Des compositions florales pour célébrer le dimanche 2/3 : (Re) prendre conscience des différentes dimensions du dimanche

Dans ce texte, le père Ledoux reprend et approfondit les différentes dimensions du dimanche et nous invite à considérer l’art de fleurir en liturgie comme une médiation de « communion avec Dieu, avec les autres et avec toutes les créatures ». (LS n° 240)

 

 

 

Introduction

Qui dit « art de fleurir en liturgie » dit d’abord « aventure artistique », où il est question de celui ou celle qui fleurit, de son visage qui observe et regarde, de sa main qui travaille quelque matière florale ou autre tirée de la terre, et de son « cœur » (au sens biblique du terme), comme organe de communication entre le plus extérieur (les fleurs) et le plus intérieur (l’être profond du/de la fleuriste). C’est la dimension physique, corporelle. Mais « fleurir en liturgie » est aussi, pour vous, une « manière d’habiter le monde[1] » qui vous est propre et qui manifeste, en cela même également, une dimension spirituelle.

Autrement dit, c’est l’exigence de votre quête spirituelle qui vous incite aujourd’hui à comprendre et/ou à approfondir ce qui, dans la liturgie, est véritablement engagé dans l’expérience physique et artistique, dans le travail corporel avec le matériau floral, bref, dans l’art de fleurir liturgiquement nos espaces ecclésiaux.

Pour vous aider à avancer sur ce chemin et dans cette quête, il m’a été demandé de revenir avec vous sur les fondamentaux de la liturgie et plus particulièrement du dimanche, dans le cadre de la réflexion générale sur l’écologie intégrale développée par le pape François dans l’encyclique Laudato Si’, dont je voudrais commencer par citer le 1er paragraphe : il sera comme le « la » du diapason, pour prendre une image musicale, ou la toile de fond de notre journée mais aussi de votre démarche :

 

« Laudato Si’, mi’ Signore », – « Loué sois-tu, mon Seigneur », chantait saint François d’Assise. Dans ce beau cantique, il nous rappelait que notre maison commune est aussi comme une sœur, avec laquelle nous partageons l’existence, et comme une mère, belle, qui nous accueille à bras ouverts : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la terre, qui nous soutient et nous gouverne, et produit divers fruits avec les fleurs colorées et l’herbe[2]. »

 

« Les fleurs colorées… » Si l’on regarde de près l’étymologie du mot « fleur », il vient d’une racine qui signifie non seulement « fleurir », mais aussi « s’épanouir »[3]. Par ailleurs, dans l’art de l’ikebana, qui sera évoqué dans les ateliers, il s’agit, selon le double sens japonais du mot non seulement d’ »organiser des fleurs » mais aussi et surtout, par cette organisation, de « rendre les fleurs vivantes »[4]. Ainsi, en approfondissant les fondements de la liturgie et du dimanche, nous allons voir comment, par votre art liturgique, vous permettez aux fleurs de s’épanouir dans leur vocation de réalités créées, en les rendant ainsi vivantes de la gloire et de la louange de Dieu, au cœur de nos célébrations dominicales[5].

 

II. (Re) prendre conscience des différentes dimensions du dimanche

a. La Pâque hebdomadaire 

Le Directoire sur la piété populaire nous rappelle que

  1. « Au cours de l’Année liturgique, « la célébration du mystère pascal constitue l’essentiel du culte chrétien dans son déploiement quotidien, hebdomadaire et annuel[1]«  ».
  2. Mais, l’année liturgique, c’est aussi et d’abord, la célébration de la Pâque hebdomadaire, dimanche après dimanche : en effet, le dimanche, poursuit le Directoire, est « le « jour du Seigneur », en tant que « jour de fête primordial » et « fondement et noyau de toute l’Année liturgique »[2]. »

 

Qui dit « Pâque hebdomadaire » dit « mystère pascal ». Cela signifie que toute composition florale en liturgie doit, d’une manière ou d’une autre, exprimer chaque dimanche un lien avec ce « passage » de l’esclavage à la liberté (passage de la Mer rouge : importance des racines juives de la Pâque), passage de l’ombre à la lumière, passage de la mort à la vie, passage qui est toujours traversée d’épreuves, de la souffrance, du mal subi, etc., pour devenir cette « fissure » ouverte sur la Lumière qui vient tout sauver.

-> Fleurir pour célébrer le dimanche, c’est sans cesse (re)prendre (mieux) conscience que chaque dimanche actualise le Mystère pascal, et c’est bien cette couleur pascale qu’il faut privilégier à chaque célébration dominicale, quels que soient les textes de la Parole de Dieu (et c’est à cette lumière qu’ils doivent être lus). Ce n’est donc jamais un thème que nous célébrons, le dimanche, mais bien, à chaque fois, le Christ mort et ressuscité pour nous : c’est là un point tout à fait fondamental pour le fleurissement[3].

