La Maison-Dieu n°310 : L’expérience esthétique de la liturgie

Les liturgistes contemporains n’hésitent pas à aborder la liturgie comme un lieu « d’expérience ». Cela tient en particulier à l’héritage du Mouvement liturgique qui a promu la participation active des fidèles dans la célébration pour qu’ils puissent y « puiser un esprit vraiment chrétien » (Sacrosanctum concilium, SC 14). Notre revue y attache d’ailleurs une place importante, puisque plusieurs publications en portent la marque[1].

Cet engouement pour la dimension expérientielle de la liturgie n’est ni une mode, ni même un simple élément de méthode pour prendre en compte la dimension pastorale de la liturgie qui est pourtant décisive. Il tient plus profondément à la nature même de la liturgie : elle n’est pas seulement un office, une charge confiée à l’ensemble des baptisés ; elle ne se réduit pas plus à une étape de la révélation du mystère même de Dieu – même si, ô combien, elle l’est – ; mais elle est également un lieu et un moment d’expérience possible, potentielle, pour chaque participant dans la mesure où il se laisse rejoindre, avec ses frères et sœurs, par le Christ présent-agissant qui l’associe à son œuvre (SC 7). Il s’agit donc d’une expérience de rencontre, à la fois corporelle et spirituelle.

Cependant, il n’est pas si aisé d’appréhender la liturgie sous le mode de l’expérience. Le théologien Jean Mouroux[2] qui a si admirablement abordé la foi chrétienne sous l’angle de l’expérience, ne s’y était pas risqué. En effet, la notion d’expérience peut vite devenir un ensemble flou, un peu fourre-tout, dans lequel, finalement, on ne sait plus très bien ce que l’on met. Cette livraison de La Maison-Dieu n’a certes pas la prétention de résoudre cette difficulté et de clore le débat à son sujet. Mais les articles proposés permettent d’appréhender cette catégorie d’expérience sous un angle particulièrement heureux et pertinent : la liturgie comme lieu d’expérience esthétique !

[1]. Cf. Le dossier de LMD 209 de 1997 « L’expérience de la liturgie », avec notamment l’article remarquable de Joseph Caillot « Baptême et déploiement de l’existence chrétienne », 9-22. Voire aussi le dossier de LMD 230 de 2002 « L’expérience du prêtre célébrant », et plus encore l’article de Patrick Prétot « La liturgie, une expérience corporelle » dans LMD 247, 2006/3, 7-36, ou celui d’Emmanuel Falque « Au fil de l’expérience : théologie monastique et philosophie (xie-xiie siècles) » dans LMD 293, 2018/3, 151-193.

[2]. Jean Mouroux, L’expérience chrétienne. Introduction à une théologie, Paris, Aubier, « Théologie » 26, 1952. Il distingue trois degrés d’expérience – l’empirique, l’expérimental et l’expérientiel –, l’expérience religieuse se situant comme expérientielle. Mais il n’aborde pas une fois, dans cet ouvrage, la célébration liturgique comme lieu spécifique de cette expérience.

Sommaire 

La liturgie comme poétique fondamentale

François Cassingena-Trevidy

Au-delà d’une simple mobilisation des diverses expressions artistiques au service de son exercice ordinaire, la liturgie chrétienne se manifeste essentiellement comme une poïétique de la foi. Chacun peut faire, et a pu faire l’expérience d’un moment de grâce procuré par la célébration liturgique. En effet, la liturgie en acte invite les sens, tous les sens à son festin. C’est pourquoi l’expérience esthétique qu’elle propose est d’abord synesthésique. « Dès son seuil tangible et ses préliminaires d’ordre relationnel, la célébration communautaire nous prend par la main, nous emmène, nous conduit quelque part », où se révèle la Présence, à condition que l’esthétisme ne prenne pas le pas sur la « noble simplicité » voulue par le Concile. La beauté de la liturgie réside essentiellement dans sa dimension ecclésiale, là où se cherche notre unité. Au-delà des discours théologiques, dogmatiques, et des prescriptions morales, la célébration liturgique déploie un art qui nous permet d’entrer dans le mystère de la foi. Sans exposition didactique, par sa seule beauté et sa rayonnante frugalité, elle nous fait prendre la mesure, à sa manière, de cette présence du Christ en nous tenant en présence les uns des autres.

