La liturgie face au défi de la sauvegarde de la Création

Messe Laudato Si’ pour la création à la Basilique de Fourvière.

Messe Laudato Si’ pour la création à la Basilique de Fourvière.

Par le père Laurent de Villeroché, eudiste, chargé d’enseignement à l’ISL et membre du SNPLS

Depuis 2015, chaque 1er septembre, les catholiques sont invités à célébrer une Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création. Certaines communautés prolongent par une « Saison de la création » jusqu’au 4 octobre, fête de saint François d’Assise, proclamé en 1979 « patron céleste de ceux qui se préoccupent d’écologie » par Jean-Paul II. Mais au‑delà de ces temps forts annuels, la liturgie elle-même encourage à relever le défi de l’écologie.

Pas d’écologie intégrale sans spiritualité

C’est en juin 2015 que le pape François a publié Laudato si (LS), son encyclique sur « la sauvegarde de la maison commune ». Le thème a parfois étonné, car aucun pape ne l’avait abordé avec cette ampleur. Mais prenant acte que l’avenir de la création préoccupe aujourd’hui de plus en plus les hommes, le pape François estime le moment venu de proposer plus largement la vision chrétienne pour enrichir la réflexion sur l’« écologie intégrale ».

Aux chrétiens, il souhaite même proposer « une spiritualité écologique », car « ce que nous enseigne l’Évangile a des conséquences sur notre façon de penser, de sentir et de vivre » et « il ne s’agit pas de parler tant d’idées, mais surtout de motivations qui naissent de la spiritualité pour alimenter la passion de la préservation du monde » (LS 216). En cela, il rejoint ses prédécesseurs, en soulignant que la crise est avant tout spirituelle : « Il ne sera pas possible, en effet, de s’engager dans de grandes choses seulement avec des doctrines, sans une mystique qui nous anime » (LS 216) et donne sens à l’action personnelle et communautaire. C’est la raison qui le conduit à souhaiter associer les catholiques à une initiative de frères et sœurs orthodoxes.

Une Journée mondiale de prière pour la Sauvegarde de la Création

Au début de son encyclique, après avoir évoqué ses prédécesseurs, le pape François avait mentionné le patriarche orthodoxe Bartholomée, son invitation à « reconnaître les péchés contre la création », car « un crime contre la nature est un crime contre nous-mêmes et un péché contre Dieu » (LS n°8) et aussi son insistance « sur les racines éthiques et spirituelles des problèmes environnementaux » et sa conviction que les solutions techniques ne suffiront pas, car il faut aussi un changement de la part de l’être humain (LS n°9).

La pensée du pape rejoint celle du patriarche et il va accueillir favorablement une suggestion émise à l’occasion de la présentation de l’encyclique Laudato si : s’associer à l’initiative du patriarcat de Constantinople qui, depuis 1989, célèbre chaque année une « Journée Mondiale de Prière pour la Sauvegarde de la Création ». Elle a lieu le 1er septembre, le début de l’année liturgique pour les orthodoxes, un moment propice pour rappeler l’œuvre de Dieu dans la création du monde. D’autres églises chrétiennes européennes ont adopté la journée en 2001. À partir de 2007, elle est complétée par une « Saison de la création » à vivre jusqu’au 4 octobre.

Le 6 août 2015, le pape François annonce donc sa décision d’instituer dans l’Église catholique une « Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création », chaque 1er septembre : « En tant que chrétiens, nous souhaitons offrir notre contribution à la résolution de la crise écologique à laquelle l’humanité est actuellement confrontée. Pour cela, nous devons avant tout puiser dans notre riche patrimoine spirituel les motivations qui nourrissent la passion pour la sauvegarde de la création, en n’oubliant jamais que, pour les croyants en Jésus-Christ, Verbe de Dieu qui s’est fait homme pour nous, “la spiritualité n’est déconnectée ni de notre propre corps, ni de la nature, ni des réalités de ce monde ; [elle] se vit plutôt avec celles-ci et en elles, en communion avec tout ce qui nous entoure” (LS n°216) ».