 

b. Le jour du Christ-Lumière et du don de l’Esprit

Le dimanche, c’est « le jour du Seigneur » ressuscité et du don de l’Esprit (Pâques-Pentecôte) qui nourrit la foi de l’Église. Et, cela l’est d’abord au sens étymologique du mot « dimanche » qui peut nous apporter un surcroît de sens. En effet, le mot « dimanche » est le résultat de la contraction et de l’évolution phonétique de deux mots : dies et dominicus :

  1. Le 1er mot « dies», en latin, signifie « jour » ; on le retrouve dans le « -di » de nos lundis, mardis, mercredis, etc. Mais, il signifie « jour », non pas d’abord au sens d’une date mais au sens premier de « lumière»[4]. Cette racine est donc associée à l’idée de « clarté », de « brillance », plus spécialement la clarté du jour, le soleil qui brille, radieux… On comprend mieux ainsi ce que disaient les premiers auteurs chrétiens sur le dimanche, comme par exemple, saint Jérôme :

« Le jour du Seigneur, le jour de la Résurrection, le jour des chrétiens, est notre jour. C’est pour cela qu’il est appelé jour du Seigneur : car c’est ce jour-là que le Seigneur est monté victorieux auprès du Père. Si les païens l’appellent jour du soleil, nous aussi, nous le confessons volontiers : car aujourd’hui s’est levé la lumière du monde, aujourd’hui est apparu le soleil de justice dont les rayons apportent le salut[5] ».

 

-> Fleurir pour célébrer le dimanche, c’est donc sans cesse (re)prendre (mieux) conscience que c’est aussi jouer avec la lumière du soleil[6], comme le font les vitraux, et exprimer par le « filtre » des fleurs, qui ont elles-mêmes bénéficié de cette lumière solaire pour être ce qu’elles sont, notre foi dans le Christ-Lumière qui rayonne sur nos vies comme sur tous les peuples, les réchauffe de son Esprit d’amour et, par ce don de l’Esprit, nous appelle à être, nous aussi, des lumières pour le monde, à l’image des « lis des champs », parabole où le Christ nous rend sensibles au comportement et à la beauté lumineuse de la matière[7] ; à son tour, l’art de fleurir en liturgie ne peut que chercher à s’en faire l’écho.

 

  1. Le 2d terme, c’est l’adjectif « dominicus» qui vient du mot latin « dominus»[8], et qui signifie « le résident, le propriétaire d’une maison », d’où « le maître de maison ». Évidemment, « dominus » évoque aussi la propriété, la puissance[9]. Et, saint, Jérôme, en traduisant la Bible en latin (entre la fin du IVe s. et le début du Ve s.), va se servir du mot « dominus » pour traduire le grec « kurios » (kyrie), le maître, le Seigneur.

De là, va être forgé l’adjectif « dominicus » > « dominical », qui qualifie à présent ce qui est relatif au dimanche, mais uniquement parce que le dimanche est considéré comme « le jour du maître en chef », si je puis dire, le Seigneur. Mais attention : pas n’importe quel seigneur ! En effet, là où, dans le monde, le mot « seigneur » évoque la domination, le pouvoir, la puissance, la liturgie nous présente un « Seigneur » (« Kyrie »), qui ne détient ce titre que parce que, justement, « ayant la condition de Dieu, il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur[10] » ; donc, il s’agit d’une « domination » qui renverse notre échelle des valeurs, c’est-à-dire qui la remet à l’endroit, dans le sens de l’évangile : un appel inlassablement répété à la subversion de toute forme de pouvoir : « Il renverse les puissants de leur trône, Il élève les humbles[11] ».

-> Fleurir pour célébrer le dimanche, c’est sans cesse (re)prendre (mieux) conscience que, chaque dimanche, c’est manifester qu’il s’agit de transformer le monde mais dans la « non-puissance », dans « l’autolimitation de sa propre puissance[12] ». Car, d’une part, la fleur coupée nous rappelle ce qui échappe dans ce que l’on tient : c’est donc une école qui nous apprend à échapper à la toute-puissance d’avoir tout. D’autre part, la/le fleuriste liturgique qui compose est conduit à marcher sur un chemin étroit sinon paradoxal : il/elle doit faire la composition telle qu’il/elle l’imagine déjà un peu en lui/elle, mais il/elle doit aussi entendre ce que lui suggère ou lui dicte le matériau végétal choisi, et tout particulièrement le sens de pousse : il/elle doit ainsi « faire alliance » avec la « résistance du matériau » qui est à la fois à vaincre et à accueillir, comme un sculpteur cherche à travailler dans le sens du fil du bois ou des veines de la pierre. C’est une forme d’ascèse devant ce que lui dicte le matériau. Le rapport de pouvoir est inversé et ainsi la composition florale liturgique nous invite, par sa présence, à nous laisser faire par l’Esprit de douceur et d’humilité qui anime la Création, à l’image du Christ non pas puissant et dominant mais « doux et humble de cœur[13] ».

