De l’autel comme « seuil»

5 mai 2010 : Autel en acier réalisé en 2000 par Pierre SABATIER pour la Maison d'Egl. Notre Dame de Pentecôte. La Défense. Puteaux (92)

5 mai 2010 : Autel en acier réalisé en 2000 par Pierre SABATIER pour la Maison d’Egl. Notre Dame de Pentecôte. La Défense. Puteaux (92)

Par Frère Patrick Prétot de l’Institut Supérieur de Liturgie

Dans un ouvrage sur la messe publié en allemand pendant la deuxième guerre mondiale [1], Romano Guardini, un des fondateurs du Mouvement Liturgique allemand, mettait en lumière deux figures de l’autel : « la table » (ch. IX), mais aussi « le seuil » (ch. VIII).

Que la table soit la figure fondamentale de l’autel, et cela parce que l’Eucharistie est le « repas du Seigneur », la théologie et les études liturgiques du XXe siècle ont repris et approfondi ce thème essentiel pour l’aménagement des églises et pour la conception de l’autel dans le cadre de la liturgie réformée selon les vœux du Concile Vatican II. Dans les lignes qui suivent, nous voudrions montrer la fécondité de la notion de « seuil » comme un autre visage de l’autel, que R. Guardini a manifesté et qui peut-être a été moins mis en lumière depuis lors.

La réflexion de R. Guardini s’inscrit dans un cheminement. Dans un précédent chapitre intitulé « Le lieu saint » (ch. VII), l’auteur fait une remarque éclairante : certes, dit-il, Dieu est partout et se donne à rencontrer bien au-delà des sanctuaires, mais le lieu saint est une modalité particulière pour Dieu d’être présent et cette modalité est essentielle à la liturgie. On objectera – et R. Guardini commence par là – que la célébration en dehors des églises peut ouvrir la liturgie à des significations inédites : on peut penser ici aux grands rassemblements comme les JMJ, mais aussi à des célébrations en prison en temps de persécution.

Dans tous ces cas, si l’ampleur ou la force évocatrice de ces célébrations souligne certains aspects du mystère célébré, c’est avant tout parce que le caractère extraordinaire du lieu renvoie en creux précisément au site habituel de la célébration qui est le lieu saint. En définitive, à la question de savoir en quoi l’église est-elle la « maison de Dieu », R. Guardini répond que c’est non seulement parce que l’église est devenue en quelque sorte la « propriété » de Dieu, en raison de l’affectation exclusive opérée par la célébration de la dédicace, mais surtout parce que l’église est le lieu où se réalise, dans et par la liturgie, la venue, l’habitation et « le passage du Seigneur ».

Nous sommes déjà au cœur du sujet : l’autel focalise ce « passage du Seigneur » que réalise la liturgie. Parler de l’autel comme seuil est donc intimement lié à la notion chrétienne de « lieu saint ». Pour que la table du Seigneur puisse apparaître comme telle, il faut d’abord entrer dans la célébration et pour cela entrer dans le lieu saint. C’est à travers une succession de porches que le fidèle se laisse déposséder de lui-même pour accueillir ce qui se donnera dans le repas eucharistique. On comprend mieux ainsi pourquoi R. Guardini place la figure du seuil avant même celle du repas pour traiter de la signification de l’autel. Le repas est impossible sans le cheminement qui y conduit. Et l’autel doit donc être encore à sa manière le signe de ce cheminement.

Frontière

Si l’autel est seuil, c’est en tant qu’il revêt une double signification : il est à la fois une frontière et un franchissement : « Comme seuil, l’autel forme d’abord une frontière ; la frontière stricte entre l’espace du monde et l’espace de Dieu, entre l’immédiateté de l’humain et la transcendance du divin »[2].

Parler de l’autel comme frontière pourrait susciter des réserves, et cela surtout dans un monde qui tend à refuser les limites et caresse le rêve d’abolir les frontières. De plus, on a souvent souligné que le christianisme rompt avec une géographie sacrale qui affecte à certains des espaces réservés. Contrairement au temple païen, l’église chrétienne n’est pas un lieu réservé aux dieux et à ses prêtres, mais le lieu de l’assemblée. Toutefois, dans cette symbolique où les espaces s’offrent comme structures de relation (on pense ici à l’image de l’assemblée comme corps articulé à une tête), la thématique de « l’autel-seuil » est de grande portée. En effet, c’est en inscrivant une frontière et en créant ainsi l’espace spécifique du sanctuaire, que l’autel apporte quelque chose d’essentiel à la liturgie chrétienne. Il porte par sa présence et par la séparation qu’il soutient une économie de la relation à Dieu, une invitation au respect et à la distance nécessaire à la célébration des saints mystères[3].

En soulignant le fait que l’autel délimite l’espace, qu’il le fait en inscrivant une véritable césure et donc une respiration de l’espace, la notion de frontière permet donc de penser la dimension latreutique de la liturgie chrétienne. L’adoration requiert une mise à distance que l’autel produit par son épaisseur même. La densité est donc une qualité essentielle de l’autel chrétien : par elle, l’espace se trouve offert comme un lieu de vie, un lieu où chacun peut recevoir sa place au festin, celle que le maître donne à des invités qu’il veut honorer : « (…) quand tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu’à son arrivée celui qui t’a invité te dise : “Mon ami, avance plus haut” » (Lc 14,10).