Le pape souhaite que cette Journée devienne « un temps fort de prière, de réflexion, de conversion et d’adoption d’un style de vie cohérent ». Car la « conversion écologique » exige une « conversion spirituelle profonde », ce qui « implique de laisser jaillir toutes les conséquences de leur rencontre avec Jésus-Christ sur les relations avec le monde qui les entoure » (LS n°217). On découvre alors que protéger l’œuvre de Dieu ne peut être quelque chose d’optionnel ou de secondaire pour un disciple du Christ.

Depuis, chaque année, « un comité directeur œcuménique fournit des ressources pour célébrer la Saison de la Création », comme l’a rappelé Mgr Duffé, Secrétaire du Dicastère pour le service du développement humain intégral. Ce comité propose notamment un thème annuel : pour 2019, « “le réseau de la vie”, un thème qui relie notre rôle en tant que gardiens de la création de Dieu au besoin urgent de protéger la biodiversité ».

Un Temps pour la Création, du 1er septembre au 4 octobre

Instituée par le pape François à la suite de la publication de l'encyclique ``Laudato Si``, la Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création offre aux croyants l'opportunité de renouveler leur adhésion personnelle à leur vocation de gardiens de la Création.
Comment vivre ce temps, pleinement ? Eléments de réponse avec Elena Lasida, chargée de mission écologie et société à la Conférence des évêques de France.

La liturgie, source habituelle de conversion à une écologie intégrale

Au-delà de ces temps forts, il est bon de redécouvrir que la liturgie vécue tout au long de l’année offre un chemin de « conversion spirituelle profonde ». On y contemple le renouvellement de la création opéré par le Christ, ce qui entraîne à relever le défi de la conversion écologique.

Il y a les célébrations dédiées prévues dans le Livre des bénédictions : pour bénir des animaux, des champs, une source, des fruits nouveaux, un repas… Il y a les messes pour circonstances particulières du Missel, par exemple pour le temps des semailles, pour remercier après les récoltes ou demander la pluie. Il y a ici ou là des fêtes de la Saint Fiacre (patron des jardiniers), de la Saint Vincent (patron, des vignerons) ou les processions des Rogations. Mais même nos liturgies ordinaires comportent une dimension cosmique qui fait partie de toute célébration authentiquement chrétienne1 :

  • La « liturgie des heures » ou le dimanche aident à sanctifier le temps ou plutôt ils sanctifient la vie de ceux qui célèbrent en les ouvrant sur un autre rythme, celui de l’Alliance qui peut les soutenir dans la course du quotidien. Dans la même ligne, à moins de vivre chaque célébration sur le même modèle, la dynamique de la « Création nouvelle qui forme l’essence même de la liturgie »2 s’expérimente par le temps liturgique qui vient la « colorer » et là-encore ouvrir sur l’Alliance. C’est à cette ouverture que sert le fleurissement dans la liturgie : variable en fonction du temps liturgique ou des circonstances, il inscrit l’espace dans ce temps nouveau. Aidé par ce « décor », chacun alors peut « écouter le cosmos parler du Christ ».
  • Bien des lectures de la liturgie de la Parole viennent aussi rappeler que l’existence humaine est tissée dans l’étoffe de l’univers : les récits de la Genèse sur la création, celui de l’Alliance avec Noé et la création, le Cantique de Daniel (Dn 3, 52-90) ; de nombreux psaumes comme le Ps 24 « Au Seigneur, la terre et sa richesse », le Ps 92 « Tes œuvres me comblent de joie », le Ps 104 « Prière à Dieu créateur », le Ps 148 « Hymne à la création et au créateur tout-puissant » ; Mt 6, 24-34 « Voyez les lis des champs », Rm 8, 18-25 « La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu », Col 1, 15-23 « En Christ tout fut créé », Ap 21, 1-5 « Alors j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle », etc.
  • Le Credo rappelle que « nous ne pouvons pas avoir une spiritualité qui oublie le Dieu tout-puissant et créateur. Autrement, nous finirions par adorer d’autres pouvoirs du monde, ou bien nous prendrions la place du Seigneur au point de prétendre piétiner la réalité créée par lui, sans connaître de limite » (LS 75). La prière universelle qui suit pourrait d’ailleurs comporter plus souvent des intentions intégrant le respect de la création.
  • C’est par excellence le geste sacramentel qui montre que le christianisme ne refuse pas la matière, la corporéité, bien au contraire : « Les Sacrements sont un mode privilégié de la manière dont la nature est assumée par Dieu et devient médiation de la vie surnaturelle. À travers le culte, nous sommes invités à embrasser le monde à un niveau différent » (LS 235).
  • Et « la grâce, qui tend à se manifester d’une manière sensible, atteint une expression extraordinaire quand Dieu fait homme, se fait nourriture pour sa créature » dans l’Eucharistie : au sommet du mystère de l’Incarnation, le Seigneur « a voulu rejoindre notre intimité à travers un fragment de matière. Non d’en haut, mais de l’intérieur, pour que nous puissions le rencontrer dans notre propre monde. Dans l’Eucharistie la plénitude est déjà réalisée ; c’est le centre vital de l’univers, le foyer débordant d’amour et de vie inépuisables. Uni au Fils incarné, présent dans l’Eucharistie, tout le cosmos rend grâce à Dieu. En effet, l’Eucharistie est en soi un acte d’amour cosmique (… Elle) unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création. Le monde qui est issu des mains de Dieu, retourne à lui dans une joyeuse et pleine adoration » (LS 236).

