L’histoire du chant grégorien, chant propre à la liturgie romaine

Partition 2Par Frère Daniel Saulnier

L’Eglise romaine, qui n’a pas pris moins de vingt siècles pour opérer un discernement sur l’ensemble des musiques nées de la liturgie, a récemment décidé de reconnaître la valeur du chant grégorien, en l’estampillant du label : « chant propre à la liturgie romaine ». Pourtant, reconnaissons-le, dans la pratique des paroisses, l’usage de ce chant demeure l’exception. Soyons honnêtes : nous boudons le chant grégorien.

Nous boudons le chant grégorien. Pourquoi ?

Peut-être parce que le mot « grégorien » évoque pour beaucoup une autre réalité : ce serait la musique de la liturgie du passé, entendez d’avant Vatican II. Un peu étrange, reconnaissons-le, puisque c’est justement la réforme liturgique qui l’a promu !

A cet égard, l’expression « revenir au grégorien », qu’on entend trop souvent, signe l’arrêt de mort de ce chant.

Il y a aussi une manière un peu surannée et nostalgique de le chanter qui le dessert beaucoup. Imiter Solesmes ou le style monastique, c’est aujourd’hui aux antipodes des besoins d’une assemblée dominicale en paroisse.

Mais pourquoi continuer à ignorer que la manière de chanter s’est profondément renouvelée en quelque trente ans ? et que ce répertoire, profondément liturgique, réserve une place de choix à chacun des acteurs de la liturgie ?

Enfin, bien sûr, il y a le latin !

Je suis évidemment prêt à taper des mots anglais pour consulter mes courriers électroniques ou accéder à mes sites favoris sur Internet, mais, par pitié, pas de langue étrangère dans l’expression de ma foi et de ma prière !

Je désire ardemment entrer dans le mystère du Tout-Autre, et communier avec tous mes frères du monde entier, mais à condition de rester dans ma petite culture !

D’ailleurs, on se demande comment les mots alleluiaamen ou hosanna, étrangers au latin, ont pu subsister dans notre liturgie. Qui en connaît encore aujourd’hui la signification ? Jusqu’en 1963, l’Eglise n’avait pas éprouvé le besoin de « canoniser » un chant. Ce n’est pas par hasard si elle le fait juste au moment où elle ouvre la composition musicale à la multitude des langues nationales ; et au cours d’un concile réuni pour préparer les mutations qui marqueront le tournant du nouveau millénaire : mondialisation et choc des cultures.

Face à l’antique malédiction de Babel, que ne vaincront probablement ni l’anglais, ni l’arabe, ni le mandarin, l’ordinaire grégorien fournit à tous les chrétiens la possibilité de s’unir aujourd’hui pour chanter d’une seule voix leur foi et leur amour.

Ce charisme prophétique de l’ordinaire grégorien n’est pas seulement orienté vers l’extérieur, comme un signe visible d’unité dans l’immense diversité des cultures. Il s’exerce aussi à l’intérieur de l’Eglise. Aucune communauté n’est autonome dans sa célébration de la liturgie. Aucune ne peut prétendre épuiser le mystère de l’Eglise. Le fait d’avoir à chanter quelques paroles de la messe dans une langue étrangère provoque ma communauté à se découvrir membre d’une communauté plus grande qui transcende cultures, temps et langues. Notre chant liturgique est le reflet direct de notre ecclésiologie, de notre conception du mystère de l’Eglise …

Il s’agit de tout sauf de revenir à un monument qui serait figé dans le passé, encore moins de le restaurer ! Il s’agit de le découvrir, de se laisser émerveiller par lui, pour saisir son extraordinaire pouvoir de communion.

Cet article a été extrait de la revue Célébrer n°365.

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