La Maison-Dieu n°308 : Ressourcement en tradition

Après avoir exploré quelques-unes des sources majeures en sciences liturgique[1], en particulier les sources bibliques, patristiques et historiques, vient rapidement la question du rapport de la liturgie à la Tradition, celle que le dernier Concile désigne comme étant « la norme antique des saints Pères[2] ». Assez couramment, nous parlons de la liturgie de Vatican II comme d’un ressourcement en tradition, mais que signifie cette expression, somme toute assez paradoxale à nos oreilles contemporaines, comme le souligne Nicolas Cochand ? Le dossier que propose ce numéro de La Maison-Dieu tente d’appréhender cette question de différentes manières, comme il se doit.

[1]. LMD 307, 2022/1 : « La science liturgique en ses sources. Sources bibliques, patristiques et historiques. »

[2]. Sacrosanctum concilium 50.

Sommaire 

 

Ad pristinam sanctorum patrum normam ac ritum. La « norme des saints Pères » dans le Missel de Trente et à Vatican II

Daniele Piazzi

L’auteur étudie de manière documentée ce que signifie la référence à la « norme des saints Pères » dans la bulle Quo Primum promulgant le missel de 1570 issu du concile de Trente (lequel donna la primauté à l’Écriture dans une large notion de tradition allant des Apôtres au Pères) et dans la Constitution sur la sainte liturgie du concile Vatican II et reprise dans le préambule du Missel de 1970. Sa conclusion résume clairement son propos : « Quo Primum invoque la normativité de la tradition enracinée chez les Pères pour fixer et légitimer le dernier maillon de la chaîne rituelle de la famille liturgique romaine ; Sacrosanctum concilium se réfère à la même normativité, en la trouvant toutefois dans la pluralité des familles liturgiques, dans la reprise de la théologie des Pères, et même en préfigurant la revitalisation de la norme des rites des Pères, non seulement pour confirmer les dogmes catholiques, mais aussi pour une récupération fructueuse des rites perdus en cours de route. »

 

La tradition liturgique réformée : le ressourcement comme renouvellement de la tradition

Nicolas Cochand

La tradition liturgique réformée a été jalonnée au long de son histoire, et encore aujourd’hui, par une recherche permanente de fidélité à l’Évangile et à la mission fondamentale de l’Église, en revenant à sa source fondatrice, mais aussi d’actualisation avec « un langage et des formes qui permettent à chacun de se reconnaître dans le mouvement spirituel que constitue le déroulement du culte ». Ainsi la véritable fidélité, pour les Églises, n’est pas dans le maintien d’une forme immuable mais dans la recherche d’une liturgie toujours plus au service de la parole de Dieu : « l’enjeu fondamental est que chacun puisse participer à la prière et recevoir la parole divine, audible et visible pour son salut et son édification ». D’où l’importance des changements opérés par la Réforme au xvie siècle et perçus comme un retour aux sources, avec notamment l’usage de la langue vernaculaire ou la célébration et la communion fréquente. Avec le développement des mouvements dits de réveil au xixe s., l’accent est mis davantage encore sur la foi et la pratique personnelles : « les traditions locales l’emportant sur l’enracinement dans une tradition plus ancienne ». Plusieurs tentatives ont permis d’avancer dans une unité liturgique au xixe et xxe siècles jusqu’à l’adoption d’une nouvelle liturgie réformée en 1996, mais la créativité des communautés locales (et de leur ministre) reste prépondérante. Toutefois, le renouvellement des communautés dans la pluralité fait émerger aujourd’hui le désir d’un enracinement plus grand.

 

Ressourcement en tradition : la question du ministre de l’onction des malades

Bénédicte Mariolle

La possibilité d’ouvrir l’administration de l’onction aux diacres et aux laïcs est une question récurrente, particulièrement d’actualité alors que diminuent le nombre des prêtres qui en sont aujourd’hui les ministres exclusifs, et que la responsabilité des aumôneries d’hôpitaux revient majoritairement à des laïcs ou à des diacres. Le propos de l’article est de mettre ici en œuvre un discernement théologique et pastoral qui puise dans les ressources de l’histoire en montrant à quelles conditions un tel ressourcement en tradition peut se faire. En effet, alors qu’une lecture attentive du dossier historique ne laisse pas de doute aujourd’hui sur la possibilité d’une ouverture aux laïcs qui a été une réalité dans l’histoire, il demeure qu’un véritable discernement pastoral doit encore interroger la manière dont cette possibilité résonne aujourd’hui en tenant compte de nouvelles représentations qui en conditionnent la réception.

