La Maison-Dieu n°306 : Liturgies domestiques

Pour le dernier numéro de cette année si particulière que fut 2021, notre revue revient sur les questions liturgiques posées par la crise sanitaire de la Covid 19, et les confinements qui ont empêché nombre de fidèles de célébrer dans leur communauté habituelle. LMD 304 présentait cinq conférences majeures issues du colloque de l’ISL (colloque en ligne, 20-22 janvier 2021) sur la liturgie au miroir de la crise : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde (Mt 18, 20) ». Le présent dossier offre la majeure partie des autres contributions issues de ce même colloque. Leur point commun est la recherche d’une théologie pastorale concernant des liturgies de substitution, notamment celles que l’on appelle habituellement « les liturgies domestiques », et qu’il faudrait qualifier également de familiales (ou amicales, selon les cas), pour les différencier des ecclesia des premiers siècles durant les persécutions. De ce point de vue, l’exemple des communautés chrétiennes de Corée présenté par Paul Han, dans ce dossier, est particulièrement éclairant.

Sommaire 

La redécouverte du sacerdoce baptismal et de la liturgie à la maison. La recherche d’une nouvelle articulation Église domestique/grande Église.

Bernadette Mélois

L’expression « Église domestique » dans l’Antiquité avait une signification toute autre qu’aujourd’hui, puisque c’était toute l’Église qui se réunissait dans les maisons. Néanmoins, l’expérience vécue durant les confinements liés à la pandémie, a permis de donner un sens nouveau à ces « Églises domestiques », célébrant des « liturgies domestiques » pour palier l’absence de rassemblement dans les églises. Tout en clarifiant les terminologies employées, et en s’appuyant sur les initiatives proposées dans les diocèses et les paroisses, l’auteure en tire la conséquence majeure d’une redécouverte du sacerdoce baptismal, y compris dans sa capacité à célébrer, à bénir et à supplier au cours d’une prière ritualisée. Les liturgies à la maison, empruntant à la liturgie de l’Église, ont été conduites par des laïcs baptisés, dans le souci de s’articuler à la liturgie de la grande Église. « Les liturgies domestiques ont permis à bien des chrétiens de prendre en main leur destin de Christi fideles, d’adultes dans la foi… » redécouvrant ainsi une juste articulation entre le sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel. Cette expérience de quelques mois devrait enrichir la vie de l’Église et la vie chrétienne de manière durable.

À la recherche d’une nouvelle réception de la liturgie des Heures pour les baptisés.

Bénédicte Ducatel

L’impossibilité, pour les fidèles, de rejoindre une assemblée célébrante durant le confinement a-t-il favorisé le développement de la liturgie des Heures ? Rien n’est moins sûr, même si ce que l’on a pu en voir – sur Internet, en particulier – ne reflète qu’imparfaitement la réalité de nos pratiques. Il semble que cette prière de l’Église soit encore largement perçue comme étant d’abord la prière du clergé. Cela dénote sans-doute, une profonde incompréhension de la liturgie des Heures, souvent renvoyée à l’image du « bréviaire » et au domaine réservé des prêtres. Cependant, l’auteure souligne combien la liturgie des Heures a commencé à se développer dans la vie paroissiale et familiale, chez nombre de fidèles. Celle-ci apparaît davantage comme une véritable liturgie célébrée en Église et comme une entrée dans le mystère pascal (et pas seulement comme sanctification du temps) à l’instar de toute liturgie. Elle apparaît aussi comme une expression emblématique du sacerdoce baptismal dans la mesure où elle est conçue pour tous les baptisés afin qu’ils déploient la mission reçue lors de leur baptême. Les clercs (mais aussi les religieux), qui ont reçu plus spécifiquement le mandat de célébrer la liturgie des Heures, ont la charge d’entraîner les fidèles à la prier avec eux.

La prégnance du modèle médiatique pendant la crise sanitaire.

Marc Gallo

Le développement des retransmissions de célébrations liturgiques en streaming durant les confinements liés à la crise sanitaire de Covid 19 permet d’interroger le rapport complexe entre liturgie et media. Rapport que nous avons abordé surtout comme « naufragés », à la manière d’un Robinson Crusoé se raccrochant à ce qui est à sa portée. II y a cependant une affinité particulière entre la liturgie comme médiation et les médias, y compris ceux dont nous disposons aujourd’hui, même s’il convient d’en repérer les limites. Il faut, pour cela, tenir compte du 4e tournant anthropologique – la révolution informationnelle – qui nous permet d’appréhender l’être humain – non plus comme le centre de tout – mais comme « inséré dans un milieu où les choses lui parlent et se parlent entre-elles ». Ainsi, la réalité virtuelle fait aussi partie du monde à vivre dans lequel nous évoluons et elle marque nos propres corps. Autrement dit, il nous faut « apprendre à vivre dans cet autre monde » dans lequel le virtuel prolonge la réalité physique et ne se limite pas à une simple alternative circonstancielle. Cela exige que nous soyons attentifs à la qualité même de nos productions numériques, que nous réfléchissions sérieusement aux enjeux et à la mise en œuvre de ces communications, quittant notre naïveté naturelle qui peut provoquer l’ironie, voire la dérision, et finalement trahir la Bonne Nouvelle que nous avons à annoncer au monde. Cela demande aussi que nous travaillions notre art de célébrer la liturgie de l’Église (en présentiel) et développions la formation liturgique.