 

c. « Le “premier jour” de la nouvelle création » et le huitième jour, figure de l’éternité

« Le jour de la Résurrection du Christ est à la fois le « premier jour de la semaine », mémorial du premier jour de la création, et le « huitième jour » où le Christ, après son « repos » du grand Sabbat, inaugure le Jour » que fait le Seigneur », le « jour qui ne connaît pas de soir »[14]. »

Jean-Paul II soulignera, lui aussi, le lien très fort qui unit dimanche, mystère pascal et nouvelle création, dans sa Lettre apostolique Dies Domini (31 mai 1998), en rappelant que le dimanche est aussi la célébration de l’œuvre du Créateur :

« La réflexion chrétienne a notamment mis en lumière la relation particulière qui existe entre la résurrection et la création, en reliant spontanément la résurrection survenue « le premier jour après le sabbat » au premier jour de la semaine cosmique (cf. Gn 1,1 à 2,4) qui, dans le livre de la Genèse, rythme l’événement de la création : le jour de la création de la lumière (cf. Gn 1,3-5). Un tel lien invitait à comprendre la résurrection comme le commencement d’une nouvelle création, dont le Christ glorieux constitue les prémices, étant lui-même « Premier-né de toute créature » (Col 1,15) et aussi « Premier-né d’entre les morts » (Col 1,18)[15] »

« Pour l’expérience chrétienne, le dimanche est avant tout une fête pascale, totalement illuminée par la gloire du Christ ressuscité. C’est la célébration de la « nouvelle création« [16]. »

 

Le pape François synthétisera parfaitement cela dans son encyclique Laudato Si’ en écrivant que le dimanche est aussi « le “premier jour” de la nouvelle création, dont les prémices sont l’humanité ressuscitée du Seigneur, gage de la transfiguration finale de toute la réalité créée[17]. »

 

Résurrection – Illumination – Transfiguration : on entend bien là encore l’insistance sur la lumière, car c’est par la lumière que tout commence et que tout finit, et c’est grâce à elle que les fleurs et les végétaux, en chaque eucharistie dominicale, chantent de manière indicible, poétique et symbolique, l’Alliance éternelle, – sans  cesse nouvelle et renouvelée –, entre Dieu et sa Création, tout autant que la beauté et la fragilité de celle-ci.

Il y a donc aussi dans le dimanche comme 1er jour de la nouvelle Création et 8e jour de la Création rachetée, une dimension relationnelle, comme le précisait encore Jean-Paul II : « En réalité, toute la vie de l’homme et tout le temps de l’homme doivent être vécus comme louange et action de grâce envers le Créateur. Mais la relation de l’homme avec Dieu a également besoin de temps de prière explicite, où le rapport devient un dialogue intense, qui engage tous les aspects de la personne. Le « jour du Seigneur » est, par excellence, le jour de cette relation dans laquelle l’homme élève à Dieu son chant, en se faisant la voix de toute la Création[18]. »

-> Fleurir pour célébrer le dimanche, c’est sans cesse (re)prendre (mieux) conscience que, chaque dimanche, les fleurs présentent au cœur de chaque eucharistie dominicale nous rappellent, sans doute plus que la pierre ou le béton, que l’humain est une créature en relation avec d’autres créatures et avec son Créateur. Elles sont comme une invitation à (re)trouver une relation fraternelle avec le vivant.

Ainsi, une composition liturgique au seuil de l’église peut nous rappeler que la Création nous précède et nous offre son hospitalité comme maison de Dieu (domus / dominus).

Dès lors, comment fleurir en liturgie le dimanche peut inviter les chrétiens, plutôt habitués à regarder les réalités d’en-haut, à apprendre à mieux regarder cette nature et à chercher Dieu en elle, car tous les vivants participent au même cycle de la création, à changer leur regard pour renouveler l’Oïkos (la Maison) de Dieu ?

