Le baptistère : quelques présupposés cérémoniels

Baptême d'une adolescente, lors de la Vigile pascale. Paroisse Saint-Ambroise, Paris (75) France.

Baptême d’une adolescente, lors de la Vigile pascale. Paroisse Saint-Ambroise, Paris (75) France.

Par Joseph Gélineau

« Le baptistère, (ou fonts baptismaux) est un lieu c’est là que jaillit la fontaine baptismale ou que la cuve baptismale est établie. Il doit être réservé à la célébration du baptême et mis en valeur, car c’est là que les chrétiens renaissent de l’eau et de l’Esprit Saint »

(Préliminaires du Rituel de l’initiation chrétienne n° 25)

1. L’assemblée

Les formes sous lesquelles sont mis en œuvre les rites fondamentaux du culte chrétien (bain baptismal, repas eucharistique, etc.) sont relatives aux assemblées qui célèbrent ces rites. De là provient la variété des solutions dont témoignent les documents archéologiques concernant les baptistères ou les autels.

Dans le cas du baptême, trois variables principales doivent être considérées.

a. L’âge des baptisés

Depuis des siècles, les baptistères de nos églises ont été conçus pour des baptêmes de bébés on doit pouvoir tenir ‘enfant au-dessus de la cuve, soit qu’on y puise l’eau, soit qu’elle recueille l’eau que l’on verse sur la tête. Cette disposition est déjà étrange pour de grands enfants que l’on baptise en âge de catéchisme; elle l’est encore plus lorsqu’il s’agit d’adultes. Or depuis une décade surtout, les baptêmes de grands enfants deviennent fréquents. Et les baptêmes d’adultes ne cessent de croître. On peut penser qu’ils redeviendront prioritaires: le modèle du baptême, en effet, comme profession de foi pour une alliance à vie et comme bain d’eau, n’est pas le baptême d’un bébé, mais celui d’un adulte qui scelle ainsi une conversion au Christ.

b. Le nombre des participants et la signification de leur regroupement

Il est nécessaire de distinguer au moins trois types de situations :

1. La famille réunie pour le baptême d’un bébé (jusqu’ici le seul cas habituel) ;

2. L’assemblée festive – nuit pascale, fête spéciale, messe paroissiale du dimanche – dans laquelle sont célébrés un ou plusieurs baptêmes d’adultes, de jeunes ou de grands enfants (ce type d’assemblée va en se multipliant)

3. Les grands rassemblements pour la fête du baptême intéressant tout un secteur pastoral (cas encore rares mais qui se profilent pour remplacer les baptêmes de type familial, dispersés dans de petites églises, sans présence d’une communauté d’église. C’est une solution qui, avec le manque de prêtres pour satisfaire les demandes individuelles, semble préférable au fait de confier ce ministère à un laïc du lieu, à cause de la signification ecclésiale du baptême).

– “Fontaine de Vie “, évangéliaire de Charlemagne.

c. La culture humaine et religieuse des baptisés et de ceux qui les accompagnent.

Cette composante, essentielle dans toute action symbolique, se rétracte dans de nombreux aspects du baptême. Les points qui suivent mettront en lumière plusieurs de ces aspects

“Fontaine de Vie”, évangéliaire de Charlemagne

2. La figure du rite

C’est le point central tout sacrement est célébré grâce à un geste humain visible qui est figure, image, symbole de l’événement invisible qui s’accomplit dans la toi. Ainsi, parce que l’eucharistie est “repas du Seigneur”, il n’est pas accessoire mais essentiel qu’on y mange et boive ensemble. Si le baptême est descente et remontée dans la mort et la résurrection du Seigneur sous la figure d’un bain d’eau, le rite baptismal doit le manifester clairement.

L’enjeu est important pour la foi chrétienne. De même que des siècles d’assistance à la messe sans communion (sauf celle du prêtre) ont décentré le mystère eucharistique vers la présence réelle du Christ adoré dans l’hostie, en laissant estomper les aspects fondamentaux du partage nécessaire et de la nourriture de vie, de même, des siècles où quelques gouttes d’eau coulaient sur le front du bébé avaient réduit et concentré le sens du baptême autour de la croyance qu’il lave du péché originel.

