cherchera pas une conclusion à des propos qui n’avaient pas d’autre prétention que de baliser le terrain. Nous nous contenterons de souligner à nouveau la complexité de la question,
en particulier dès que l’on veut tenir compte de l’éclatement de nos sociétés et des transformations profondes de l’ensemble des pratiques et mêmes des convictions qui touchent à la mort12. On peut penser par exemple que la multiplication des incinérations modifiera en profondeur la manière dont les hommes conçoivent le cimetière. La mort change de visage même si elle demeure ce qu’elle a toujours été, à la fois « rôdeuse » et « implacable »13. Il n’y a rien d’étonnant à ce que la tombe soit affectée par ces changements. Cette contribution avait pour ambition de donner un point de vue chrétien. Puisque « la vie n’est rien d’autre que le temps que nous mettons à mourir »14, elle affirme à sa manière qu’il convient que nous nous intéressions à la « dernière demeure » de ceux qui par leur mort, nous apprennent à vivre.

Article extrait de la revue Chroniques d’art sacré, n°58, 1999, p 6-9. Télécharger de l’article en intégralité ci-contre.

1. Il n’est pas possible de justifier ni même d’expliciter les travaux qui portent cet article; il suffit d’évoquer les noms de l’anthropologue L.V. Thomas, des historiens Ph. Ariès et M. Vovelle; on peut se reporter également aux articles toujours utiles de N. Maurice-Denis-Boulet, « Les cimetières chrétiens primitifs » et de R. Auzelle « Les problèmes de sépulture dans les cités modernes » dans Le mystère de la mort et sa célébration, Paris, Cerf, 1951 (L.O.12).
2. Ce document synthétise les réflexions échangées lors de plusieurs conseils de rédaction des Chroniques d’Art Sacré; que chacun des membres du conseil soit remercié pour sa contribution et notamment J.Y. Hameline ainsi que notre invité, M. Pierre Aubert, qui, par son questionnement, a beaucoup contribué au progrès de notre
réflexion.
3. 1 R 2,2; cf. Jos 23,14.
4 5e Préface pour la messe des funérailles
5. « Jusqu’en Paradis que les anges te conduisent; à ton arrivée que les martyrs te reçoivent, et qu’ils t’introduisent dans la cité du ciel », trad. tirée de La célébration des sacrements, présentée par P. Jounel, avec la collaboration de J. Evenou, Paris, Desclée, 1983, p. 943.
6. « Chorus angelorum te suscipiat, et cum Lazaro quondam paupere aeternam habeas requiem » : « Le cortège des anges viendra t’accueillir et comme Lazare, qui mendiait à la porte du festin, tu entreras dans l’éternel repos », trad. La célébration des sacrements, op. cit., p. 943.
7. Cf. le récit des ossements desséchés en Ez 37 : « Viens des quatre vents, esprit, souffle sur ces morts, et qu’ils vivent » (Ez 37,9).
8 1 Co 5,16.
9 Gn 48, 16; à noter que la stèle d’Absalom joue le rôle de substitut : « De son vivant, Absalom avait entrepris de s’ériger la stèle qui est dans la vallée du Roi, car il s’était dit : « je n’ai pas de fils pour commémorer mon nom », et il avait donné son nom à la stèle » (2 S 18,18).
10 Ap 21,1-2 et 27; cf. également Ap 3,5; 13,8; 17,8.
11. Ap 2,17; cf. Is 62,2; 63,15; Ap 3,12.
12. Cf. l’excellente synthèse de L.V. Thomas, « Le renouveau de la mort », Approches 79 (1993) 5-24 qui analyse les grandes évolutions touchant cette question dans le monde contemporain.
13. ibid., p. 5.
14. ibid.

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