La prise de conscience de la dimension cosmique de la liturgie offre la motivation la plus forte pour devenir « gardiens de toute la création ». Et parce que « tout est lié », comme Laudato si le dit si souvent, relever le défi de la sauvegarde de la création, conduit à vouloir prendre soin de tous ceux qui habitent la création avec nous et l’habiteront après nous. « En effet, plus la personne humaine grandit, plus elle mûrit et plus elle se sanctifie à mesure qu’elle entre en relation, quand elle sort d’elle-même pour vivre en communion avec Dieu, avec les autres et avec toutes les créatures. Elle assume ainsi dans sa propre existence ce dynamisme trinitaire que Dieu a imprimé en elle depuis sa création. Tout est lié, et cela nous invite à mûrir une spiritualité de la solidarité globale qui jaillit du mystère de la Trinité » (LS 240).

Puisse chacune de nos liturgies refléter toujours mieux cette « solidarité globale » ! Il suffit qu’elle laisse entrevoir ce « jardin » nouveau où le Christ aime à nous rencontrer : jardin à entretenir avec soin, car il nous est confié ; jardin à entretenir comme un « jardin public » qui donne envie à d’autres de venir s’y promener et, si possible, d’y croiser à leur tour le jardinier.

1. À la suite de Romano Guardini, Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, aimait rappeler les trois dimensions essentielles à toute liturgie pour les fidèles puissent y trouver un bénéfice. La liturgie doit avoir une dimension cosmique permettant à la communauté célébrante d’unir toute la création à la louange que l’Église adresse au Créateur, une dimension historique qui l’insère dans la croissance de l’Église se faisant au long des siècles, et une dimension mystérique pour aider ses membres à se rendre disponibles, à l’action de Dieu qui dépasse les seules capacités de l’intelligence humaine.

2. J. Ratzinger, L’Esprit de la liturgie : « Le cosmos ne nous concernerait-il plus aujourd’hui ? Ne sommes-nous plus qu’entre nous, irrémédiablement enfermés dans le cercle que nous formons ? Ne serait-il pas important, aujourd’hui justement, de prier avec toute la Création ? Ne faudrait-il pas au contraire, aujourd’hui justement, rendre sa place au monde à venir, à l’espérance du Seigneur qui vient ? Reconnaître et vivre à nouveau de la dynamique de cette Création nouvelle qui forme l’essence même de la liturgie ? »

Approfondir votre lecture