Même si, aujourd’hui, la catéchèse est plus complète, rien ne peut suppléer au fait que c’est d’abord le rite qui produit du sens, sens qui, pour chacun, est interprété selon sa culture. Quelques cas nous aideront à le comprendre.

a. La nudité

On descend dans l’eau “tel qu’on est sorti du sein de sa mère” afin d’être à nouveau engendré. La question de la pudeur se pose nécessairement, vis à vis de soi-même pour le baptisé, et vis à vis de l’assemblée. Bien que l’évolution des mœurs ait beaucoup modifié les marques de la pudeur que nous avait léguées le XVIIe siècle puritain, l’expérience de la nudité dans un acte aussi sacré peut être perçue soit comme positive soit comme négative pour l’accès au sens profond qu’elle doit induire.

Quant au regard des autres, il sera différent selon qu’il concerne les ministres immédiats du rite ( il fut un temps où des diacres baptisaient les hommes et des diaconesses baptisaient les femmes) ou s’il s’agit de membres de l’assemblée qui voient et regardent.

Notons que le climat influence la manière de baptiser, la construction des baptistères et les dates de baptême. Dans l’empire romain, toutes les villes avaient des thermes ou bains chauds publics.

b. La visibilité

Le signifiant précis de la nudité nous introduit à la question plus générale de la visibilité des rites du baptême.

La requête de visibilité dans la liturgie a en effet pris de nos jours une importance nouvelle sous l’effet de divers facteurs. On peut en signaler deux.

1. Dans la dynamique du renouveau liturgique catholique depuis les années 40 de ce siècle, il y eut le désir de participer. Dans la participation est inclus le besoin de voir. Les réaménagements d’églises le démontrent par la place donnée à l’autel, à l’ambon, et par la disposition des participants. Le même courant a poussé à célébrer les baptêmes dans le chœur des églises, sous les yeux de tous, et même parfois à situer le baptistère dans le sanctuaire, à côté de l’autel ou derrière Baptistère lui. Cette influence s’est même fait sentir dans la rédaction des documents romains de la réforme où on lit que le baptistère sera situé de préférence “bien en vue des fidèles” (Préliminaires du Rituel n° 25).

2. Dans un autre ordre, le développement de la photo et l’apparition du caméscope sont passés parmi les “rites” majeurs d’un baptême de bébé fait en famille. Il arrive que, pour une partie importante de ‘assemblée, le souci principal pendant toute la célébration, réside dans les photos qu’on réussit à prendre. Un veto du prêtre peut être perçu comme un affront grave et un refus injustifié.

Une réflexion critique, théologique et pastorale, s’impose pour ne pas faire d’aménagements de longue durée sous l’effet de courants en pleine évolution. Car la réalité évolue de plusieurs manières diminution du nombre de baptêmes de bébés et augmentation de la proportion des baptêmes d’adultes ; redécouverte du sacrement comme nouvelle naissance par le rite du bain ; conception plus intérieure et plus globale de la participation à l’action liturgique dans une assemblée où les rôles sont diversifiés ainsi que les niveaux d’engagements ; etc.

Rappelons seulement ici que le baptême n’est pas un spectacle mais un rite initiatique. Il concerne d’abord celui qui est initié aux mystères, au sein d’une communauté qui accueille l’initié, Que le moment du “passage’ implique une certaine prise de distance, cela ressort clairement des baptistères anciens, à la fois reliés à l’église cathédrale mais distincts d’elle le catéchumène sortait de l’assemblée en prière et y’ revenait néophyte pour sa première eucharistie.

3. Les processions

Sous ce mot nous enveloppons tous les déplacements que suppose ce “rite de passage” par excellence qu’est le baptême

  • Départ des catéchumènes, quittant leur place dans la grande assemblée, pour aller vers le lieu du baptême, pendant que l’on chante Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, to( mon Dieu” (Ps 41)
  • Attente émouvante d’un moment imminent qui, visuellement, doit être noble et beau
  • Accès immédiat au baptistère ; déshabillement s’il y a lieu
  • Descente et remontée ; traversée (marches ? entrée et sortie de la cuve ?)
  • Onction ; rhabillage avec le vêtement blanc ;
  • Procession solennelle de rentrée des baptisés dans l’assemblée qui les accueille pour l’eucharistie dont eux-mêmes apportent les vivres pain et vin (le lait et le miel ont, disparu 7)
  • Place des néophytes dans cette eucharistie initiatique.

Pour que tous ces moments importants du cérémonial soient beaux et significatifs, il est nécessaire que les lieux s’y prêtent, qu’ils aient été conçus ou aménagés en fonction de ce qu’ils signifient.

La cuve est un des éléments du baptistère. Et le baptistère est un des lieux du baptême.

Chroniques d’art sacré n°44, hiver 1995