Commentaire d’une Hymne du matin pour tous les temps de Patrice de La Tour du Pin – « Ô Père des siècles du monde »
Cette hymne du matin pour tous les temps, vient clore la saison 2025-2026 des commentaires proposés par Isabelle RENAUD-CHAMSKA. Nous faisons le vœu qu’elle accompagne nos routes de l’été et nous nous réjouissons de retrouver les propositions d’Isabelle à la rentrée.
Probablement le texte français le plus lu et le plus chanté au monde, Cette hymne du matin pour tous temps nourrit la prière des chrétiens francophones depuis soixante ans.
L’hymne s’ouvre sur un cri d’admiration et d’affection qui forme comme un porche d’entrée hérité de la longue tradition liturgique : « Ô Père des siècles du monde », avec ce Ô exclamatif qui ouvre aussi les grandes antiennes de l’Avent ; l’adresse se ferme avec une reformulation de la doxologie des oraisons : « … les siècles des siècles » devient ici « les siècles du monde ». L’Église en prière offre à Dieu créateur du temps et de l’espace – dans tout leur déploiement (Gn 1) – ce jour particulier, « le dernier-né des jours », qui se lève dans sa fragilité et monte à l’horizon de la vie de chacun des priants pour aller « à la rencontre » de Celui qui est le motif et le moteur de la louange : « Le premier-né de ton amour ».
Celui-ci (qui n’est pas nommé dans toute l’hymne autrement que par cette périphrase) est l’objet des trois strophes qui suivent. Rythmées par la reprise en anaphore : « C’est lui qui … », elles déploient la vision paulinienne du rôle du Christ cosmique développé dans l’épître aux Colossiens (Col 1, 15-20) : « Tout a été créé par lui et pour lui, tout subsiste en lui ». Le gallicisme « C’est … qui », relayé dans l’expression « Par lui », poursuit la veine lyrique du premier vers ; la reprise de « Lui » complété par les verbes énonçant les actions réalisées par le Christ au commencement du monde et dans tous les temps, confère une dimension épique à la personne du Christ qui suscite l’action de grâce des priants. Les deux fils scripturaires — Gn 1 et l’épitre aux Colossiens – sont plus que des références. Ils sont le fondement d’une théopoétique de la création qui place le Christ au centre de tout le dessein créateur du Père (strophes 2, 3 et 4), car il est l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier (strophes 1 et 5). En accord avec ces deux cordes musicales, le chant fait entendre aussi dans les strophes 2 et 4 le Livre des Proverbes et la figure de la Sagesse créatrice, « première-née » des desseins de Dieu (Pr 8, 22-31) où la tradition voit la figure du Christ, et où Claudel voyait le lieu privilégié de la poétique chrétienne. C’est elle qui « chante l’aurore » du premier jour du monde, et qui « maintient l’hymne » chaque jour devant et pour Dieu, afin que subsiste l’émerveillement suscité par la création divine. Le poète et la communauté priante à qui il donne ses mots relayent ici et maintenant « Cette hymne / Émerveillée dès l’origine / Devant l’ouvrage de tes mains ». Le rejet de « émerveillée », précédé d’un fin silence, confère une profondeur au participe qui ne tient qu’à un souffle avec ses quatre longues syllabes, et force à l’adoration.
La strophe centrale fait écho à l’hymne baptismale de l’épître aux Éphésiens : « Éveille-toi d’entre les morts et le Christ t’illuminera » (Ep 5, 14). Le poète précise : « Car il se lève à l’Orient » (avec la diérèse qui étire la diphtongue en deux sons distincts), lieu du lever quotidien du soleil et symbole du Christ ressuscité qui illumine le visage de tous les priants réunis dans l’église au lever du jour puisque l’église est habituellement orientée.
La dernière strophe fait écho à la première strophe avec le présentatif « Voici » annonçant de nouveau la lumière, mais cette fois-ci dans un sens spirituel. C’est le thème principal de cette hymne du matin chantée aux Laudes le dimanche, jour de la Résurrection. On y trouve aussi la reprise de l’adresse au Père et l’admirable expression qui termine l’hymne : « Le Premier-né d’entre les morts » (Col 1, 18), en inclusion avec celle qui termine la première strophe : « Le premier-né de ton amour » (Col 1, 13). On comprend alors que ce « dernier-né des jours qui monte à travers nous », vient à la rencontre du Christ ressuscité présent en chacun de nous. Les corps physiques des priants sont en travail de résurrection depuis leur naissance jusqu’à leur réalisation à venir dans le Jour de Dieu, la nouvelle lumière du dernier Jour étant déjà à l’œuvre dans leur vie. Le poète liturge énonce avec justesse l’aspiration de l’Homme et de toute la Création à vivre du souffle même du « Premier-né d’entre les morts » et à entrer au cœur de la vie divine. Au souffle créateur de Dieu se mêle le souffle du Christ ressuscité diffusé dans le corps des disciples à la Pentecôte. On remarquera que la seule demande formulée dans toute la prière est l’envoi de l’Esprit, dans cette strophe trinitaire en forme de doxologie.
Cinq strophes de cinq vers courts d’une apparente limpidité cachent un prodigieux métier pour mettre en mots, rythmes et sons, l’action de grâce de l’Église adressée au Père pour la personne et l’action créatrice de son Fils, « le premier-né de [s]on amour / le Premier-né d’entre les morts », entraînant toute l’humanité derrière lui.
Publiée en 1967 à la demande et avec l’aval de la Commission épiscopale de liturgie, immédiatement mise en musique par le P. Joseph Gelineau, cette hymne a initié le grand renouvellement de l’hymnaire lancé sous l’impulsion du concile. Elle a été mise en musique aussi par Marcel Godard, Clément Jacob, et David Julien. Elle n’est jamais plus justement chantée que quand le soleil se lève dans un matin d’été.
Isabelle RENAUD-CHAMSKA
uillet-Août 2026