Passage

« Le seuil n’est pas seulement la limite, mais il est encore son franchissement. Franchir le seuil, c’est passer dans l’autre pièce. Rester sur le seuil, c’est pouvoir accueillir celui qui vient du dehors. De la sorte, le seuil crée de l’unité, il est le lieu de la liaison et de la rencontre ».[4]

Evoquer l’autel à partir de l’idée de « franchissement » ou de « passage » ne va pas de soi. En effet, l’autel est le centre de l’action eucharistique. Il correspond donc d’abord à un point de convergence et d’aboutissement. De ce point de vue, les débats sur l’orientation du prêtre à l’autel ne doivent pas oublier que l’orientation fondamentale des chrétiens est donnée par l’action liturgique elle-même. Il s’agit bien ainsi d’être « tournés vers le Seigneur » en se rappelant que sa présence se manifeste à travers diverses médiations dont la première est le mémorial lui-même : « Pour accomplir une si grande œuvre, le Christ est toujours présent à son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe… » [5]. Et pourtant, si l’on peut parler de l’autel comme seuil, c’est bien surtout en raison du fait qu’il est d’une certaine manière la mémoire et la promesse d’un franchissement.

Sur le plan de la mémoire, l’Epître aux Hébreux souligne la traversée pascale réalisée par la Pâque du Christ qui est la pierre de fondation du culte chrétien : « C’est par une tente plus grande et plus parfait, qui n’est pas œuvre des mains – c’est-à-dire qui n’appartient pas à cette création-ci – , et par le sang, non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang, qu’il [le Christ] est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire et qu’il a obtenu une libération définitive » (He 9, 11-12) [6]. L’autel chrétien est donc le mémorial du Christ qui s’est présenté comme la porte : « Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé… » (Jn 10,9a).

La liturgie ramène sans cesse aux médiations. Le salut n’est accessible qu’au prix d’un « passage » que l’autel signifie parce qu’il est le lieu du sacrifice eucharistique. Ce passage de la mort à la vie a un prix que Dieu lui-même a assumé. Gratuité du salut donc, mais sans oublier avec D. Bonhoeffer que la grâce a un prix. Les marques de vénération liturgique envers l’autel (baiser, encensement…) ramènent à cette figure christologique du Christ « porte » qui nous accueille dans son passage vers le Père. Si la densité est une qualité essentielle de l’autel, en contre point, sa discrétion en est une autre tout aussi fondamentale. C’est en effet la discrétion qui seule permet aux participants de s’inscrire dans l’action par laquelle s’effectue le passage.

La liturgie dont le centre est « l’autel seuil » porte également la promesse d’un franchissement car la mémoire du passage christique est en même temps la promesse de notre passage. L’autel organise donc l’espace liturgique en laissant apparaître d’un côté un « espace d’accueil » où nous pouvons prendre place et un « espace de gloire », une sorte de silence spatial qui ouvre l’horizon de la célébration sur l’infini de l’eschatologie mais aussi sur le monde comme lieu de la mission : « (…) Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert en dehors de la porte.

Sortons donc à sa rencontre en dehors du camp, en portant son humiliation. Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la cité future. Par lui, offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom » (He 13,12-15).

Ceci permet de souligner une troisième marque de l’autel chrétien : parce que l’autel appelle à un tel franchissement, il se doit d’être « aimable » pour s’effacer comme dans le geste de celui qui accueille son hôte sur le pas de la porte. Il accueille en laissant le passage et en conduisant vers celui qu’il désigne. Il ne pose pas d’obstacles, ne fait pas écran en ramenant à lui-même mais il est comme l’index pointé à la fois vers l’en deçà et l’au-delà de lui-même. « Le seuil crée de l’unité, il est le lieu de la liaison et de la rencontre » [7].

Densité, discrétion, amabilité, telles sont les marques de l’autel chrétien qui se dégagent lorsque nous considérons l’autel comme seuil. Par-là, la pensée de R. Guardini peut continuer d’inspirer la création d’autels qui soient pour les célébrations liturgiques, ce point focal qui loin de clore l’assemblée sur elle- même, la rassemble autour du Christ qui est le maître du passage.

Article extrait de la revue Chroniques d’art sacré, n°78, été 2004, p 20-22

[1] R. Guardini, Besinnung vor des Feier der Heiligen Messe, 19401, 19474, trad. fr., La messe, Paris, Cerf, Coll. Lex Orandi, 21, 1957, Préface, p. 9. 1

[2] Ibid., p. 58.2

[3] . cf. F. Cassingena-Trevedy, « Eloge de la distance », LMD 233, 2003, 43-73.

[4] R. Guardini, La messe, p. 60.

[5] . Concile Vatican II, Constitution sur la liturgie, n. 7 ; l’orientation vers l’Est, qui garde sa valeur en tant qu’elle intègre les dimensions anthropologique et cosmologique du culte chrétien, est subordonnée à cette polarité fondamentale de l’action liturgique.

[6] Cf. également He 5,14-16 : « Ainsi, puisque nous avons un grand souverain prêtre qui a traversé les cieux, Jésus, le Fils de Dieu, demeurons fermes dans la foi que nous professons… ».

[7] R. Guardini, La messe, p. 60

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