La sacramentalité de la messe télévisée. Manque de liturgie ou liturgie du manque : à la recherche d’une forme sacramentelle.

Philippe Barras

Rien ne remplacera jamais la célébration liturgique de l’Église, dans une assemblée qui fait mémoire, ensemble, de la Pâque du Christ. Les confinements vécus durant la crise sanitaire nous ont fait cependant percevoir que la retransmission télévisuelle (sous certaines conditions) n’était pas sans valeur – ce que les personnes âgées et malades connaissent bien depuis longtemps. Bien sûr, nous sommes invités à déployer des trésors d’imagination pour permettre des liturgies de la Parole et la liturgie des Heures dans des célébrations domestiques, familiales ou amicales. Mais pour nombre de chrétiens, celles-ci ne comblent pas le manque de liturgie effective, ne serait-ce qu’en raison de leur éducation chrétienne lointaine ou de leur difficulté à oser imaginer et conduire de telles célébrations. De plus, si l’on compare cette pratique de la retransmission de messes télévisée à d’autres situations, –comme la formation en distanciel ou la retransmission de spectacles vivants sans public –, on s’aperçoit que ces dernières ont une véritable valeur pour ceux qui les suivent avec l’intention de participer. L’auteur argumente sur le fait que ces retransmissions télévisées suivies par des fidèles aux intentions spirituelles concordantes, constituent des liturgies, certes mineures, mais néanmoins à portée sacramentelle. Il ne s’agit certes pas de l’eucharistie célébrée dans l’Église, ni même prolongée par médias interposés, mais il s’agit bien d’un sacramental comparable à d’autres sacramentaux. Il reste à travailler sérieusement la complémentarité de ces sacramentaux qui s’articulent autour de l’eucharistie, sacrement majeur de la vie de l’Église.

La liturgie au miroir de la crise : l’espace réel.

Jean-Marie Duthilleul

Explorant la manière avec laquelle le rapport à la liturgie a été vécu durant la crise sanitaire, l’auteur – architecte de renom et expert en aménagements liturgiques – propose sa réflexion sur l’espace de célébration dans nos églises. En effet, les règles sanitaires de confinement et de protections (masque, distanciation, etc.) nous ont fait prendre conscience de la réalité des relations dont nous avons besoin, tant dans nos villes que dans nos communautés chrétiennes. La multiplication des retransmissions en vidéo n’a fait que renforcer l’idée déjà bien ancrée d’une messe réduite à un spectacle qu’on regarde, auquel on assiste, et dont témoignent malheureusement nombre d’aménagements de nos églises. La réduction du nombre de participants, lors de célébrations ensuite autorisées, a montré lui-aussi aussi ses limites et souligné le manque de réflexion théologique sur la réalité de l’assemblée liturgique constituée comme corps du Christ, unie à lui et en lui. Le retour à une situation plus normale devrait être – selon l’auteur – l’occasion à saisir pour réfléchir à frais nouveaux sur l’aménagement de nos églises, pour en faire un lieu de fête et de joie autour du Ressuscité. Éviter le podium de spectacle et les alignements de chaises qui emprisonnent les fidèles – les empêchant de faire corps – et s’engager dans de nouvelles configurations ajustées à la liturgie de l’Église au lieu et à la communauté, demandent un réel travail. C’est à ce prix que l’expérience vécue durant cette crise sanitaire portera quelques fruits.

La liturgie, un itinéraire. Essai de relecture d’une expérience diocésaine en temps de crise sanitaire.