***

[1] Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur la piété populaire et la liturgie (Principes et orientations), Paris, Bayard/Fleurus-Mame/Cerf, 2003, n° 94 : « L’Année liturgique est la structure temporelle à l’intérieur de laquelle l’Église célèbre l’ensemble des mystères du Christ : « de l’Incarnation et la Nativité jusqu’à l’Ascension, jusqu’au jour de la Pentecôte, et jusqu’à l’attente de la bienheureuse espérance et de l’avènement du Seigneur » [Concile Vatican II, SC, n° 102]. Au cours de l’Année liturgique, « la célébration du mystère pascal constitue l’essentiel du culte chrétien dans son déploiement quotidien, hebdomadaire et annuel » [Paul VI, Lettre apostolique Mysterii paschalis, dans AAS 61 (1969), n° 222]. Il s’ensuit que (…) la priorité donnée à la célébration de l’Année liturgique sur toutes les autres formes d’expressions et de pratiques de dévotions, doit être considérée comme un principe fondamental. » Et ce Directoire d’insister encore un peu plus loin : « Il est nécessaire, dans tous les cas, de se conformer très soigneusement à la directive de la Constitution Sacrosanctum Concilium, selon laquelle « on orientera les esprits des fidèles avant tout vers les fêtes du Seigneur, par lesquelles se célèbrent pendant l’année les mystères du salut » [SC, n° 108], auxquels il est certain que la bienheureuse Vierge Marie a été associée. Il est sans doute opportun de dispenser un enseignement catéchétique aux fidèles, dans le but de les convaincre que le dimanche, mémoire hebdomadaire de la Pâque, est vraiment « le jour de fête primordial » », (n° 191).
[2] Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur la piété populaire et la liturgie (Principes et orientations), n° 95, citant SC, n° 106. Voir aussi le calendrier romain promulgué par Paul VI en application du Concile œcuménique de Vatican II, Normes universelles, n° 4 ; Louis-Marie Chauvet, « Notre point de départ : le mystère pascal du Christ », Les sacrements. Parole de Dieu au risque du corps, Paris, Les Éditions de l’Atelier, coll. « Vivre, croire, célébrer », 1997, p. 173 : « Au début en effet, la seule fête célébrée par les communautés chrétiennes était la Pâque hebdomadaire du Seigneur, chaque dimanche. Ce n’est que plus tard, au moins dans certaines Églises, que s’est développée la Pâque chrétienne annuelle » ; ibid., n. 4, p. 173 : « Ainsi, la vigile pascale annuelle semble n’avoir pas été connue à Rome avant le pontificat de Sôter, vers 165. »
[3] Et cela vaut aussi pour les fêtes de la Vierge Marie et des saints : c’est toujours en référence au mystère pascal du Christ et parce qu’ils ont pris part, d’une manière ou d’une autre, à ce mystère, qu’ils sont célébrés, et non en eux-mêmes ou pour eux-mêmes.
[4] Il a la même racine que le mot « deus » qui a donné « dieu », « Zeus », « Ju- » de Jupiter (le pater/père de la lumière).
[5] Saint Jérôme, In die Dominica Paschae Homilia, II, 52, dans CCL 78, 550, éd. G. Morin, 1958.
[6] Notamment, être sensible à son orientation par rapport au bâtiment et dans le bâtiment-église.
[7] Voir Mt 6, 28-34.
[8] Ce mot est forgé lui-même sur le mot latin « domus », issu de la racine *dem-, signifiant le « toit » ; d’où, par extension, « maison ».
[9] Voir, en français, les mots « domaine ; dominer ; prédominer ; dominateur ; etc. ».
[10] Ph 2, 6-7. Voir Jean-Paul II, Lettre apostolique Dies Domini, 1998, n° 21 : « En effet, quand les chrétiens disaient « jour du Seigneur », ils le faisaient en donnant à ce terme la plénitude de sens découlant du message pascal : « Jésus Christ est Seigneur » (Ph 2,11 ; cf. Ac 2,36 ; 1 Co 12,3) (…) traduisant ainsi le nom propre de Dieu (JHWH) que, dans l’A.T., il n’était pas licite de prononcer. »
[11] Luc 1, 52.
[12] Voir Isabelle Priaulet, « Penser l’écologie à partir des ressources chrétiennes », La Croix (l’hebdo), 31/10/2021.
[13] Mt 11, 29.
[14] CEC, n° 1166.
[15] Jean-Paul II, Lettre apostolique Dies Domini (DD), 1998, n° 24. C’est nous qui soulignons.
[16] Idem, n° 8. C’est nous qui soulignons.
[17] LS, n° 237.
[18] DD, n° 15. C’est nous qui soulignons.

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