La Maison-Dieu n°309 : Théologie du mariage, une théologie sacramentaire en recherche

La théologie se trouve encouragée à relire la tradition longue de l’Église pour cultiver à nouveau les semences oubliées – un ouvrage qui demande du temps, du courage et de la patience. Puisse ce numéro y contribuer !

Deux varia intègrent cette livraison : le premier examine la manière dont ont été traduits, dans les traductions françaises des textes conciliaires ou liturgiques, les termes de sacerdos et presbyter […]

Le second poursuit la série d’articles déjà publiés dans la revue à l’occasion de la publication de la nouvelle traduction française du Missel romain, en invitant à reconsidérer le texte dans sa relation étroite avec l’action liturgique, et donc d’une part à réinterroger le sens de l’eucharistie, en prenant l’exemple du sacrifice, d’autre part à développer un art de célébrer signifiant.

Sommaire 

 

Les traductions françaises de l’Ordo celebrandi matrimonium : le témoignage d’une maturation théologique et pastorale, Hélène Bricout

La traduction-adaptation d’un livre liturgique nécessite un délicat équilibre entre la tradition longue de l’Église – condensée dans l’édition typique – les conditions réelles de la pastorale locale et les évolutions de la théologie, de manière à promouvoir une célébration signifiante pour la vie et la foi des personnes qui y participent. Le long travail réalisé permet d’identifier les difficultés et évolutions théologiques et pastorales majeures, et de donner les moyens de répondre aux défis qu’elles génèrent. C’est ce que montre le processus ici étudié de traduction et d’adaptation du Rituel du mariage pour les diocèses francophones, aboutissant à sa publication d’abord en 1969, puis en 2005, dans des conditions ecclésiales fort différentes. C’est ce même délicat équilibre que requiert la mise en œuvre concrète du Rituel.

 

Mariage et foi, Andrea Bozzolo

L’article développe la thèse que la foi joue un rôle fondamental dans le mariage des baptisés, contrairement à une perspective canonique « qui pense de manière extrinsèque le rapport entre foi et consentement ». Il invite à repenser en profondeur la théologie du mariage en y intégrant résolument la foi des conjoints. Dans un premier temps, l’argumentation montre les graves limites de la conception « canonique » au plan doctrinal. Elle en montre ensuite les impasses pastorales. Un troisième paragraphe montre les hésitations du Magistère récent manifestées par différentes déclarations sur le rapport entre la foi et le sacrement de mariage, qui appellent à une reprise théologique. Pour repenser la théologie, l’auteur propose un retour à l’Écriture qui ne sépare pas l’expérience de la conjugalité de celle de la foi : les Pères confirment l’enracinement du mariage dans le mystère pascal du Christ (quatrième paragraphe). Enfin, la clarification de quelques principes théologiques permet de poser les conditions minimales de foi pour qu’un consentement conjugal puisse devenir un mariage sacramentel, au plan canonique comme au plan existentiel, et d’en préciser les conséquences pastorales.

 

Revisiter les liens entre baptême et mariage à partir des réalités familiales, Philippe Bordeyne

L’auteur, théologien moraliste, plaide pour une revalorisation du rapport fondamental entre les deux sacrements du baptême et du mariage. Elle pourrait en effet enrichir la théologie du mariage par une théologie de la famille qui fait encore aujourd’hui défaut, et orienter de manière décisive nos propositions pastorales. C’est au cœur de réalités humaines désormais multiples et complexes que peuvent s’ouvrir de nouvelles pistes d’approfondissement de la vie chrétienne, incluant les sacrements. La découverte de l’interaction entre les sacrements ne suit plus toujours les voies classiques. La liturgie du baptême, aussi bien des petits enfants que des adultes, ou encore une célébration rituelle de l’adoption d’un enfant, sont des lieux majeurs de cheminement et de découverte qui invitent à approfondir le sens de la vie familiale et du mariage. L’attention aux familles dans la vie pastorale et sacramentelle d’une paroisse est une manière d’expérimenter l’Église comme une famille accueillante et bienveillante, et ainsi de mieux percevoir la cohérence entre l’appartenance à l’Église par le baptême et la construction conjugale à laquelle contribue le sacrement du mariage.