 

Le ressourcement par la liturgie chez dom Guéranger

Claudine Blanchard

La figure de Dom Prosper Guéranger est fortement attachée à l’idée d’un ressourcement en Tradition, notamment dans ses travaux majeurs en liturgie. L’auteure de cet article montre, à partir de sa thèse, combien sa jeunesse et ses découvertes d’alors ont structuré sa pensée et son œuvre. Évoluant dans le milieu ultramontain influencé par Lamennais, Guéranger considère que l’Église est « dépositaire infaillible » de la Tradition qui a été transmise intacte à travers les siècles. Mais surtout, il comprend cela à partir de deux expériences personnelles qui sont décisives pour lui : d’abord la découverte des Pères de l’Église ancienne au séminaire, et à leur suite, celle du développement de la doctrine chrétienne ; mais aussi l’expérience qu’il fait de la liturgie romaine célébrée chez les Dames du Sacré-Cœur dans laquelle il « reconnaît le son de la voix des Pères de l’Église ». Dès lors, il n’a de cesse de promouvoir la liturgie, à partir du Missel romain, qui constitue « le creuset où toute la Tradition, toute la théologie et toute la spiritualité se rejoignent, font sens et donnent vie à l’Église ». C’est sur cette conviction qu’il déploie son projet de restauration monastique, comme lieu expérimental devant permettre à toute l’Église de se ressourcer en Tradition. Même si son rapport à la tradition est teinté d’un certain archéologisme, et son ecclésiologie polarisée sur l’unité, – au détriment d’une certaine diversité –, dom Guéranger demeure celui pour qui la régénération de l’Église doit se faire prioritairement par la prière liturgique qui donne accès à la Tradition.

 

Ressourcement dans la tradition chez Newman

Keith Beaumont

Dans cet article, l’auteur reprend l’ensemble de l’itinéraire de John Henry Newman pour montrer ce que représente dans son parcours et son œuvre le ressourcement en Tradition. Il part de la double « conversion » de Newman : la première, à 15 ans, lorsqu’il fait l’expérience de la présence de Dieu en lui, et la seconde lorsqu’il rejoint l’Église catholique romaine en 1845. Dans sa jeunesse, l’expérience personnelle de Dieu, qui ouvre à la sainteté, trouve son pendant dans le dogme, qui constitue un complément nécessaire aux Évangiles et qui appelle l’existence même de l’Église. Une Église fidèle à sa tradition la plus haute. C’est cette conviction qui le guide au sein du Mouvement d’Oxford qui vise à créer une Église d’Angleterre séparée et distincte de l’État. Explorant la notion de tradition, Newman distingue la tradition « apostolique » (qui s’exprime dans les grands symboles de la foi et les textes officiels) et la tradition « prophétique » (les réflexions des théologiens et la piété populaire), arguant que toutes deux font partie intégrante de la Tradition au sens large. Il cherche pendant plusieurs années une via media ou voie médiane entre les Églises catholique et protestante. Mais il trouve son inspiration principale dans l’Église primitive et chez les Pères et finit par prendre conscience que c’est l’Église de Rome, et elle seule, qui est l’héritière directe et authentique et la véritable continuation de « l’Église des Apôtres » et de « l’Église des Pères ». Sa conception décisive du « développement » comme processus vivant de changement dans la continuité, fidèle à l’origine que constitue la rencontre avec la personne du Ressuscité, a été saluée par le pape Benoît XVI. L’auteur conclut par ce qui résume bien sa pensée : « Ce qui commande tout le cheminement de Newman, c’est son sens de l’absolu de Dieu, son exigence d’une forme de pensée qui exprimerait le plus adéquatement possible cette réalité et qui pourrait guider notre recherche spirituelle, la recherche d’une forme de plénitude, et la nécessité de s’accrocher au « réel », c’est-à-dire à tout ce qui est fondé historiquement, en d’autres termes à un enracinement dans la Tradition. »

 