Régis Bompérin

De nombreuses initiatives ont été prises par les diocèses et les paroisses pour pallier le manque de liturgie durant les confinements liés à la pandémie du Covid 19. Relisant son expérience de curé de paroisse et de responsable diocésain de pastorale liturgique et sacramentelle, l’auteur tente d’analyser comment elles ont permis à l’Église de continuer son chemin. Elle a pu ainsi se reconnaître elle-même comme corps, se reconnaître en chemin, avec ses faiblesses et ses difficultés, exerçant la fonction sacerdotale du Christ par sa liturgie. Un chemin qui est fait de commencements pour atteindre le Royaume achevé à la fin des temps, dans la tension eschatologique inhérente à la vie chrétienne. La crise vécue nous a peut-être permis de mesurer combien la liturgie, et l’Église elle-même, étaient marquées par leur propre incomplétude afin de nous conduire toujours davantage à la vie éternelle, dans un Royaume – certes déjà là – mais pas encore achevé et vers lequel nous cheminons humblement.

Vie communautaire et liturgie « domestique » de chrétiens persécutés : l’exemple de la Corée du Sud.

Paul Min-Taeg Han

Les communautés chrétiennes de Corée, au temps des persécutions, constituent un exemple particulièrement instructif, y compris pour nos communautés actuelles confinées durant la pandémie et empêchées de pratiquer normalement leur religion dans la vie quotidienne. L’auteur retrace brièvement l’histoire de ces persécutions et montre, notamment, comment, en l’absence permanente de prêtres, ces communautés ont réussi à vivre leur foi. Grâce souvent à un catéchiste (hoejang) chargé par le prêtre durant sa longue absence de conduire la communauté dans la prière, l’annonce de la foi, la célébration liturgique et l’exercice de la charité ont pu être assurés. Ce qui est déterminant dans ces communautés et qui leur a permis de tenir, c’est la circulation vertueuse permanente entre célébration liturgique, confession doctrinale et vie quotidienne, chacune pénétrant les autres et inversement. Cette articulation étroite entre les trois pôles devrait être interrogée à l’occasion de la crise sanitaire que nous avons vécue.

La grâce et l’échange symbolique chez Louis-Marie Chauvet : une relecture.

Patrice Bergeron

D’où viennent ces catégories opposées de valeur et de hors valeur qu’évoque rapidement le théologien des sacrements Louis-Marie Chauvet au tout début de son maître-ouvrage Symbole et sacrement et qui réapparaissent à des moments clés de l’argumentation, notamment dans sa discussion avec la théologie sacramentaire de saint Thomas d’Aquin ? D’où viennent également ces deux autres catégories, gracieuseté et gratuité, qui servent à qualifier ce « hors valeur » de la grâce à l’œuvre dans les sacrements ? Elles lui viennent de sa réception du concept d’échange symbolique tel qu’il a été pensé de manière différenciée du côté de l’anthropologie, tant celle de Marcel Mauss, que celles de Claude Lévi-Strauss et de Jean Baudrillard. À travers une lecture attentive des écrits de Chauvet, cet article montre d’abord que ce dossier théorique gravitant autour de l’échange symbolique, qui se trouve à l’intérieur d’une problématique philosophique et théologique plus large, occupe tout de même une place importante. S’il comporte quelques difficultés, il va aussi et surtout de pair avec des fécondités qu’il importe d’identifier. Ensuite, à partir de l’anthropologie du don et de la reconnaissance de Marcel Hénaff, cet article explore la manière dont l’horizon anthropologique du don – ici l’échange symbolique – permet à Chauvet d’approcher la grâce comme un don gratuit qui, dans sa gracieuseté, soutient le contre-don de la réponse humaine en même temps qu’il l’appelle à la liberté responsable et l’ouvre à une dynamique de reconnaissance. Enfin, sur le plan proprement théorique, la contribution de Chauvet fait bien voir tant la complexité que la fécondité d’une théologie de la grâce qui s’ouvre au don réciproque et rituel tel qu’il est étudié par l’anthropologie culturelle et sociale depuis Marcel Mauss.

Le Missel romain, au service d’une prière « eucharistique » de l’assemblée.

Bernadette Mélois

Dans cette contribution, la directrice du Service national de pastorale liturgique et sacramentelle souligne la dimension éminemment pastorale du Missel romain, à l’occasion de sa nouvelle traduction en langue française. Au-delà de la structure même du Missel et de l’exactitude des mots de la traduction, se joue l’action commune du peuple de Dieu qui se reconnaît comme Église, corps du Christ pour la gloire de Dieu et le salut du monde. L’article aborde successivement : la Présentation générale du Missel romain comme mode d’emploi et itinéraire ; les diverses portes d’entrées dans le mystère que propose le Missel romain selon sa Présentation générale ; la visée fondamentale du Missel romain qui est de permettre à tous de se tenir en Église dans la prière ; l’horizon missionnaire déterminant du Missel romain ; et la responsabilité ecclésiale dans la régulation de la célébration de la messe qui nécessite d’approfondir ce Missel romain pour entrer dans l’esprit de la liturgie.

 

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