La Parole de Dieu

20 octobre 2013 : Messe présidée par Mgr Jean-Charles DESCUBES, alors archevêque de Rouen, lors de la "Fête de la parole" organisée par le diocèse de Rouen au Zénith de Rouen (76), France. October 20, 2013: Party of the Word organized by the Diocese of Rouen, in Rouen, France.

20 octobre 2013 : Messe présidée par Mgr Descubes, alors archevêque de Rouen, lors de la « Fête de la parole » organisée par son diocèse au Zénith de Rouen (76).

Par Michel Berder, Père abbé, professeur et chercheur en théologie à l’ICParis

 

Parole révélée et Parole incarnée

L’un des grands textes du Concile Vatican II, la constitution dogmatique sur la Révélation Dei Verbum, attire l’attention sur le lien profond qui unit Révélation et Incarnation : « Les paroles de Dieu, passant par les langues humaines, ont pris la ressemblance du langage des hommes, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant pris l’infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes. » (n° 13). L’idée que développe ce paragraphe ne se réduit pas à un vague rapprochement plus ou moins abstrait. Le Concile, reprenant un mot de saint Jean Chrysostome, invite à contempler la « condescendance » merveilleuse de la Sagesse éternelle, c’est-à-dire le mouvement par lequel Dieu se fait proche de l’humanité, « descend » vers les hommes pour se communiquer à eux. Non seulement des mots humains nous parlent de Dieu, mais ils nous viennent de Dieu, nous rejoignant au cœur de notre expérience du langage. Et dans la personne du Christ un visage humain est pour nous visage de Dieu.

« En la période finale où nous sommes, Dieu nous a parlé en un Fils qu’il a établi héritier de tout » affirme l’auteur de l’Épître aux Hébreux (1, 2). Cette rencontre entre Dieu et l’humanité est évoquée dans la première lettre de Jean par une expression d’une grande audace dans son caractère concret : « ce que nos mains ont touché du Verbe de vie » (1 Jean 1, 1).

Dans l’histoire des relations entre Dieu et l’humanité, l’avènement de Jésus de Nazareth, sa vie, sa mort et sa résurrection introduisent une étape radicalement nouvelle. Il y a avant et après Jésus-Christ. Ce dernier n’a pas écrit. Par rapport à la littérature biblique, ce fait est à considérer avec une grande attention. Dei Verbum n° 4 parle du Christ comme « plénitude personnelle de la Révélation ».

Parole proclamée et reçue en Église

Un lieu privilégié pour faire l’expérience de la rencontre avec le Christ est la liturgie, notamment dans le partage de la table de la Parole et de l’eucharistie. La liturgie de l’Alliance nouvelle met le croyant en contact avec le corps des Écritures et l’invite à communier au corps du Ressuscité.

L’expérience de la proclamation et de l’écoute des textes bibliques dans l’assemblée fait prendre conscience de la réalité vivante de l’Église, qui nous précède, qui nous dépasse, et dans laquelle nous sommes appelés à prendre notre place. La mise en œuvre de leur lecture publique montre que nous reconnaissons et recevons ces textes comme appartenant à un ensemble auquel est accordé un statut particulier. Leur liste officielle, le Canon des Écritures, s’est constituée progressivement au cours de l’histoire, à partir de l’usage des communautés[1] et d’un discernement opéré dans la foi. Le chrétien d’aujourd’hui qui entend dans sa langue tel ou tel passage d’Écriture entre ainsi dans un vaste mouvement qui s’enracine dans l’expérience de l’Église, et du peuple de la première alliance.

Parole diversifiée, riche de toute une histoire

Les divers éléments qui composent la liturgie de la Parole ne se situent pas uniformément sur le même plan. Au sein du Nouveau Testament, une place de choix est accordée aux évangiles. On peut, à ce sujet, renvoyer encore au Concile Vatican II, qui précise que « les Évangiles possèdent une supériorité méritée, en tant qu’ils constituent le témoignage par excellence sur la vie et sur l’enseignement du Verbe incarné, notre sauveur. » (Dei Verbum, n° 18). L’assemblée exprime cette conviction dans l’acclamation à l’évangile. La vénération qui s’attache au livre lui-même est un signe de cette profession de foi, reconnaissant en Jésus la Parole de Dieu par excellence : « Louange à toi, Seigneur Jésus ».

Dans la citation du Concile, on peut noter la double dimension « vie et enseignement ». Les évangiles, en effet, ne sont pas une simple anthologie de paroles isolées attribuées à Jésus comme maître de Sagesse (forme littéraire qui s’observe, par exemple, dans l’évangile apocryphe de Thomas). Ils sont récits de ses faits et gestes, jusqu’à sa mort et sa résurrection. Et l’Église a maintenu la variété des témoignages. Elle a résisté avec fermeté à la tentation de substituer aux quatre évangiles une œuvre de référence unique, une « harmonie évangélique ». Là aussi, il s’agit d’une prise en compte de la dynamique de la Révélation et de l’Incarnation.