« L’eucharistie fait l’Église » : un (pseudo) adage patristique en sacramentaire

Laurent de Villeroché

Quelques années avant le dernier Concile, Henri de Lubac a avancé dans son livre Méditation sur l’Église (1953) une phrase bien frappée d’allure patristique : « C’est l’Église qui fait l’Eucharistie mais c’est aussi l’Eucharistie qui fait l’église ». La formule a connu très vite le succès au point de servir de ressource pour éclairer certains débats ecclésiologiques au Concile. Intégrée dans le discours magistériel, mais réduite à l’adage « l’Eucharistie fait l’Église », elle aide à pointer l’origine sacramentelle de l’Église, avant de décevoir peu à peu : aussi séduisante soit-elle, sa forme simplifiée ne dit pas assez comment passer de l’affirmation à la réalisation. Or le climat intellectuel de son élaboration est celui d’un « retour aux Pères », comme en témoignent deux ébauches de la formule dans Catholicisme (1938) et Corpus mysticum (1944). De plus, selon l’auteur de l’article, elle avait originellement un statut de paradoxe. Dans la pensée d’H. de Lubac, le paradoxe est plus qu’une figure de style, mais un mode d’approche du réel plus apte à intégrer sa complexité et surtout à ouvrir les esprits à l’économie du Mystère qui s’y joue. Ainsi relue, et comme y encourage une réflexion de Benoît XV dans Sacramentum caritatis, la formule inciterait à (re)donner à la sacramentaire son horizon : l’économie du Mystère, à chercher à toujours penser les sacrements à partir de l’action – le « faire » – de leur célébration selon sa dynamique propre. De ce fait, le paradoxe incite aussi à envisager positivement le rôle de l’Église non pas pour elle-même mais au titre d’une juste vision théandrique qui permet de comprendre la grâce sacramentelle comme l’offre par Dieu d’un avènement communautaire spécifique – l’union au Christ – qui transforme l’histoire en ouvrant aux individus la possibilité de rendre leur destinée effective.

 

Pour un nouvel universalisme liturgique

Varia

Joris Geldhof

Cet article étaye la thèse selon laquelle le sens de la célébration de la liturgie présuppose un universalisme sans ambiguïté. En dépit de certaines modes intellectuelles et évolutions culturelles, cet universalisme n’a rien à voir avec le fait de négliger ou de nier que les formes de célébration peuvent témoigner d’une grande variété, et qu’il y a là quelque chose de beau et de bon. L’universalisme que représente la liturgie est plutôt lié au noyau sotériologique et doxologique de la foi en Jésus Christ comme Seigneur, comme le montrent Yves de Montcheuil et Catherine Mowry LaCugna. Par conséquent, la source principale pour les réflexions de cette contribution n’est pas un amalgame de considérations théoriques, mais un texte liturgique par excellence, l’Ordo Missae. La conviction sous-jacente est que les chrétiens d’aujourd’hui, mais en fait de partout et de toujours, feraient bien d’intérioriser et de propager le fait universel du salut de Dieu dans toutes leurs actions.

 

La troisième édition italienne du Missel romain

Nouvelle traduction du Missel romain

Loris Della Pietra

La troisième édition italienne du Missel romain a cherché, d’une part à tenir les critères de traduction donnés par l’Instruction Liturgiam authenticam (2001), puis d’autre part à répondre à la demande du pape François exprimée dans Magnum principium (2017). Le résultat en est une traduction bien améliorée quant à la fidélité au texte original mais aussi ayant su sauvegarder un contenu théologique attesté et une qualité littéraire, notamment dans les apports eucologiques spécifiquement italiens. Après avoir présenté quelques changements notoires du nouveau Missel, l’auteur aborde la question décisive de la réception d’un tel Missel qui demande nécessairement un long apprentissage, particulièrement dans le contexte d’après crise sanitaire qui a limité considérablement la pratique liturgique. Surtout il cherche comment celui-ci peut devenir l’instrument permettant une célébration en acte dans une liturgie authentique. Il plaide alors pour un véritable travail pastoral de mise en œuvre et d’appropriation du Missel afin que les communautés chrétiennes se trouvent continuellement renouvelées dans la célébration liturgique par le mystère pascal du Christ.

 

Chronique
André Haquin
Philippe Béguerie (1925-2017)