 

Le mariage : une consécration sacramentelle ? Un status quaestionis, Marc Homedes-Palau

Depuis 1930 le Magistère présente le sacrement du mariage comme une consécration, sans toutefois préciser la portée et la signification de ce terme. Pourtant, il est dit que les époux sont « comme consacrés » (veluti consecrantur) par ce sacrement. Le pape François a supprimé cette nuance pour parler clairement d’une consécration des époux, mais a laissé aux théologiens le soin d’approfondir cette question. Depuis des années, certains d’entre eux montrent de l’intérêt pour ce sujet, mais leur réflexion n’a pas encore abouti à une théorie uniforme de la consécration conjugale. Plusieurs dogmaticiens l’ont abordée en partant d’une idée de M. J. Scheeben qui, déjà en 1865, écrivait que le mariage était un sacrement consécratoire, puis en l’articulant avec les mentions magistérielles. L’une des présentations les plus complètes dans ce sens est celle du cardinal Ouellet, mais sa thèse dévoile des faiblesses quant à l’usage de la notion de consécration. De leur côté, plusieurs liturgistes parlent sans hésiter d’une consécration des époux en s’appuyant sur le Rituel du mariage dont la bénédiction nuptiale présente la structure et les éléments propres aux prières consécratoires. Si leur approche est nettement plus cohérente et uniforme que celle des dogmaticiens, elle ne va pas sans quelques difficultés. L’article offre un état de la question sur ce sujet qui renferme un potentiel de renouveau pour la théologie du mariage et qui demeure encore un terrain largement à explorer pour les théologiens.

 

La bénédiction du mariage dans l’histoire, entre système théologique et système juridique ? Andrea Grillo

La réflexion porte sur un aspect spécifique de la bénédiction du mariage : quel est l’objet de la bénédiction ? L’auteur la déploie en cinq moments successifs. D’abord par une enquête historique, dont le concile de Trente constitue le pivot, faisant passer la bénédiction comme identifiant le sacrement à une position accessoire voire marginale. Cette enquête lui permet, ensuite, d’une part, de clarifier qui sont les destinataires et énonciateurs de la bénédiction et d’autre part, la différence entre la bénédiction et le sacrement. Dans un quatrième temps, il analyse deux textes de Thomas d’Aquin paradigmatiques des hésitations de la théologie quant au rôle particulier de la bénédiction dans la sacramentalité du mariage. Enfin, les acquis de cette recherche sont appliqués au cas limite de la bénédiction des unions homoaffectives, mettant en avant l’incohérence de certaines positions du Magistère.

 

Le ressourcement mutuel du mariage et de l’eschatologie : une contribution à la réflexion théologique, Bertrand Dumas

Longtemps désertée par les discours sur le mariage, l’eschatologie fait une entrée discrète, mais réelle sur la scène théologique, après des siècles de jugement d’incompatibilité mutuelle entre mariage et eschatologie. On peut y observer que « l’eschatologie se présente comme une ressource pour penser et pour vivre le mariage aujourd’hui », contestant aussi bien certaines dérives du monde contemporain que certaines représentations ecclésiastiques – dépréciatives ou idéalisantes – de l’état conjugal. En réalité, il s’agit de redécouvrir une eschatologie du temps ordinaire qui nous préserve du piège des illusions angéliques. L’auteur montre combien une réflexion théologique sur mariage et eschatologie peut être féconde pour l’un comme pour l’autre. Il souligne enfin des pistes de recherche tout à fait suggestives, permettant la clarification de présupposés défavorables, et réinvestissant une tradition chrétienne plus profonde et plus variée qu’on ne l’imagine.

 

Comment distinguer en français les termes sacerdos et presbyter ?, Martin Troupeau

Là où le latin dispose de deux mots pour désigner le prêtre, sacerdos et presbyter, le français ne connaît qu’un seul terme « prêtre » qui les traduit habituellement tous les deux, dans les textes conciliaires ou dans les livres liturgiques par exemple. Toutefois, les deux mots latins ne sont pas équivalents. Différents exemples illustrent cette difficulté et les choix qui ont été faits, parmi lesquels l’auteur retient comme le plus adéquat celui qui permet de visibiliser, dans la traduction française, les occurrences des deux termes latins.

 

Au service d’un art de célébrer la foi : accueillir la nouvelle traduction du Missel romain, Olivier Praud

La publication de la nouvelle traduction du Missel romain fournit une occasion unique de répondre aux besoins d’approfondissement du sens de la messe et de redécouverte de la place de la ritualité. Car, en effet, le Missel est un livre-action qui vise à faire naître le véritable culte eucharistique afin que toute vie humaine s’y insère. C’est là que réside, selon l’auteur, la capacité poétique de la célébration dont le livre-action donne le programme et rend possible les pratiques cérémonielles qui manifestent notre foi et la font grandir. Ainsi, la nouvelle traduction ne contient pas seulement des changements de mots qui atteignent notre intelligence de la foi, mais composent avec l’ensemble des éléments liturgiques, « une économie dont la foi est le dynamisme propre », rendant possible, concrètement, le dialogue avec Dieu. Prenant pour exemple la traduction plus littérale de l’orate fratres, l’auteur souligne combien au-delà de l’amplification et de la multiplication de vocabulaire sacrificiel, se joue « une mise en contact avec le mystère pour nous convertir selon la logique du don », servant « une intelligence du sacrifice au-delà de ses réductions anthropologiques ou de ses surdéterminations ». Le déploiement cérémoniel proposé par le Missel organise l’espace et le temps pour faire de la liturgie un véritable mémorial. D’où le nécessaire développement d’un art de célébrer.