Commentaire d’une Hymne de Patrice de La Tour du Pin pour préparer et accompagner la visite du Pape en France « Peuple de Dieu, n’aie pas de honte »
En ce mois de septembre 2026 où l’Église de France s’apprête avec ferveur à recevoir le pape Léon, il est bon de lire ou de relire – ou plutôt de chanter ! cette hymne tonifiante que Patrice de La Tour du Pin a consacrée à l’Église.
Composée pour la Semaine d’Études Internationales d’Universa Laus qui s’est tenue à Pampelune en août 1967, c’est donc l’une des toutes premières hymnes écrites en français. Elle s’intitule “Essai d’hymne de marche“ dans Une Somme de poésie où elle est publiée dès 1970 et sera intégrée dans Prière du temps présent en 1980 pour le carême (1). Un coup d’essai, et un coup de maître !
ESSAI D’HYMNE DE MARCHE
Peuple de Dieu, n’aie pas de honte,
Montre ton signe à ce temps-ci !
En traversant l’âge du monde,
Cherche ton souffle dans l’Esprit !
Lève ton hymne à sa puissance,
Tourne à sa grâce ton penchant,
Pour qu’il habite tes louanges
Et soit visible en ses enfants.
Tiens son amour, tiens son épreuve :
C’est dans la joie qu’il te confia
Toute la charge de son œuvre
Pour qu’elle chante par ta voix.
Ne te replie pas sur toi-même :
Comme si Dieu faisait ainsi !
C’est quand tu aimes que Dieu t’aime,
Ouvre ton cœur, fais comme lui.
Va, puise dans ton héritage
Et sans compter, partage-le :
Gagne l’épreuve de cet âge,
Porte partout le nom de Dieu !
Qu’il te rudoie, qu’il te réveille !
Tu es son Corps, dans son Esprit !
Peuple d’un Dieu qui fait merveille,
Sois sa merveille d’aujourd’hui !
Patrice de La Tour du Pin
Une Somme de poésie III, Le Jeu de l’homme devant Dieu,
Gallimard, 1983, p. 256.
Prière du temps présent p. 203.
Elle porte bien son nom. Sa structure très “carrée“ – des strophes de huit vers de huit syllabes présentant un schéma de quatre rimes tirées au cordeau – lui donne un aspect militaire. Des accents toniques savamment placés créent un balancement ternaire qui assouplit la marche. Contrairement à ce qui se fait habituellement, ce texte a été composé sur une musique préexistante – la mélodie populaire, quoique plutôt savante, d’un choral extrait du Psautier huguenot publié à Genève en 1551.
Le caractère tonique du texte vient principalement de l’abondance des verbes d’action à l’impératif (16) secondés par des verbes au subjonctif (5). L’Église “peuple de Dieu“(2) cherche à se réconforter (“n’aie pas de honte“) et s’encourage à avancer sans se laisser vaincre par les difficultés de cet “âge du monde“ qu’elle traverse “en ce temps-ci“. Dans ses souffrances et ses combats toujours actuels, seul le “souffle de l’Esprit“ lui donne la force de dresser haut le “signe“ de la croix(3) pour que le monde ait la vie. L’hymne se construit sur une dynamique trinitaire. De là découle l’allant des injonctions qu’elle s’adresse à elle-même pour être fidèle à sa mission de rendre Dieu “visible en ses enfants“.
Les verbes qui scandent cette marche sont tous d’une simplicité désarmante qui fait leur force : montre, cherche, lève, tourne, tiens, ouvre, va, puise, partage, gagne, porte. Ces actions coups-de-poing s’enracinent dans la confiance que Église reçoit de Dieu : “C’est dans la joie qu’il te confia(4) / Toute la charge de son œuvre / Pour qu’elle chante par ta voix“. Le chant (l’hymne en train de se chanter ici et maintenant) est la manifestation, l’épiphanie, de l’œuvre de Dieu. S. Augustin disait “laus cantandi est ipse cantator“ : la louange du [fait de] chanter, c’est le chanteur lui-même(5). D’où l’invitation à s’ouvrir à l’amour pour le monde comme Dieu qui n’est qu’amour et ouverture : “C’est quand tu aimes que Dieu t’aime“ – non qu’il puisse ne pas t’aimer, mais il aime que tu aimes puisque, comme l’écrit saint Bernard, l’amour ne connaît rien d’autre que lui-même(6).
Dans la dernière strophe, le poète trouve des expressions denses en réponse à saint Paul qui, dans la Lettre aux Éphésiens, invite les chrétiens à partager sans compter l’héritage reçu du Christ(7), même au prix d’un dur combat spirituel : “Gagne l’épreuve de cet âge, / Porte partout le nom de Dieu“. La définition étonnante et toute sacramentelle qu’il donne ensuite de l’Église : “Tu es son Corps dans son Esprit“, trouve sa source dans la prière eucharistique.
Les deux vers de clôture font écho aux deux vers initiaux. Ils ont une qualité poétique et théologique indépassable qui inscrit cette hymne dans la lignée du Magnificat de Marie : “Peuple d’un Dieu qui fait merveille, / Sois sa merveille d’aujourd’hui“.
Isabelle RENAUD-CHAMSKA
avec Sœur Étienne Reynaud de Pradines
Septembre 2026
- Une Somme de poésie III, Le Jeu de l’homme devant Dieu, Gallimard, 1983, p. 256 ; Prière du temps présent p. 203. Plusieurs interprétations sont disponibles sur Internet.
- C’est le thème principal de la Constitution Lumen gentium adoptée par le Concile Vatican II. Le document, promulgué le 21 novembre 1964, définit l’Église comme étant le peuple de Dieu, l’ensemble des baptisés formant une communauté en marche et missionnaire. Depuis le début de l’année, le Pape Léon XIV propose une relecture des documents du Concile – dont celui-ci – au cours des audiences générales hebdomadaires.
- « Ils verront celui qu’ils ont transpercé » Jn 19, 37 citant Za 12, 10.
- Le texte édité par le Secli présente une coquille (“confie“) à corriger évidemment en “confia“ originel.
- Sermon 34, 8. Notre traduction.
- Sermon sur le cantique des cantiques, cf Office des lectures du 20 août, Liturgie des Heures vol. 3, p. 1251.
- “Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ par le moyen de l’Évangile.“ (Éph 3,6)
- Dans l’épiclèse sur le Peuple, par exemple PE n° 2 : “Humblement nous te demandons qu’en ayant part au Corps et au Sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps“. Rappelons que Patrice de La Tour du Pin a fait partie de l’équipe de traduction du Missel romain qui était en cours lorsqu’il écrivait cette hymne.