L’un des objectifs visés par la réforme du lectionnaire dans la perspective de Vatican II est d’offrir aux chrétiens qui participent régulièrement à l’eucharistie une perception plus vive de la richesse des écrits bibliques. La lecture de passages des Actes des Apôtres ou des Épîtres permet de faire un lien entre les communautés qui se réunissent aujourd’hui au nom du Christ et celles des premiers temps de l’Église. La description des difficultés de ces communautés, mais aussi le témoignage de leur effort de fidélité à l’Esprit dans la mission, l’accueil des païens, le partage des biens et la prière fraternelle peuvent nourrir la réflexion des chrétiens d’aujourd’hui. De même, le fait d’entendre retentir des paroles fortes comme celles de Paul en 1 Corinthiens 10, 17 : « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain. »

La lecture de l’Ancien Testament aide à prendre conscience des racines de notre foi dans l’expérience du peuple hébreu. La distance chronologique et culturelle entre ces textes et les lecteurs d’aujourd’hui ne va pas sans poser de problème. Elle peut cependant être vécue comme une prise en compte de la longue histoire du Salut. La lecture et l’interprétation de toute la Bible en fonction du Christ, qui constituent une originalité chrétienne, ne doivent pas faire perdre de vue la richesse spirituelle des textes de l’Ancien Testament pris en eux-mêmes. La révélation d’un Dieu d’amour fait déjà partie du message de la première Alliance. De nombreux pasteurs estiment qu’aujourd’hui l’Église doit réfléchir en profondeur à son rapport à l’Ancien Testament. Une telle démarche requiert des lieux divers pour se réaliser. L’homélie du dimanche ne saurait y suffire.

Remarquons encore la situation toute particulière des psaumes. En tant que prières bibliques, ils sont à la fois parole de Dieu et parole adressée à Dieu. Ils nous transmettent l’écho de louanges, d’appels, de cris, de méditations, de relectures de vie, dans un langage lyrique où le corps a une grande place. Les psalmistes ont une singulière capacité à éviter les pièges de ce qu’on appelle aujourd’hui la « langue de bois » ! Plusieurs psaumes ont reçu explicitement dans le Nouveau Testament une dimension nouvelle comme prière du Christ et des premières communautés chrétiennes. Leur mise en œuvre dans la liturgie doit s’efforcer d’ouvrir à cette richesse de signification. Le jeu des pronoms est particulièrement suggestif. Le chantre ou la communauté qui prend à son compte un psaume en disant « je » ou « nous » peut ainsi s’unir à la prière du Christ lui-même, présent au cœur de l’assemblée réunie en son nom. Pensons à l’effet que produit, dans les célébrations de la Passion, le cri du Psaume 22(21), 2 :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Parole d’alliance

La communauté liturgique est habitée par la conviction qu’elle répond à une invitation de son Seigneur. Les gestes effectués, les paroles prononcées, les temps de prière silencieuse s’intègrent dans une démarche qui vise à approfondir la relation d’alliance avec lui.

L’Ancien Testament décrit à plusieurs reprises l’assemblée du peuple hébreu s’engageant solennellement à l’écoute de la Parole de son Dieu. L’une des scènes les plus évocatrices en ce sens dans la tradition juive est la séance de proclamation solennelle de la Loi par Esdras, au retour d’exil, selon Néhémie 8, 4 : « Les oreilles de tout le peuple étaient attentives au livre de la Loi. »

Dans la liturgie chrétienne, la proclamation, l’écoute, la méditation, le commentaire homilétique des textes bibliques prennent tout leur sens en fonction de la foi en la présence du Christ ressuscité, au cœur de l’assemblée. Comme le note la Constitution de Vatican II sur la liturgie (n° 7) : « Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures ».

Parole à actualiser et à transmettre

L’actualisation permanente de la parole de Dieu est l’une des caractéristiques fondamentales du judaïsme. Elle se vit notamment dans la liturgie. C’est l’un des aspects les plus importants que les chrétiens ont reçus de cette tradition, et qu’ils vivent en fonction de l’alliance nouvelle scellée en Jésus-Christ. À la suite des premières générations de disciples du Ressuscité, nous vivons dans la conviction que notre existence se situe en communion avec lui, jusqu’à son retour en gloire : « Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne » affirme Paul (1 Corinthiens 11, 26).

La parole du Christ est semée pour porter du fruit. Ceux qui la reçoivent sont appelés à y répondre dans leur liberté. Ils peuvent ainsi entrer dans le vaste mouvement de diffusion de la Parole que décrit Luc dans les Actes des apôtres, en écho à l’ordre de mission adressé par le Ressuscité (Actes 1, 8) : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre ».

 

Article extrait de la revue Célébrer, n°294 février 2000, p 9-12.

[1] Voir « Bible et liturgie », de Louis-Marie Chauvet, dossier Célébrer n° 234 (octobre 1993). Voir aussi La Maison-Dieu n° 189.

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M. Berder – La Parole de Dieu

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