La poétique de l’être ordinaire, une liturgie cosmique

Arnaud Montoux

Dans cet article répondant à celui de François Cassingena-Trévedy sur la dimension poétique de la liturgie, l’auteur s’appuie sur l’œuvre de la grande poétesse Marie Noël, pour montrer comment l’artiste parvient à mettre en mots la réalité concrète de l’homme appelé à la transcendance, ce que réalise particulièrement la liturgie. Il cherche, dans l’œuvre de Marie Noël « des traces des prémisses poétiques du salut qui semblent répondre, des profondeurs de la terre, à la voie des anges à laquelle la liturgie nous unit. » Explorant ainsi cette œuvre en regard des quatre sanctifications qu’opère la liturgie, d’abord celles du temps et de l’espace, puis celles des êtres et des choses, l’auteur y discerne quatre révélations du désir du monde qui assument pleinement sa réalité humaine. Et si la liturgie, n’apparaît pas toujours comme une « grâce d’élévation », c’est bien parce que Dieu habite aussi, de par son Incarnation, la pesanteur de notre monde : « Nous avons sans doute besoin du poète pour savoir que le bas-monde que nous habitons est un formidable réseau de connivences frémissant en toute chose, aux frôlements du Verbe. »

Esthétique et rite

Giorgio Bonaccorso

Dans cet article, l’auteur explore la dimension esthétique du rite en le mettant en rapport avec l’art, voire les arts. Il montre combien le rite présente des similitudes remarquables avec l’art, notamment d’un point de vue synesthésique dans la mesure où ils opèrent tous deux sur la base de relations métaphoriques. L’auteur commence par explorer longuement ce qui caractérise l’art, avec de nombreux appuis sur les philosophes grecs et contemporains, en particulier la distinction entre les arts expressifs (poésie, musique, danse) et les arts constructifs (architecture, sculpture, peinture). Ceci l’amène à comprendre l’expérience esthétique en tant qu’interaction entre beauté, sensibilité et action, dans laquelle prime le signifiant sur le signifié pour un surcroît de sens. De même que l’art « déconstruit toute idée prétendue du beau qui se soustrairait à la sensibilité-action », de même le rite « déconstruit toute idée prétendue de Dieu qui se soustrairait à la sensibilité-action ». Pour le rite comme pour l’art, le sens ne s’élabore pas en s’abstrayant des sens au profit d’une pure rationalité, mais au contraire « grâce aux sens et surtout en fonction de leur mode d’être ». Et cela tient à la nature contextuelle de l’un et de l’autre, dans l’interaction que déploie l’expérience esthétique en tant qu’illusion d’une co-appartenance à un monde ouvert à diverses profondeurs de la réalité. L’art est la forme contextuelle de la relation esthétique à la beauté, tandis que le rite est la forme contextuelle de la relation esthétique au sacré.

La lettre apostolique Desiderio Desideravi du Pape François : une nouvelle manière d’aborder le débat en liturgie

Patrick Prétot

La lettre apostolique Desiderio Desideravi du pape François publiée le 29 juin 2022 est un texte majeur qui éclaire en profondeur l’œuvre liturgique de ce pape qui jusqu’à présent a pu intervenir avant tout sur les questions de discipline. Elle place l’eucharistie au centre du propos comme l’indique le titre même du document emprunté à l’évangéliste Luc « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » (Lc 22, 15).

En se limitant à cette thématique eucharistique, l’article se propose de mettre en lumière la nouveauté de l’approche proposée par le pape François en la situant par rapport à deux autres textes : l’encyclique Ecclesia de Eucharistia de Jean-Paul II (2003) et l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis de Benoît XVI (2007).

Liturgie et personnes en situation de handicap. « Ou tout le monde ou personne ! »

Marco Gallo

Ce qui constitue un obstacle à la participation liturgique pour les fidèles en situation de handicap est en fait un obstacle pour tout le monde. L’auteur développe cette thèse en distinguant quatre barrières à la participation : l’insuffisance de la pratique de l’accueil, la disjonction de l’espace liturgique, la dysharmonie des rythmes de célébration et l’insuffisance des codes activés. Une relecture du geste de l’eucharistie offrira donc un chemin montrant comment le rite peut jouer dans l’appartenance de tous au corps du Christ.

Les oraisons super populum dans la nouvelle traduction francophone du Missel romain : Quatre clés liturgiques en ecclésiologie

Luc Forestier

Dans cet article, l’auteur s’interroge sur la portée des « oraisons sur le peuple » proposées dans la nouvelle traduction du Missel romain (2021) pour le temps du Carême, et circonstances particulières. Il commence par situer l’évolution récente de l’ensemble de ces prières dans la succession des trois éditions typiques du Missale romanum, avec les questions pastorales et théologiques, – éclairées par l’histoire –, que se sont posés les experts et les pasteurs au lendemain du concile Vatican II. Il examine ensuite le contenu des vingt-huit oraisons utilisables en toutes circonstances, analysant le vocabulaire déployé à partir des trois questions : qui, quand, pour quoi. Fort de cet examen, il montre combien « l’ecclésiologie comme discipline théologique a beaucoup à recevoir d’une théologie de la liturgie eucharistique ». Et il développe pour cela quatre clés d’une ecclésiologie liturgique, – que porte chacune des quatre parties de la messe –, particulièrement pertinentes dans l’étape synodale de la réception de Vatican II que nous vivons depuis l’élection du pape François. Ces quatre clés lui permettent alors de formuler des propositions pastorales pour la mise en œuvre des oraisons super populum, et des propositions théologiques pour mieux en mesurer les enjeux.

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